Le parasol

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Grande lectrice et grande rêveuse, j'écris depuis toujours mais ce n’est que depuis peu que je me suis mise à écrire des petits récits de fiction, des nouvelles. Mes thèmes de prédilection  [+]

- Attention Loulou où tu mets les pieds, ça glisse !
- Mamie Coline ?
- Oui ?
- C'est quoi ça ? demande Liam en désignant la chevelure luisante et boursouflée du goémon qui ondule sur les rochers et claque sous leurs pas.
- Ce sont des algues, mon petit loup. Tu vois c'est comme de l'herbe qui pousse sous l'eau. Ce sont les cheveux de la mer. Et la couverture des lutins de la nuit, dont ils s'enveloppent quand ils sortent de l'eau, pour se réchauffer. Tu veux toucher ?
Il tend un doigt hésitant vers la masse sombre aux reflets moirés qui semble respirer doucement comme un animal endormi. Puis, remarquant les amandes vert-olive gonflant les frondes humides :
- Et ça c'est quoââ ?
- C'est comme des bulles d'air pour que l'algue flotte. Ou alors ce sont des œufs de fées. Qu'en penses-tu ?
- Des œufs de fées !
Ils poursuivent lentement leur exploration minutieuse de l'estran : chapeaux chinois, pourpres en pyjama rayé, oreilles de Saint Pierre nacrées, troques cendrées, minis crabes ivres, timides palourdes et autres crevettes translucides tournoyant gracieusement dans les trous d'eau, sous le regard désapprobateur d'une huitre moustachue. Ils ramassent des bigorneaux, noirs et cirés comme des boutons de bottines. Ou comme les yeux de « nounou jaune », le poussin tout rapiécé, au cou distendu par trop d'amour, le fidèle et indéfectible compagnon des nuits et des chagrins de Liam. Pour l'heure, la peluche dort sagement dans le sac à dos de Coline. L'enfant n'y pense plus, fasciné par la découverte de cette population marine minuscule dont elle lui conte l'histoire d'une voix douce, tissant le réel avec le merveilleux, invoquant les lutins, les elfes et autres morganes de la mer.
Le petit garçon a enfoui sa menotte toute chaude dans la main de Coline et regarde à présent avec un mélange d'excitation et de peur les mouettes qui se disputent bruyamment le bout de pain qu'il vient de jeter maladroitement.
- Encore du pain, dit-il.
À part les flèches blanches criardes et virevoltantes, la plage est désertée. Elle étend son ruban gris qui se mêle à la dentelle argentée des vagues molles et au mercure lumineux d'un ciel chaotique. L'enfant, emmitouflé dans une grosse doudoune toute neuve, se déplace à petits sauts comme un cosmonaute. Son bonnet ne cesse de lui retomber sur les yeux, et ses bottes de caoutchouc sont trop grandes. Mais il marche vaillamment, fier d'être seul avec son papy et sa mamie sur la plage, pour une promenade de grand, sans ses parents. Et surtout, sans le bébé, cet intrus avec lequel il doit aujourd'hui partager une attention et une admiration qui lui étaient jusqu'alors réservées.
- Viens, Liam, on va s'asseoir ici pour le goûter. On va garder un peu de pain pour nous, d'accord ? On ne va pas tout donner aux mouettes, elles sont trop gourmandes !
Yannick étale une serviette sur le sable froid et ils s'asseyent face à la mer. Coline s'affaire à préparer des petits sandwiches au chocolat sous le regard attentif de Liam qui tient absolument à l'aider. Et tant pis si les sandwiches craquent sous la dent avec le sable qu'y ajoutent ses petites mains poisseuses.
- Viens on va faire un château, lui propose Yannick qui a déballé le sac contenant seaux, pelles, passoires et autres arrosoirs en plastique coloré.
L'opération est sérieuse même si l'édifice n'avance pas beaucoup. Le petit ne cesse d'effectuer des allers et retours en trottinant pour remplir d'eau son seau qui arrive immanquablement presque vide à son point de départ. Coline s'est étendue sur la serviette avec le ciel bas pour seul horizon, se laissant doucement bercer par le babillage de Liam.
Les nuages moutonneux se poursuivent indéfiniment et se chevauchent comme des enfants turbulents dans un camaïeu de gris argent, balayés par un vent capricieux. Peu à peu, elle se laisse dériver avec eux dans ce vertige de sienne brûlée, gris de Payne, outremer foncé, violet et blanc de zinc. L'été est loin mais les ciels d'hiver sont si beaux, si habités, qu'elle n'éprouve aucun regret pour le vide aspirant du bleu estival. Dans les formes en mouvement, elle devine un bestiaire fantastique chagallien : ici la crinière bouclée d'un cheval mauve ailé, là une chèvre échevelée, là encore une vache laiteuse à tête bleue qui s'envole à la suite d'une ombrelle rose pâle. Comme un parasol pour une plage d'où le soleil s'est enfui.
- Mais, ils sont où les pasols ? demande Liam, tout à coup.
- Les pasols ? Tu veux dire les parasols ?
- Ils sont où les parasols ?
C'est incroyable ! On dirait qu'il a suivi les pensées de Coline. Par quel mystérieux chemin ? Il parle bien à présent. Pourtant, il a à peine deux ans et demi. Il enregistre tout et prononce avec aisance des phrases complexes et conjuguées. Il me semblait me souvenir qu'à cet âge, les enfants n'ont pas encore acquis les notions de passé et de futur, se dit Coline. J'avais tort apparemment. Où alors, mon petit-fils est un génie. Ce qui est certainement la meilleure explication !
Et voilà qu'il se souvenait des parasols !
