Le train des miracles

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D'un mouvement de l'épaule, Raphaël rajusta la bandoulière de son sac à dos. Il s'était encore trompé de station, dans cette métropole au métro aussi tentaculaire que ses avenues uniformes. La grande ville et ses lumières, dont on ne devenait jamais vraiment un habitant, vous engloutissaient, pénétraient par tous vos pores, accéléraient le rythme de vos pas dans les couloirs crasseux de son sous-sol et sur les trottoirs non moins répugnants de sa surface.
Raphaël avait beau être arrivé cinq ans plus tôt, on était en permanence de passage dans la capitale. Quand bien même on y était né, on était passager d'une existence accélérée faite de poignées de mains fébriles, de sandwiches triangulaires médiocres et de médiocres spiritueux. Ces derniers étaient vendus exagérément cher dans des lieux qui n'avaient de convivial que l'épithète que voulaient bien leur prêter les quotidiens gratuits à ramasser à l'entrée du métro avec la même nonchalance que son titre de transport.
Mais ce jour-là, il s'était égaré dans un lieu qui ne lui rappelait rien de familier. En plein cœur de la principale station de métro, nichée à côté d'un extincteur massif, il avait remarqué une petite porte vitrée qu'il poussa, entrant dans un couloir étrange.
À la pénombre suante des étroits sillons dans lequel afflue au quotidien un torrent de travailleurs pressés par le temps comme par leurs employeurs succéda une clarté aveuglante, comme si ce corridor était illuminé par la lumière du soleil.
Raphaël dut plisser les yeux pour distinguer le mur du plafond et du sol. Il soupira. Il serait encore en retard au travail, devrait subir une nouvelle fois les regards courroucés de son tandem de supérieurs, qui crisperont leurs mains noueuses et tremblantes sur leurs gobelets cartonnés de café.
Aussitôt claquée derrière lui, la porte vitrée sembla disparaître, se fondre dans le mur d'albâtre.
« Il y a quelqu'un ? »
Sa question ne rencontra qu'un écho étouffé pour réponse.
Raphaël, en grand habitué de la lueur blafarde des écrans qui éclairaient son quotidien, crut d'abord à une hallucination. Il sortit de sa poche ses lunettes anti-lumière bleue, qu'il ne chaussait qu'une fois affalé devant son poste de travail, pour chasser sans s'arrêter les meilleures opérations financières à faire dans la journée. Toujours ébloui, il avala un comprimé de Salmevir, ces amers cachets que lui avait prescrits son médecin après une crise d'épilepsie, un jour où la bourse se déchaînait comme un capitaine Achab à la poursuite de Moby Dick.
Soudain, il aperçut un point noir, au fin fond de son champ de vision, qui grossissait lentement, accompagné d'une sourde vibration. Autour de lui, personne.
La vibration se fit grincement, puis fracas métallique. Cahin-caha, une locomotive bancale tractait comme elle le pouvait une brochette de wagons rouillés. Aucune destination n'était précisée.
Il était donc sur un quai, en nul point comparable aux autres. Il n'y avait ni passagers ni vulgaire enseigne publicitaire recouvrant l'intégralité des murs pour absorber l'attention des passants. Ni même cette voix automatisée sépulcrale qui égrenait les minutes qu'il vous restait à contempler lesdits panneaux publicitaires avant l'arrivée du prochain métro.
Le train s'ébroua à faible vitesse devant lui, sans s'arrêter. À travers les vitres opacifiées par la graisse capillaire et les traces de doigts sales et calleux, Raphaël distingua des silhouettes courbées, des visages bouffis et scrofuleux, des ombres de béquilles, des chevelures mangées par les calvities et blanchies par les décennies.
Il pensa à cet auteur, qui décrivit dans un roman une cour des miracles peuplée de culs-de-jatte, de manchots, d'édentés et autres accidentés de la vie et de la ville. Il venait de voir un train des miracles passer sous son nez, qu'il n'avait pourtant pas rempli de poudre blanche depuis dix jours.
Le train brimbala sur plusieurs dizaines de mètres avant de redevenir un point noir à l'horizon.
Troublé par ce qu'il venait de voir, Raphaël s'appuya contre le mur, qu'il sentit s'ouvrir derrière lui : la porte vitrée se dérobait sous son poids et il ne retrouva l'équilibre qu'au moyen de maladroits moulinets de bras. Il était en retard. Son patron l'avait averti, après sa sous-performance du mois dernier : à la moindre incartade, il serait viré pour de bon.
