Légende vivante

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Une atmosphère particulière imprègne les quais de Seine en ce début de printemps 2040... La capitale ne s'est pas encore habituée à l'air pur, au silence et à la lenteur. Quoique...
L'homme qui dévale le quai Montebello dépasse cent kilomètres-heure. Il arbore un sourire de jouissance absolue, les bras ouverts pour embrasser le vent (et peut-être pour aider à son équilibre), les cheveux caressés par la vitesse, il n'y avait pas de casque, avant.
Il s'approche du croisement avec la rue Saint-Jacques, il sait que c'est là que tout va se jouer. Il connaît les altitudes des rues par cœur, et ça monte. Il se recroqueville au maximum, heureux de vérifier sa souplesse, creuse encore l'écart avec ses poursuivants, balance tout le poids de son corps sur la jambe gauche au moment du virage, et presque aussitôt, sans avoir eu le temps de vraiment ralentir, sur la droite, il évite la dame à l'épais manteau rose, s'engage dans la pente brutale de l'ancien escalier qui mène à sa rue, qui s'arrête au pied de son immeuble. Léger déséquilibre qu'il rétablit, petit bond qui le propulse à la fenêtre par laquelle il est sorti. Ses poursuivants continuent tout droit.
— Le déjeuner est prêt ! Oh ! Mais tu as complètement trempé la moquette !
Édith a le chignon sévère et les sourcils froncés sur le parquet parfaitement ciré. Elle est en train de dénouer son tablier.
— C'était un cas d'urgence. Course-poursuite avec les policiers.
Trois enfants accourent, provoquant un tremblement de terre dans l'appartement.
— Raconte, raconte !
— C'est simple. J'ai gagné.
Les enfants hurlent.
— Mais pourquoi ils voulaient t'attraper ? Dis-nous tout !
— Tout le monde à table, maintenant ! Le déjeuner va refroidir, ça fait déjà dix minutes que je l'ai servi ! Si vous êtes sages et que vous finissez vos assiettes, vous aurez l'histoire au dessert.
Les enfants font demi-tour, ébranlent à nouveau les murs avec leurs pas précipités.
— Et on se dépêche calmement !
— Je range mon matériel et j'arrive.
Jacques va se changer dans le séchoir devenu indispensable à l'intérieur de toutes les habitations depuis la vague de froid qui a touché la France, et Paris en particulier, cinq ans auparavant : il ôte et suspend méthodiquement sa veste et son pantalon étanches au portemanteau, ses gants imperméables et ses skis sur le crochet, enfile des vêtements plus convenables et rejoint la salle à manger.

Jacques flotte sur un nuage, l'adrénaline n'est pas encore retombée. Les plats, la conversation, les convives sont les mêmes que tous les dimanches midi. Édith se fait un point d'honneur à réunir les quatre générations de la famille le dernier jour de la semaine : son grand-père, ses parents, son mari, leur fille, sa sœur, son beau-frère et leurs deux garçons. Les enfants ont une dizaine d'années tous les trois, chahutent beaucoup et s'entendent bien. Sa sœur s'occupe toujours du dessert. Elle a un frisson en prenant place.
— Il ne fait pas chaud, chez vous...
Édith fusille Jacques du regard.
— Si tu arrêtais de sortir et d'entrer par la fenêtre, on n'aurait pas aussi froid dans l'appartement !
Jacques songe que la neige empêche la porte d'entrée de s'ouvrir une fois sur deux, mais s'assoit sans répondre. Les hauts plafonds de l'appartement haussmannien n'aident pas à conserver la chaleur.
Le mari d'Édith, qui travaille à la mairie de Paris, se lamente comme chaque semaine sur la difficulté de sa tâche.
— Et si c'était le seul problème ! Mais c'est qu'on n'est pas en Savoie, ici ! Vous ne vous rendez pas compte. Le département offre une récompense colossale à celui qui trouvera un moyen de remettre en circulation des véhicules à moteur dans Paris. Mais pour le moment, il tombe plus de neige qu'on ne peut en enlever. Tous ces métiers qui ont disparu ! Les entreprises qui ont délocalisé en quelques mois alors que ni les primes ni les pénalités ne les faisaient partir il y a quelques années, la capitale vidée des trois quarts de sa population...
— Des nouveaux métiers les ont remplacés, le réconforte Édith. Les chauffagistes sont toujours plébiscités. Les magasins de vêtements chauds ont été ravis d'occuper la rue des Écoles... Et les moniteurs de ski qui sont accourus des montagnes pour donner des leçons dès la maternelle...
— Mais qu'est-ce qu'on apprenait en cours de sport avant ? s'interroge l'aîné des garçons.
Jacques regarde par la fenêtre de la salle à manger, par-dessus les petits sapins qui se sont substitués aux géraniums sur le balcon. Le sol blanc reflète le soleil et illumine les immeubles, assourdissant les pas des rares piétons en raquettes ou à crampons. Le silence vient surtout de la disparition des voitures : les passages cloutés sont cachés sous plusieurs dizaines de centimètres de neige, les structures où étaient accrochés les feux de circulation ont été utilisées pour mettre en place des téléskis qui tirent les Parisiens quand ils empruntent les rues en montant. Les patins en métal sont devenus le principal mode de déplacement dans la capitale, dont les rues en pente ont été mises à profit. Paris était une ville prédestinée aux sports d'hiver qui s'ignorait.

