Le jardin bleu

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Passionné par l'écriture, c'est la découverte de ShortEdition qui m'a donné envie de faire lire mes écrits. L'aventure avec Le Jardin Bleu a été très belle, jusqu'en finale. MERCI à tous. ... [+]

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Le train me ramenait à la maison. Assis en face de moi un couple assez âgé faisait des mots croisés. Les cheveux de l’homme étaient blancs, les mains de la femme ridées, ils riaient, ils étaient beaux.
Je me demandais si un jour j’aurai leur âge et combien de temps passerait encore sans Clarisse, si je la reverrai et si je serai vieux un jour, avec elle, dans un train.

La voix dans les hauts parleurs annonça un arrêt en gare. Ils se levèrent. Le train s’arrêta un peu trop brusquement et la dame vacilla, tombant quasiment sur moi. Je croisai son regard et elle me sourit. Son âge n’avait pas d’importance, « comme le tien, me dis-je, n’en aurait pas » car j’imaginais dans son regard voir les yeux de Clarisse. Ils disparurent tous les deux me laissant à mes pensées.

Un nouvel hiver s’était installé sans Clarisse et la nuit noire recouvrait déjà tout le paysage. Encore une heure dans ce train et je serai rentré. Je ne m’en réjouissais pas car j’y serai seul et je savais que la vision de ce couple me hanterait toute la soirée surtout suite aux derniers évènements. Adèle allait devoir m’écouter me plaindre une partie de la soirée car il fallait maintenant que je lui parle, j’avais trop attendu. Encore une fois c’est vers ma meilleure amie que je me tournerai, qui d’autre pouvait entendre ce que j’avais à dire ? Nous étions l’un pour l’autre un soutien indéfectible, et jamais nous n’avions failli à cette mission. Ce soir donc je devais l’appeler pour lui raconter ce couple, le regard de cette dame et les récents évènements.

Je regardais les lumières défiler au milieu de la nuit. Quelques morceaux de campagne sans éclairage noircissaient la vitre qui me renvoyait l’image de mon visage et de mes yeux cernés. La fatigue de la journée, des nuits trop courtes, blanches ou artificielles, l’absence de Clarisse avaient creusé mon regard.

Le train arriva en gare et après quelques minutes de voiture, je rentrai chez moi. J’allumai vite toutes les lampes pour masquer la solitude et donner une illusion de vie à l’appartement.

Après avoir bu un premier verre, je m’affalai dans le canapé et pris mon téléphone pour appeler Adèle comme prévu.

— Coucou, ça va ? Tu es rentrée ? Je te dérange ?
— Salut, je viens d’arriver et je suis toute seule.
— Cool je ne t’ai que pour moi alors !
— Eh oui mon chou, je suis célibataire pour un soir et aucune sortie de prévue.
— Pas terrible pour une parisienne !
— Pour une parisienne crevée c’est très bien comme ça. Ça va toi ?
— Je viens de rentrer aussi, j’étais à Caen à un séminaire. Ça va à peu près.
— A peu près seulement ?

Un silence plana sur la ligne avant que je lui réponde : « T’as deux heures devant toi ? »

— Je t’en accorde au moins une chéri, me répondit-elle.

L’humour était pour nous un mode d’expression et il n’y avait dans notre relation rien de tabou, aucun mot, aucune confidence. Nous nous connaissions depuis un peu plus de dix ans sans jamais nous être disputés, sans jalousie des autres, et je lisais en elle comme elle voyait clair en moi.

— Attends, ajouta-t-elle, je mets l’oreillette comme ça je me prépare un sandwich en même temps. Voilà c’est bon je suis tout à toi.
— J’ai mis l’oreillette aussi ça m’évitera la surchauffe du cerveau, j’en ai pas vraiment besoin, lui répondis-je.
— Qu’est-ce qui se passe mon chou ?
— C’est mon voyage en train. En fait il y avait un vieux couple assis en face de moi. C’est parti de là.
— Et alors ? Tu t’es fait une projection à soixante-dix ans ?
— Si on veut oui.

Malgré notre intimité, il m’était souvent difficile de me lancer car je savais que j’avais du mal à maîtriser mes émotions, surtout celles enfouies et que j’allais devoir faire ressortir maintenant avec Adèle. Comme je ne poursuivais pas ma phrase, elle quitta le ton de l’humour et devint plus sérieuse.