Nouveau rajustement de bandoulière, le pas plus cadencé que jamais, il reprit la quête de son métro, qu'il finit par trouver en revenant sur ses pas.
***
Plusieurs jours avaient passé, mais le souvenir de ce couloir lumineux et de son train des miracles hantait toujours Raphaël. Il n'avait osé en parler à ses patrons, déjà suffisamment agacés de sa demi-heure de retard, ni à ses collègues, qui fronçaient leurs sourcils en circonflexe sur leurs écrans.
Il n'avait raconté son escapade qu'à cette fille qu'il voyait occasionnellement, quand ni elle ni lui n'étaient écrasés par le stress et la fatigue. Celle-ci avait fait la moue et lui avait conseillé de ralentir sa consommation de poudre. Qu'elle peinait elle-même à freiner les soirs de doute.
Et puis par un matin glacial, il décida d'y retourner. Il avança son réveil d'une heure, déterminé à retrouver ce train et ses miraculés.
Lui qui se perdait d'ordinaire souvent dans les artères du métro, il lui fallut un certain temps pour retrouver la porte vitrée. Après plusieurs tâtonnements, il reconnut l'extincteur massif qui signalait l'ouverture, et attendit d'être seul dans ce couloir peu fréquenté pour pousser la paroi de verre.
Cette fois-ci, il fut accueilli par une épaisse pénombre.
Il déposa au sol son fidèle téléphone portable, mode torche allumé, pour être certain de pouvoir retrouver la sortie. Il sentit ses genoux vaciller à mesure qu'il avançait à petits pas. Il ne voyait rien, mais se sentait en paix. Il faisait tiède. Le silence apaisait ses oreilles.
Ce silence fut troublé par la même vibration entendue quelques semaines plus tôt. Un point jaune, perçait l'horizon noir, élargissait sa brèche à chaque seconde. Il venait de la gauche cette fois-ci, la direction qu'avait prise le train des miracles.
Comme la première fois, le cortège se dandina lentement devant Raphaël sans pour autant s'arrêter. Si les phares de la locomotive projetaient une lumière orangée devant eux, les wagons n'étaient que nimbés d'une faible lueur bleutée. Raphaël crut entendre un instant des pleurs d'enfants, bientôt couverts par le grincement des roues rouillées sur les rails. Il s'approcha du train, qui roulait alors au pas. Frappa à l'une des vitres des wagons. À sa grande surprise, la voix qui lui répondit venait de derrière lui.
« Laisse, Raphaël, ce train n'est pas pour toi ».
Qui donc pouvait l'avoir reconnu dans cette nuit souterraine ? La voix chevrotait légèrement comme celle d'un vieil homme, mais tout diagnostic sur son âge était impossible dans l'obscurité. Les seules lueurs de son téléphone posé quelques mètres plus loin et des phares du train s'éloignant ne lui permettaient d'identifier qu'une masse sombre accolée contre le mur.
— Qui êtes-vous ? demanda le pèlerin du métro.
— Tu peux m'appeler Azra. Le reste a peu d'importance, répondit la voix sans trembler.
— Sur quelle ligne sommes-nous ?
— Ce n'est pas une ligne comme les autres. Celle-ci te mène à des endroits insoupçonnés.
— Quels endroits ?
— Il est trop tôt pour te le dire, trancha l'autoproclamé Azra. Reviens quand tu seras prêt.
— Quand donc ?
— Tu le sauras bien vite.
La silhouette, déjà floue, sembla s'estomper sur ces mots à mesure que Raphaël s'en approchait. « Quand, Azra, quand ? ». Aucune réponse.
Le jeune homme récupéra son téléphone pour tenter d'y voir plus clair, sans succès. Après d'énièmes tâtonnements vains, craignant de trop s'éloigner de la porte vitrée, il se résigna à reprendre le chemin du travail.
***
La station de métro fantôme était devenue la seule et unique obsession de Raphaël, qui manquait cruellement de confidents à qui narrer son expédition. Il lui était devenu impossible de se concentrer sur ces courbes qui oscillaient toujours plus vite sur les quatre écrans qui muraient son champ de vision.