La mère d'Édith hoche la tête.
— Moi, je trouve qu'il y a beaucoup moins d'accidents de la route, malgré certains inconscients...
Le père d'Édith foudroie du regard Jacques, qui s'absorbe dans la contemplation des moulures du plafond.
— Tu oublies tous ceux qui se cassent une jambe en skiant !
Jacques réplique intérieurement qu'ils sont peu nombreux : ceux qui choisissent de skier savent s'y prendre, les autres préfèrent ces fauteuils glissants qui n'ont pas mis longtemps à sortir sur le marché.
— Il paraît qu'ils vont mettre au point une version familiale des fauteuils, s'enflamme le plus jeune des garçons. Avec un conducteur et plusieurs passagers. Tu viendras avec nous, grand-père ?
— Je n'ai accepté de monter dans la voiture de ta mère qu'une fois qu'elle a eu dix ans d'expérience de conduite. Tu devras attendre un peu, mon garçon...

Le beau-frère d'Édith a un sourire amusé.
— Quand je pense qu'il y a quelques années, si on parlait de changement climatique, on sous-entendait réchauffement... L'avenir est vraiment imprévisible, et avec toute notre science on ne sait pas grand-chose. Imaginer qu'on connaîtrait une nouvelle ère glaciaire...
— Et que ça se sentirait jusque dans nos assiettes, gronde sa femme en fixant sans appétit sa part de tartiflette. On n'arrive plus à cultiver quoi que ce soit en France, la neige ne fond plus. On pourrait bien importer des légumes d'Amérique du Sud, mais les avions ne savent pas atterrir sur la neige, et les camions ne savent pas rouler non plus... C'est la fin du confort que l'être humain avait mis tant d'années à obtenir.
Un craquement terrible, suivi d'un bruit de chute, les fait sursauter. Le mari d'Édith se précipite à la fenêtre.
— Encore de la neige amoncelée sur le toit qui cède, cela finira par blesser quelqu'un. Il faudra demander l'installation d'un paravalanche à la prochaine assemblée de l'immeuble.
Jacques, qui s'est également levé, aperçoit au loin les igloos que les sans-abri se sont construits sur les bords de la Seine. Beaucoup plus esthétiques que les tentes dans lesquels ils dormaient auparavant. Et beaucoup plus chauds aussi...