— Raconte. Qu’est-ce qu’ils avaient ces deux petits vieux ?
— Ils étaient beaux, amoureux, paisibles.

Je serrais les dents, sentant monter les larmes qui explosèrent de mes yeux au moment où je prononçai la phrase qui mettait le feu aux poudres :

— Je me suis demandé si un jour je serai vieux comme cet homme, avec Clarisse à mes côtés.
— Eh ben c’est la grande forme, me répondit-elle un peu décontenancée par mes larmes.
— C’est bon ça va aller, lui répondis-je en me ressaisissant un peu.
— Pourquoi tu nous ressors Clarisse des placards ? C’est fini tout ça depuis un bon moment et ça fait bien longtemps que tu ne m’en as pas reparlé.
— Je t’en parle pas à chaque fois c’est pour ça.
— Tu ferais mieux de me dire qu’est-ce qu’elle vient refaire là maintenant pour te mettre dans un état pareil. En plus tu me dis que tu y repenses assez souvent sans m’en parler, ça te mets dans cet état à chaque fois ?
— Tu sais que ce n’est pas si simple.
— Qu’est-ce qu’elle a de si incroyable cette Clarisse ? Tu ne m’en as pas tant parlé que ça à l’époque et tout ça est bien loin. Va falloir passer aux aveux garçon !

C’est vrai que je n’avais pas tout dit. Ou du moins nous avions parlé de beaucoup de choses sans que je ne les raccroche à Clarisse. Mais tout était lié et Clarisse était partout.

— Tu te souviens, je l’avais rencontrée pendant un séminaire que j’animais. On s’était retrouvés à une table le soir avec d’autres personnes. Après le repas on avait fini à discuter dans le bar de l’hôtel pendant deux heures. C’était assez spécial, elle me faisait un drôle d’effet. Une impression de déjà vu, déjà entendu, quelque chose de très particulier, très profond, comme de la reconnaissance et une certaine intimité déjà installée.

— La fameuse théorie de l’étoile que tu m’avais expliquée ? Les gens qui se reconnaissent ? C’est ça ?

— Oui c’est ça. C’est comme s’il y avait des êtres ou plutôt des âmes perdues qui errent et qui se cherchent. Comme si elles étaient en quête et qu’elles pouvaient se reconnaître avec un signe distinctif qu’elles seules peuvent voir. Comme si chacune d’elle était marquée par une étoile ou par tout autre chose qui se lit surtout dans les yeux. Quand on a discuté dans ce bar c’est comme si la théorie était mise en pratique. Elle me regardait comme si elle me connaissait et moi je me sentais comme apprivoisé, comme en terrain connu.

— Tu ne crois pas que vous avez eu un coup de foudre, un désir mutuel, ce ne serait pas si inenvisageable ?

— Ce n’était pas tout à fait pareil. Il n’y avait pas de désir, enfin pas celui auquel tu penses et d’ailleurs on s’est quitté dans le hall de l’hôtel sans même s’embrasser.

— Tu l’as revue pourtant, ça je m’en souviens.

— Elle habitait loin et on a échangé des mails, beaucoup de mails et puis on s’appelait aussi très souvent. Tout ça je ne te l’avais pas raconté dans les détails même si tu savais que j’entretenais une sorte de relation.

— Oui je m’en souviens même si ça fait plusieurs années. Ce que je me rappelle le plus c’est que tu n’es sorti avec aucune fille pendant plus d’un an alors même que tu ne semblais être avec personne, sauf elle d’assez loin.

— On n’était pas vraiment ensemble, c’était bizarre. Pourtant je n’avais besoin de rien d’autre, elle me suffisait, même comme ça, même loin.

— Et tu penses qu’elle était étoilée ? Tu penses que tous les deux vous vous étiez reconnus comme dans la théorie de l’étoile ?

— Je ne t’ai pas tout dit quand tu m’as ramassé alors que j’étais au plus mal après son départ.

— Merci la confiance règne ! Je croyais que tu ne me cachais jamais rien.

— A part dans ce cas-là c’est vrai. J’avais du mal à en parler, un peu comme si j’avais honte.

— Je te connais quand même assez pour arriver à comprendre, alors c’est le moment de te rattraper.