Les jours suivants, se souvenant des mots d'Azra, il avait préféré prendre son mal en patience, craignant de perdre la confiance de son interlocuteur de l'ombre, venant un jour où il n'était pas prêt. Mais moins de deux semaines d'errance plus tard, la tentation était trop forte. Raphaël vint cette fois-ci deux heures plus tôt, serpentant dans les couloirs du métropolitain peuplé de rares travailleurs nocturnes au teint pâle, écroulés de fatigue.
Il n'en crut pas ses yeux. L'inamovible extincteur était toujours là, mais la porte avait disparu. Ou plus précisément, elle avait été murée. De vulgaires parpaings avaient remplacé le verre opaque habituel.
De rage, Raphaël martela le mur de ses poings, mais n'obtint qu'une douleur aigüe dans les phalanges.
« Tu n'es pas prêt. C'est trop tôt ».
Familière, la voix venait d'un badaud qui s'engouffra dans un couloir perpendiculaire à toute allure.
Raphaël, déjà épuisé par des insomnies à répétition depuis sa découverte, serra les dents de désespoir et de frustration.
Il revint tous les matins pour ausculter sa porte transformée en rempart. Qui donc avait bien pu lui barrer l'accès à son train des miracles ?
***
La surprise fut de taille pour Raphaël. Elle arriva après un intense week-end de labeur acharné, qui avait vu ses narines renifler toutes sortes de substance. Après une nuit sans sommeil remplie de chimères pulvérulentes, il s'était rué vers son couloir secret.
L'extincteur était bien là, mais il n'y avait ni moellons ni vitre. Juste une ouverture lumineuse aveuglante, comme à sa première visite. À sa grande surprise, les passants la dépassaient regardant leurs chaussures, sans y prêter la moindre attention.
Euphorique, Raphaël s'engouffra dans l'ouverture. La lumière était plus vive que la première fois, faisait bourdonner ses oreilles.
Il vit immédiatement la silhouette qui semblait l'attendre à quelques enjambées, assise sur un banc qu'il n'avait encore jamais remarqué.
« Bonjour, Raphaël, te voilà enfin », résonna la voix d'Azra.
Le jeune flandrin put enfin contempler son mystérieux interlocuteur. Il était entièrement chauve et imberbe ; sa peau, certes ridée, ne souffrait d'aucune imperfection. Ses yeux d'un bleu électrique semblaient sourire à la place de ses lèvres fines, qui barraient son visage d'une ligne aussi droite qu'inexpressive. Il était habillé simplement : tunique blanche, pantalon de lin ocre, pieds nus. Les mendiants pullulaient dans la ville et rivalisaient d'ingéniosité pour arracher quelques secondes d'attention aux pressés prolétaires, mais Azra, malgré sa simplicité, n'avait pas l'air d'être l'un des leurs.
— Alors cela veut dire que je suis prêt ? demanda Raphaël, mi-inquiet, mi-curieux, s'asseyant à côté de son interlocuteur.
— Toi seul peux répondre à cette question. Te sens-tu prêt ?
— Prêt pour quoi ?
— Tu le sauras bien vite.
Sur ces mots, le train des miracles fit son apparition progressive, plus lente cette fois-ci. Le premier wagon passa devant eux à vitesse très réduite, offrant le même spectacle désolant de valétudinaires accablés. L'espace d'un instant, Raphaël crut reconnaître à l'intérieur, agrippé à l'une de ces barres métalliques infestées de microbes, la figure d'une star de la pop mystérieusement disparue quelques semaines plus tôt. Cela ne pouvait être possible. Depuis quand prenait le métro, si lumineux soit-il, lui qui reliait les segments de sa vie dissolue par de luxueux trajets en berline ?
Le wagon suivant n'était guère plus réjouissant. L'espérance de vie restante cumulée de ses passagers devait difficilement dépasser l'année. Cette fois-ci, Raphaël eut l'impression d'y voir l'un de ses oncles, discret cadet de son père. Il croisa son regard. L'oncle présumé fit volte-face.
Le train s'était désormais totalement arrêté. Le dernier wagon lui faisait face, et ses portes automatiques s'ouvrirent sans qu'aucun de ses passagers n'en descende.
— Pourquoi s'arrête-t-il si personne ne veut descendre ici ? demanda Raphaël à son voisin de banc.
— Certaines personnes peuvent toujours y embarquer... Murmura Azra, détournant le regard.
