Les mots de Déla

il y a
5 min
175
lectures
158
Qualifié

J'ai toujours aimé lire. Il y a peu de temps, j'ai commencé à écrire et c'est devenu une nécessité pour moi. J'aime ce temps passé devant mon clavier, je ne vois pas filer les heures. Crée ... [+]

Image de Nouvelles Renaissances - 2021
Image de Très très courts
Moi, je suis Déla, j’ai quitté Madagascar il y a cinq ans et depuis, je vis en France. Dans mon pays la pauvreté est immense et je ne suis jamais allée à l’école. Mon père a disparu un beau matin et nous ne l'avons jamais revu. Il laissait derrière lui une femme et sept enfants et moi, je suis l'aînée . j'ai dû aider ma mère à la maison, il y avait tant à faire avec tous les petits. Je cuisinais, j'allais chercher de l’eau, je m'occupais des plus jeunes et j'allais travailler dans les champs pour gagner un peu d’argent pour nourrir la famille. Parfois, un frère de mon père venait nous aider pour les tâches difficiles. Il était gentil, bien trop gentil à mon goût ! Un jour j’ai dû partir car il devenait très entreprenant. J'avais seize ans et ma mère m'a dit d'aller en France car j'ai des papiers français. Mon arrière-grand père avait combattu dans l’armée française à l’époque où l’île était une colonie de la France et ainsi il avait obtenu la nationalité qu’il nous a transmise. Je suis donc montée dans un avion par une matinée ensoleillée, le cœur lourd de quitter ma famille et la peur au ventre de ne pas savoir ce qui m’attendait là-bas.
Je ne savais pas à quel point ce serait dur ! Le ciel gris, un froid mordant qui me paralysait, les gens qui couraient sur les trottoirs le regard fixé sur l'écran de leur téléphone et ce sentiment de solitude qui ne m'a pas quittée pendant longtemps. Je ne comprenais rien aux panneaux indicateurs, ni aux affiches collées sur les murs ou aux noms inscrits près des portes des immeubles. Je découvrais un monde nouveau auquel je ne comprenais rien !
Tout de suite je me suis mise en quête d'un travail mais c'est très difficile quand on ne sait ni lire ni écrire. Lorsque un futur employeur le découvrait, il me disait qu’il me rappellerait plus tard. Mais aucun d’eux ne l’a jamais fait !
J’espérais trouver un emploi de serveuse ou de cuisinière dans un restaurant. J’étais réputée dans mon village pour les bons repas que je mitonnais. On venait me demander de préparer un repas pour fêter la naissance d’un enfant ou pour un mariage. Alors je cuisinais alors pour cinquante personnes voire plus. Et tout le monde était content ! Mais ici, une seule chose importait : je ne savais pas lire !
J’ai compris que je devais chercher des emplois peu qualifiés et peu payés. Ceux dont personne ne veut. Et surtout je ne devais pas dire que j’étais analphabète.
J’ai fait des ménages dans des entreprises le soir après les heures de bureau et je partais trois heures plus tard dans la nuit et le froid en hiver. Je trouvais facile de passer l’aspirateur et le balai, de nettoyer les bureaux avec des produits qui sentaient bon le citron ou le pin mais c’était toujours une épreuve pour moi de comprendre ce qui était écrit sur les bouteilles et de choisir le bon produit. Petit à petit, en regardant bien les images, j'ai réussi à me débrouiller si bien que personne ne s'est rendu compte de mon handicap.
J'ai fait aussi du ménage dans une famille et je m'occupais des enfants. Un jour l'un d'entre eux est tombé malade. J'ai appelé sa maman au téléphone comme elle me l'avait dit si je rencontrais un problème. Elle m'a demandé de donner au petit un certain médicament qui se trouvait dans l'armoire à pharmacie. Elle m'a dit de noter son nom mais je n'ai pas pu le retrouver au milieu des autres. Le soir, quand elle est rentrée, l'enfant était très fiévreux et j'ai dû lui avouer la vérité. Elle m'a demandé de ne pas revenir le lendemain !
