Les portes

il y a
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"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng

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Elle se promène sur les remparts, consciente de sa beauté qui ne faiblit pas malgré le temps qui passe. Elle réajuste, de sa grâce coutumière, la bretelle de sa tunique que le vent léger de la mer plaque sur les courbes de son corps, ce corps majestueux que les hommes jeunes ou vieux de la cité rêvent de tenir entre leurs bras guerriers. Elle est la plus belle de la terre et pour mieux la garder, ils ont sorti leurs armes, ils ont fermé les portes de la ville et les femmes ont fermé les yeux et serré les dents sur leurs peurs inavouées.
Seules deux femmes continuent de faire entendre leur voix, dans le tumulte de la guerre, et elle sait à l’avance les mots plaintifs que la plus jeune ne cesse de lui répéter : « Pars d’ici ! Cesse de t’exposer chaque jour aux regards des hommes qui meurent par ta faute ! Rejoins les bateaux de la côte et enfuis-toi avec eux et nous rouvrirons les portes et nous serons de nouveau libres et les femmes n’auront plus de larmes à verser et les hommes plus de goût à se battre pour toi que rien n’atteint ! Pars ! Je t’en prie ! Il est déjà presque trop tard... ».
Elle regarde de ses beaux yeux ironiques la jeune femme agenouillée qui la supplie et furtivement a l’idée de la réconforter, mais se contente de se détourner, de replacer une mèche indocile de sa coiffure soignée et de prolonger sa promenade. Alors, c’est la voix fatiguée et implacable de la vieille femme qui prend le relais : « Pars d’ici, pars avant que ta beauté ne lasse, que ton jeune amant te délaisse, avant que ton vieil époux ne veuille plus te reprendre ! Pars avant qu’une des femmes de notre pauvre cité ne t’enfonce sa rage dans le cœur ! Pars, avant que les portes ne puissent plus s’ouvrir ! »
Elle esquisse alors une révérence, un petit sourire à sa bouche tant désirée, enroule la mèche toujours indocile autour de son doigt blanc, fait demi-tour et s’éloigne en dansant, retenant son envie de mordre. Presque chaque jour, elle a droit à cette litanie de reproches et de plaintes.
« Pauvres femmes pleines d’espérance qui croient que mon départ arrêtera la guerre et sauvera leurs vaillants combattants !  Comment peuvent-elles ignorer le peu de prétextes dont les hommes ont besoin pour ouvrir ou fermer les portes de la guerre ! Et moi, qu’ai-je à faire de tout cela ? Qui peut croire que les hommes se battent pour protéger la beauté du monde ? En quoi mon départ changera le cours des jours ? Je doute que mon époux se souvienne encore de moi, tout comme je doute de l’attachement de mon jeune amant, bien trop prompt à se battre, à répandre le sang sur le sable des plages qui entourent sa fière cité. L’amour passe plus vite que l’envie d’en découdre avec ses ennemis et mon ennui est encore plus grand que ma solitude, si cela est possible. Qui se soucie vraiment de moi depuis ma capture qui déclencha cette guerre dont on m’accuse d’être la cause ? Ma beauté est à la fois ma gloire et ma perte. »
Elle s’allonge, ferme les yeux et ne tarde pas à dormir. Un cheval magnifique et libérateur galope dans ses rêves et franchit les portes, toutes les portes, celles de la cité, celles de la vie et de la mort, celles de la peur et de la joie mêlées, les portes de la folie des hommes.
Alors, elle comprend qu’elle quittera bientôt la ville dévastée qui la gardait prisonnière consentante. Avec sa beauté inaltérable et sa grâce coutumière, elle passera par les portes ouvertes, sans un regard pour les hommes, survivants émerveillés qui embrasseront la terre sur laquelle ses pieds légers se seront posés.
Elle prendra un des bateaux massés sur la rive, laissant ses amours perdues pour des tragédies à venir, affrontant son destin et la mémoire du temps.
Le vent de la mer, amoureux insatiable, dérangera inlassablement sa chevelure convoitée et plaquera sans faiblir sur son corps majestueux, sa tunique de femme esseulée.
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Marie Dauvers · il y a
Toujours Hélène ! Et ces portes qu’évoque Giraudoux !
Je vois que nous avons des inspirations communes. Votre texte, très bien écrit, me plaît beaucoup.

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Camille Berry · il y a
Oui Hélène la beauté du monde.. la pièce de Giraudoux m'a effectivement inspirée. Merci Marie d'être passée par ces portes...!
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Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Merci de votre passage et de ce commentaire...!
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Daisy Reuse · il y a
Je découvre ces portes qui s'ouvrent enfin devant la belle ! j'ai apprécié le texte bien mené.
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Camille Berry · il y a
Un grand merci Daisy avec beaucoup de retard mais c'est à cause de la méchante attaque ☺️

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