— Moi ? Mais où ce train me mènera-t-il ?
Raphaël eut quelque peine à prononcer ces mots. La lumière était devenue aveuglante, ses oreilles bourdonnaient.
Le visage crispé, il ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit à moitié, l'environnement autour de lui semblait avoir changé. S'être mué en bloc opératoire. Il était allongé, quelque part. Penché sur lui, il reconnut Azra, le visage pourtant masqué et surplombé d'un de ces bonnets de tissu vert dont raffole le corps médical.
— On est en train de le perdre, s'inquiéta une voix. Il est allé trop loin cette fois-ci.
— Rajoutez une dose, répondit Azra, placide.
Il referma les yeux. Le train patientait toujours devant lui.
— Peux-tu enfin me dire de quoi il s'agit ? s'agaça Raphaël. Qui sont ces passagers ?
— Ils sont ceux qui nous quittent aujourd'hui. Et tu peux les rejoindre.
— Pourquoi moi ? Et seulement moi ?
— Tu n'es pas seul, détrompe-toi. Chacun prend ce train seul, mais y rejoint des passagers par centaines, prophétisa Azra.
— Et ce train obscur de la dernière fois, où est-il ?
— Nous naissons tous dans l'obscurité chaude et apaisante de l'ignorance. Nous repartons dans la lumière crue et blafarde de la connaissance. Maintenant, tu sais.
Les passagers du wagon de queue avaient désormais braqué tous leurs regards vitreux sur Raphaël, dont le cerveau amoindri par des heures sans sommeil était en fusion. Certains lui souriaient. Au milieu des octogénaires à béquilles, il remarqua un adolescent à la tempe rougie. Il lui souriait aussi.
— Azra, puis-je sortir d'ici ?
— Tu le peux, tu connais la sortie.
Raphaël pensa à sa paire de patrons et ses deux paires d'écrans qui l'attendaient. Aux sillons de poudre blanche qu'il effacerait des tables rugueuses de crasse des bars sans intérêt qui l'attendraient aussi, en fin de semaine. À ces amis qui éclataient de rire quand il leur racontait l'histoire de son passage secret. À cette famille dont il ne prenait plus de nouvelles depuis déjà plusieurs années.
Il enjamba le marchepied du wagon. Tourna la tête et sourit.
— Au revoir Azra,
— À bientôt Rapha.
Les portes métalliques se fermèrent dans un fracas métallique. Le train s'ébroua. Raphaël souriait toujours.
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Victorine Brodeur · il y a
Une nouvelle haletante bien servie par une langue foisonnante et maîtrisée: un superbe moment de lecture qui appelle à être prolongé! À ne pas manquer et à partager!
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Noé Michalon · il y a
Merci beaucoup !
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Aubin Michalon · il y a
Je n'ai pas vu passer les 20 min de mon trajet en train quotidien, dont je suis sorti vivant mais un peu ailleurs. Bravo Noé!
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Anissa Michalon · il y a
Lecture prenante ! Continue, j’attends avec impatience la nouvelle suivante !
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Noé Michalon · il y a
Merci beaucoup Anissa
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Eva Dayer · il y a
Un récit intrigant qui vous happe comme ce train de l'au-delà semble avoir happé le personnage.
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Noé Michalon · il y a
Merci beaucoup pour votre retour!
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est peut-être la quatrième dimension , destination de ce train fantôme et allégorique .
Un texte à résonance philosophique qui intrigue de par sa technique narrative et son contenu symbolique.

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Noé Michalon · il y a
Merci! Je voulais laisser aux lecteurs la place de l'imagination
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Annabel Seynave- · il y a
Un texte noir et intrigant, où le personnage, contre toute attente, finit par choisir sa mort. L'image du train est à la fois percutante et terrible. J'ai bien aimé.
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Noé Michalon · il y a
Merci beaucoup Annabel!
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JAC B · il y a
Un texte étrange qui d’emblée accroche le lecteur. Le contexte est de l’ordre du quotidien et le personnage pourrait être monsieur Toutlemonde mais ce qui s’y passe est hors/réalité, ni SF, ni Anticipation, ni rêve comme le dévoile la chute surprenante qui fait douter de l’issue et du titre (le train des miracles) puisque mort il y a . C’est bien joué. Je like Noé.
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Noé Michalon · il y a
Mille mercis!

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