— Nos échanges ont duré un an. En fait, c’est comme si on vivait ensemble, c’est pour ça que je n’ai vu aucune autre fille, pas même celles que tu me présentais. Toute la journée des messages tombaient sur le téléphone ou par mail et le soir nous étions connectés sur l’ordinateur ou même parfois les téléphones restaient ouverts pendant toute la soirée. Comme si nous étions dans la même pièce, nous écoutions la même musique en même temps pendant qu’on préparait à manger. On pouvait ensuite prendre un bain en même temps, regarder le même film qu’on commentait au téléphone ou encore lire le même livre.

— Finalement je reviens sur ce que j’ai dit : t’es dingue ! J’ai un tas de copines qui m’ont raconté toutes sortes de relations mais là c’est une première.

— Attends, si tu me trouves dingue maintenant je ne sais pas ce que tu vas penser avec la suite... En fait durant cette unique année on s’est vus à quelques reprises. La première fois est arrivée assez vite car on devait se retrouver pour la seconde partie du séminaire que je donnais pour son entreprise. Bizarrement ça nous effrayait un peu. Finalement le soir on s’est retrouvé dans sa chambre d’hôtel, on était bien et on a fait l’amour.

— Ah quand même !

— Cette nuit-là je lui ai raconté la théorie de l’étoile. Plus encore, je lui ai parlé de moi et de cette quête qui nous plonge dans la solitude, de cette errance de nos êtres. Je lui ai dit comment on pouvait se sentir seul même au milieu de la foule, au milieu des gens qui nous entourent, au milieu même de ceux qui nous aiment, sans que cela n’apaise le vide qui reste à combler et cette interminable attente. C’est comme si on était amputé ou en deuil de notre frère jumeau ; l’absence est violente, entière, omniprésente et perpétuelle. Tu parlais de coup de foudre tout à l’heure, mais c’est différent car ça n’est pas forcément de l’amour, pas celui qu’on croit en tout cas, pas celui qui finit forcément au lit.

— C’est quand même bien là que vous avez fini !

— C’est vrai. Quand je lui ai raconté tout ça on venait de faire l’amour, j’étais recroquevillé contre elle et j’ai senti couler ses larmes et elle m’a murmuré : « je suis là maintenant si tu veux ». J’étais serré contre sa poitrine, j’ai relevé la tête et remonté mon corps le long du sien pour venir l’embrasser. Elle a refermé ses yeux en basculant sa tête en arrière et a étiré ses bras derrière elle. Elle portait encore une sorte de chemisier qu’elle n’avait même pas enlevé. J’ai attrapé ses mains pour m’y accrocher et on est restés ainsi quelques minutes. Quand j’ai ouvert les yeux sur nos mains serrées, mon regard s’est fixé sur son poignet et sa manche remontée. Sur sa peau blanche, elle portait un petit tatouage, une petite étoile bleue.

Il y eut un silence. Adèle mit un moment à parler, ne sachant sûrement pas quoi dire.

— Forcément je ne m’attendais pas à ça. Ecoute tout ça est bien sûr surprenant mais... je ne sais même pas quoi te dire.

— Qu’est-ce que tu pourrais dire ? Que c’est un hasard, que je suis fou au point de m’accrocher à des symboles ? De toute façon elle n’avait pas besoin de tatouage, son étoile était bien visible, pour moi, dans ses yeux.

— Et tu lui as dit quelque chose à propos du tatouage ?

— Non, rien du tout et elle non plus. Comme si tout ça était normal. On a continué cette drôle de vie à distance. On ne s’est revu que deux fois. Et la fin tu la connais.

— C’est bizarre qu’elle soit partie si brutalement sans trop d’explications vu la relation fusionnelle que vous aviez.

— Adèle, si c’est aujourd’hui que je te raconte tout ça, c’est qu’il s’est passé quelque chose récemment.

— On dirait que tu as décidé de rattraper tout ton retard ce soir.

Je m’allongeai sur le canapé pour tout lui raconter. En face de moi, dans un cadre en bois, une grande reproduction de « Boréas » de John William Waterhouse. Cette femme, « Boréas », était l’image que je me faisais d’elle, mon idéal. Elle lui ressemblait presque trait pour trait.

Des « objets de cultes » il y en avait d’autres et je vivais au milieu de toutes ces fragments d’histoire emprisonnés dans des objets qui entretenaient le souvenir de Clarisse : des livres lus ensemble, des peintures, des disques. Le souvenir n’était pas douloureux, pas toujours en tout cas. Le souvenir, c’était encore être avec elle. Le souvenir c’était la respecter. Le souvenir c’était l’aimer encore et toujours, sentir son regard bienveillant sur moi.