— Qu'est-ce que vous avez prévu pour cet après-midi ? demande Édith.
Sa sœur a un regard contrarié.
— Les enfants vont faire du patin à glace sur la Seine. Si tu savais comme je déteste ça ! Il suffirait qu'une partie soit moins épaisse et que la glace se fende...
— Et si je les emmenais au Louvre ? Propose son mari.
Les enfants applaudissent avec enthousiasme. Cela signifie glisser à toute allure sur les bords de la Seine, s'arrêter sur une péniche prisonnière de la glace transformée en restaurant pour boire un chocolat chaud, contempler les statues qui ne sont plus visibles qu'à partir de la taille, disparaître sous terre, enfin sous neige, ce qui n'est plus possible qu'à cet endroit, depuis que le métro a été condamné quand des tunnels se sont effondrés sous le poids des flocons blancs au-dessus d'eux. Cela signifie voir toutes ces peintures de Paris à une époque où le toit des bâtiments n'était pas blanc, ce qu'ils n'arrivent pas à imaginer.

Les enfants ont sagement écouté les conversations habituelles des grands pendant tout le repas, mais ils commencent à s'impatienter.
— L'histoire ! L'histoire ! L'histoire !
Ils fixent Jacques en tapant avec leurs couverts sur la table. Résignés, tous les autres adultes se taisent, non sans que la sœur d'Édith râle une dernière fois :
— Tu parles d'un modèle pour les gamins...
Et Jacques raconte, comme il sait le faire, comme il a toujours été écouté. Mais alors qu'avant, il finissait par se répéter, ses exploits sont maintenant neufs à chaque fois. À quatre-vingt-dix ans, sa canne ne lui suffisait plus, il voyait sa mobilité diminuer tristement chaque jour, lorsque la température n'avait soudain plus dépassé les dix degrés au-dessous de zéro ; et il avait magiquement retrouvé sa facilité d'enfant à dévaler les pentes. Au lieu de narrer à ses arrière-petits-enfants au repas du dimanche ses aventures en mai 68 ou ses anecdotes de l'époque où l'on vivait sans portable, il leur relate désormais le nombre de skieurs qu'il a doublés dans la matinée, son temps record pour descendre du Sacré-Cœur, les policiers qui ont voulu l'arrêter pour excès de vitesse, mais qu'il a semés. Et il bénit les aléas de la nature et de la physique qui lui permettent à nouveau de parler au présent.
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Erra · il y a
Un récit fort sympathique, les aventures de Jacques créent un effet d'attente appréciable, bravo!
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Alice Merveille · il y a
Tous les papys seront-ils comme celui de l'histoire en 2040 ?
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Chantal Sourire · il y a
Jolie projection dans un temps pas si lointain...!
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Vero. La Comete · il y a
La disparition des voitures, un régal !
Bon, si le dereglement clatique devait à la longue désamorcer le Gulf Stream, il est probable qu'en effet, on se retrouve en France avec des temperatures dignes de Montréal. Et si l'agriculture devenait impossible sur une bonne part de la planete, ce n'est pas le repas dominical qui serait problématique, c'est un repas, tout court ... Mais cette jolie histoire le prens du côté de l'humour. A deguster le matin, avec le café.

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Mireille Bosq · il y a
Même en se gelant le dimanche on se réunit en famille pour le déjeuner dominical. C'est ça la force des racines!
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Ginette Flora Amouma · il y a
On resterait longtemps à écouter Papi !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien ficelée, fascinante et humoristique !
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime bien le papy terrible de votre texte ! ;)
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Fred Panassac · il y a
Pour une fois qu’on nous prévoit un avenir FROID, je LIKE ! C’est bien écrit, amusant, on se plaît à l’imaginer. Pour la crédibilité, il me semble avoir lu qu’un refroidissement du climat n’était pas exclu, je ne saurais en préciser le processus mais le texte n’est pas destiné à nous l’expliquer. En revanche j’aurais aimé que cette ville bien agencée et organisée ait prévu autre chose que des igloos pour les SDF.
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Joëlle Brethes · il y a
C'est drôle, je trouve ce igloos poétiques et appropriés aux circonstances climatiques : cette demeure pour inuit est paraît-il un super rempart contre le froid ;)
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Fred Panassac · il y a
À condition qu’ils soient bien construits et aménagés à l’intérieur, alors oui (mais je voyais plutôt un futur où il n’y aurait plus de SDF : ils seraient tous logés.
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Joëlle Brethes · il y a
Certes ! ;) ;) ;)

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