Lorsqu'ils l'avaient emmené à la plage l'été dernier, il avait été fasciné par les couleurs éclatantes des parasols qui avaient fleuri sur le sable comme des champignons. L'anglais dit « sprout » pour surgir ou germer, et cette explosion des consonnes traduisait encore mieux qu'en français l'invasion soudaine de ces maisons sans murs, penchées vers le soleil comme des tournesols. Coline s'était souvenue des histoires qu'elle lui avait lues, sur des arbres sans fin et des maisons champignons avec fenêtres, cheminées, souterrains mystérieux et escaliers labyrinthiques où fourmillait une vie minuscule mais intense. Coline pouvait voir avec ses yeux ces cabanes magnifiques sous lesquelles chaque famille se regroupait et recomposait son quotidien, oubliant que les murs de leur maison étaient invisibles et que l'on pouvait observer leur intimité comme par une fenêtre grande ouverte.
Ce n'était pas la plage de Deauville et les champignons ne portaient pas de jupes. Mais les couleurs étaient aussi crues et joyeuses. On aurait dit qu'une main géante avait déversé une boite de peinture ou de bonbons multicolores sur la plage. Les vieilles dames avaient amené leur siège pliant, les enfants accouraient en criant à l'appel des biscuits du goûter, les couples s'embrassaient comme s'ils étaient seuls au monde, et les adolescents s'étalaient en grappes rieuses et bruyantes. Tout un univers s'était recréé sous ces formes rondes aux rayons cosmiques tournant autour d'axes immobiles.
Ils n'avaient jamais acheté de parasol pour leurs filles. Ni de glacière. Ni tout ce qui faisait le rituel des familles à la mer. Un chapeau, un sac à dos et hop, ils repartaient vers des plages moins bondées. Mais pour Liam ils avaient fait ce dont sa mère rêvait. Car les enfants n'aspirent rien de plus qu'à être comme les autres. Pour mieux se faire accepter.
- Pourquoi on n'a pas de parasol, nous ? Les copines, elles...
Alors, pour leur petit-fils, ils avaient planté pour la première fois de leur vie un parasol-cabane bariolé aux couleurs saturées, qu'il avait immédiatement investi. Il y avait rangé méticuleusement tous ses jouets préférés du moment. Avait calé à leur place réservée le biberon d'eau, le doudou, le chapeau, la pelle et le seau. S'était assuré que Yannick et Coline étaient bien installés à côté de lui, que tout son petit monde était en place, bien rassurant. Et puis il était parti à l'aventure, explorant la vaste étendue blonde et chaude qui paressait devant lui. De temps à autre il ramenait quelque trésor, brindille, caillou ou coquillage.
Cependant le départ avait été dramatique. Le parasol avait été replié, les affaires rangées dans les sacs. Le doudou est là ? La tétine ? Le maillot ? Le chapeau ? Les serviettes ? Les jouets ? On peut y aller. Mais le chagrin de Liam avait été inconsolable.
- Y é pol ! yé pol !
Il s'exprimait moins bien à l'époque et ils n'arrivaient pas à comprendre ce qui causait sa détresse. Ils étaient quand même retournés sur la plage par acquis de conscience, pour vérifier qu'ils n'avaient rien oublié. Il fouillait le sable, perdu, éperdu. La maison champignon avait disparu et ses repères avec.
Aujourd'hui, c'est un jour gris et froid. Ils sont seuls sur la plage. Le joyeux village improvisé de l'été n'est plus. Le vent souffle en rafales erratiques. Un parasol ne tiendrait pas deux minutes sous ce ciel maussade et bouleversé. Le soleil a tiré poliment sa révérence et s'en est allé ailleurs, vers des contrées plus souriantes. Et pourtant on dirait que Liam a reconnu la plage du mois d'août.
Coline le voit qui se détourne du château branlant que Yannick s'efforce d'ériger et de maintenir. D'un pas décidé il se dirige lentement, les yeux baissés, vers un lieu apparemment connu de lui seul. Il avance, parfaitement, idéalement concentré.
Coline pourrait presque jurer qu'elle entend tourner les rouages de son cerveau. Clic, clic, clic. Un million de milliards de connexions synaptiques dans la tête d'un enfant de deux ans, avait-elle lu récemment dans un article scientifique. Dix fois plus qu'internet, qui peut aller se rhabiller avec ses mille milliards d'hyperliens ridicules ! Clic, clic, clic. Près de mille nouvelles connexions par seconde, avait expliqué l'auteur de l'article qui ajoutait que l'être humain était bien fait car à cet âge-là il est absolument assoiffé d'explorations. C'est un véritable spationaute de l'univers terrestre, qui étudie avec passion et intensité tout ce qu'il touche, voit ou ressent. Tout, absolument tout ce qu'il perçoit et reçoit de son environnement crée une nouvelle connexion. Clic, clic, clic. Coline peut observer Liam pendant des heures, émerveillée d'assister à la construction d'une intelligence, à l'architecture de plus en plus fine et complexe. Elle avait oublié cette magie de la vie.
Soudain, il s'arrête et s'accroupit pour creuser dans le sable. A droite, à gauche, un peu plus loin, il creuse encore, absorbé dans sa tache sibylline. Quelques instants plus tard, il se tourne vers eux, rayonnant. Dans sa main, un galet rond d'un noir profond aux reflets bleutés, de la taille d'une noix.
C'est un beau galet lisse et doux qui roule dans la main. On dirait une pierre de lune noire, une agate ou un onyx. Mais oui ! Coline reconnait maintenant ce caillou !
Yannick l'avait donné à Liam ce jour-là, ce jour lumineux du mois d'août dernier, il y a un siècle pour un enfant. Et le petit garçon l'avait précieusement enterré au pied du parasol.
- C'est le caillou de papy ! Oublié sous le parasol !
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