La catastrophe est arrivée un peu plus tard alors que je travaillais chez un coiffeur. Je devais ouvrir le salon de coiffure tous les matins à six heures trente avec les clefs qu’il m’avait confiées. J’avais deux heures pour faire le ménage et quand il arrivait je devais être partie. J’aimais bien ce travail, j’étais tranquille, seule dans le salon sans personne pour me surveiller. Je ne risquais pas de me trahir en prenant un flacon d’entretien pour un autre et si je faisais une bêtise je trouvais toujours le moyen de la réparer. Un jour, mon patron m'a demandé de revenir le soir pour laver les peignoirs et les serviettes. Mais il fallait que ce soit après dix huit heures trente car il n'était pas question que je croise ses clientes élégantes et fortunées. Le travail était facile : il me suffisait de mettre la poudre de lavage dans la machine, un produits adoucissant bleu qui sentait très bon et d'appuyer sur un bouton. Mais l'eau n'est pas arrivée dans le lave-linge . Au compteur, j'ai tourné une ailette rouge qui a fait venir l'eau. Une fois le linge lavé et étendu je suis rentrée chez moi.
Lorsque, le lendemain matin, je suis arrivée au salon de coiffure, la porte était ouverte et le patron ivre de colère. Il m'a apostrophée brutalement et s'est mis à hurler :
– vous n'êtes qu’une sotte, une incapable. Je vous ai pourtant bien avertie hier ! J'ai laissé un petit mot sur la table pour vous annoncer que j'avais coupé l’eau à cause d'une fuite et qu’il fallait la remettre au compteur pour la lessive et après la couper à nouveau !
Il agitait son papier sous mon nez en criant :
– Ce n'est pas bien compliqué pourtant, j'ai tout écrit en majuscules pour que ça se voit bien mais vous ne l'avez même pas lu ! Par votre bêtise vous avez inondé le salon. L’eau s’est infiltrée partout, la moquette est trempée et les fauteuils ont les pieds dans l'eau . J'ai dû annuler tous les rendez-vous de la semaine ! Qui va me payer le manque à gagner maintenant ?
Il m'a donné mon compte en me disant qu'il ne voulait plus me revoir .
Effondrée, en colère autant contre lui que contre moi, je suis partie et j'ai marché un long moment à travers la ville. Bien sûr , je l'avais vu son mot mais je n'ai pas pu le déchiffrer ! Arrivée au parc, je suis allée m'asseoir sur un banc en face du petit lac. Abritée des rayons du soleil par de grands catalpas je me suis enfin calmée. Et j'ai réfléchi.
Je me suis dit que le problème, ce n'était pas les autres, le coiffeur ou la mère de famille mais moi qui ne savais pas lire. J'ai pensé que maintenant c'était suffisant, j'avais payé assez cher mon analphabétisme, il fallait que j'apprenne les lettres puis les mots et enfin des phrases entières. Il fallait que j'apprenne à lire  !
Le lendemain matin, je me suis présentée au Centre socio- culturel de mon quartier et j'ai été accueillie par une jeune femme très sympathique à qui j'ai tout expliqué . Elle m'a déclaré avec un immense sourire :
– Il reste une place dans le groupe des apprenants. Voulez-vous que je vous inscrive ?
Prise de court , j'ai bafouillé :
– J'ai peur qu'on se moque de moi. Les autres vont savoir lire et je risque de les retarder.....
– Ne vous inquiétez pas ! Chacun va à son rythme, personne ne se moque de l'autre et il y a une très bonne ambiance dans ce groupe. Alors , je vous inscris ?
Le cœur battant, complètement paniquée, je lui ai répondu simplement :
– Oui !
Cela s'est passé l'année dernière. Depuis, j'ai appris à lire et à écrire. J'ai encore beaucoup de progrès à faire mais je peux lire des articles dans le journal ou la notice d'un médicament ou encore un nom sur une porte. J'ai d'ailleurs pris à la bibliothèque un petit roman que je lis un peu chaque soir. J'ai pu rentrer comme aide-cuisinière dans un restaurant et le patron me donne de plus en plus de responsabilités. Peut-être qu'un jour je deviendrai cuisinière moi-même.
Je me suis fait des amis dans le groupe nous sortons ensemble au restaurant ou au cinéma, nous allons marcher sur les chemins de campagne. Je ne me sens plus seule , je comprends le monde qui m'entoure et j'ai vraiment l'impression de revivre !
158

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Sylvanas Windrunner
Sylvanas Windrunner · il y a
Ce texte est touchant, on a une pensée pour tous ces gens qui vivent en France encore aujourd'hui sans avoir pu apprendre à lire et qui malgré tout, essayent de s'en sortir tant bien que mal.
Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
On sait ce qu'on perd ! On ne sait pas ce qu'on va trouver...
Pour ce qui est de Mada. , je suis étonné car sur l’île rouge les enfants sont, il me semble scolarisés; et beaucoup maîtrisent la langue française .
Une histoire touchante en tout cas.