— Je n’aurai pas dû te cacher ça. Mais c’était difficile à partager et je sais que tu aurais fini sûrement par me dissuader de faire tout ce que j’ai fait, de continuer à vivre comme si elle était encore là.
— Parce que c’est vraiment ce que tu fais ?
— Je crois oui. Mais ça n’est pas un problème pour moi.
— J’en suis pas si sûre ! Et ça veut dire quoi quand tu dis « tout ce que j’ai fait » ?
— Je vais te passer les détails de tout ce qu’il y a chez moi et que j’ai en commun avec elle. Ce qu’il faut que je te raconte c’est ce que j’ai fait et surtout ce qu’il vient de se passer.
— Ok. Je t’écoute.
— Tu sais qu’elle est partie très subitement et sans explication à part la lettre qu’elle m’a laissée mais qui n’expliquait rien de concret. Quand je suis sorti de ma torpeur, je me suis dit que tout ça n’était pas normal, alors je l’ai cherchée. Il n’y avait plus aucune trace d’elle et je ne connaissais rien de son entourage, de ses amis ou même de sa famille. J’ai cherché très longtemps, passé des petites annonces, appelé son entreprise mais personne ne semblait savoir quoi que ce soit. J’ai même contacté la police. Mais son cas faisait partie des disparitions jugées « normales ». Je n’étais pas de la famille, personne d’autre n’était venu déclarer sa disparition, elle avait quitté son employeur dans les bonnes formes, bref elle avait décidé d’elle-même de partir d’après eux. Ça s’appelle un départ volontaire dans leur jargon.
— Et depuis plus rien ?
— Rien. Le téléphone sonnait dans le vide les premiers jours et puis le numéro a ensuite été réaffecté. Pareil pour la boîte mail qui a été saturée. Plus rien. Envolée. J’ai fini par stopper les recherches. Depuis je ne t’en ai presque jamais reparlé. J’ai gardé tout ça pour moi comme un fardeau et un trésor à la fois.
— J’en reviens pas. J’aurais pu t’aider, t’écouter au moins.
— Ça n’aurait rien changé. J’ai continué à vivre, j’ai travaillé plus, j’étais parti sans arrêt en déplacement, j’ai voyagé et j’ai continué à la sentir près de moi.
— Et tu m’as dit tout à l’heure qu’il venait de se passer quelque chose. Je suppose que c’est le déclencheur qui t’a fait m’en parler.
— Oui, il y a eu un évènement hier. En fait depuis plusieurs mois je me suis intéressé de plus près à tout ce qu’on peut trouver sur Internet et sur les réseaux sociaux comme Facebook.
— J’ai horreur de ce truc.
— Ouais faut reconnaître que c’est assez bizarre. En tout cas ça fédère pas mal de monde autour de groupes et de centres d’intérêts, c’est peut-être le côté le plus intéressant. En tout cas je me suis familiarisé avec tout ça et j’ai relancé des recherches sans trop y croire.
— Et tu as trouvé ?
— En fait je n’ai rien trouvé moi-même. Mais le fait d’avoir fait des choses sur Internet m’a permis de me faire connaître si on peut dire sur le réseau.
— Mais tu as fait quoi pour être connu ?
— J’ai créé des blogs, des pages Facebook, des comptes sur tous les réseaux sociaux qui existent. J’ai posté des commentaires sur des sujets, des photos, des vidéos. En un mot j’ai tout fait pour sortir de l’anonymat d’Internet, contrairement à d’autres.
— Tu voulais qu’on te trouve toi en fait c’est ça ?
— C’est ça. Je suis devenu un bloggeur invétéré et un accro au net malgré moi. Et j’ai eu un drôle de signe...
— Ça a marché ?

J’allais jusqu’au bout de l’histoire et Adèle savait maintenant tout, du début il y a sept ans jusqu’à l’évènement d’hier qui avait tout précipité.

Sur l’écran de mon ordinateur je fixais les mots écrits dans une conversation que j’avais créée dans un groupe Facebook sur le bonheur. Hier, au milieu d’une trentaine d’autres commentaires d’abonnés, quelques mots :

« Nous aurons des rires comme des vols de passereaux, de grands rires clairs de jeunes filles, des rires frais comme des ruisseaux, comme des rires de gens heureux ».

Ce commentaire émanait d’une certaine Laura Klein. Le nom n’évoquait rien si ce n’est, et c’était peut-être son but, la banalité et l’anonymat. Mais les mots choisis, eux, n’avaient rien de banals. Cette phrase était tirée d’une chanson, la nôtre, celle que nous adorions tous les deux, celle qui nous ressemblait, celle qui nous rassemblait.

Ce message m’avait troublé à l’extrême et je n’avais pu y répondre tout de suite. Je l’avais vu sur mon téléphone pendant mon déplacement, il m’avait paralysé. Pouvait-il y avoir une autre personne pour écrire cette phrase ?

Ce soir, après avoir tout raconté à Adèle, je décidai d’apporter quelques mots moi aussi à ce fil de discussion pour savoir si le plus grand des hasards me jouait des tours ou si... Sous la réponse de Laura Klein j’écrivis la suite des paroles :

« Nous réinventerons les temps, des jours où l’on avait le temps, de parler de jardins en fleurs, et des choses du cœur ».

Comme si elle attendait depuis des heures devant son écran, elle répondit tout de suite : « Je t’attends ici ».

C’était forcément elle. Ma Clarisse. Les mots étaient écrits en bleu et soulignés, c’était un lien. J’étais tétanisé devant l’écran, agrippé à la souris. Je cliquai sur le lien qui m’emmena vers une autre page. C’était un groupe privé avec un seul abonné et sans message jusqu’à ce que celui-ci n’apparaisse :

« Pardon pour ce jeu de piste. Merci d’être venu dans ce petit jardin. »

Le « jardin » était encore une référence explicite à notre chanson. C’était bien elle. J’écrivis :

— Comme dit la chanson « un jardin dont j’ai tant rêvé ».
— « Un jardin bleu quand vient le soir », me répondit-elle.
— On est toujours d’accord, répondis-je.
— Tu n’as pas été facile à retrouver. Sans Internet je n’y serai pas arrivée.
— Moi, même avec Internet, je ne t’ai jamais retrouvée et pourtant je t’ai tellement cherché.
— Je t’avais dit dans ma lettre de ne pas le faire mais je me doute que l’envie et le besoin ont dû être plus fort. Je ne pourrai jamais assez m’excuser pour ça.
— Je ne t’ai pas demandé de t’excuser. Tout était suffisamment différent pour que la fin ne le soit pas aussi. Si toutefois c’était vraiment une fin.
— Ça n’a jamais été vraiment une fin pour moi malgré les apparences. Mais tu sauras tout ça en temps voulu rassure-toi.
— On dirait que tu as un récit à me faire !
— Oui, mais il est déjà fait. J’ai tout écrit, c’est un vrai roman !

Nous discutions maintenant comme si nous ne nous étions jamais quittés. Reprenant nos expressions familières, souriant derrière l’écran.

— Alors, quand vais-je lire ton roman pour voir ce qui s’est passé durant tout ce temps ? Tu vas me le remettre en main propre ?
— Je t’ai retrouvé pour que tu puisses le lire. Je vais t’en faire un tout petit résumé. Et tu liras les détails ensuite.
— Tu veux mon numéro de téléphone ?
— Non ce serait trop difficile et tu sais que je suis meilleure à l’écrit.
— Oui je sais. Vas-y, faut te lancer maintenant et je ne t’interromps pas.

Elle devait hésiter car il y eut un moment de flottement qui me faisait sentir que le moment était grave. Que les retrouvailles seraient à notre image, à celle de notre histoire, hors norme.

L’appartement était maintenant dans la pénombre et le premier paragraphe tomba dans la lumière crue de mon ordinateur.

Laura Klein :
« Tu sais que nous n’avons jamais su ce qui nous a attaché l’un à l’autre. Nous avons vécu ainsi comme si nous n’avions pas le choix et ça nous convenait bien. Je ne reviens pas là-dessus tu sais déjà et tu le liras encore si tu as des doutes. Quand j’ai eu un choix à faire il y a six ans ça a été très dur pour moi et je ne sais pas si j’ai fait le bon, on ne le sait jamais.
Je ne sais pas si toi tu me cachais des choses importantes mais moi il n’y a qu’une seule chose que je ne t’ai jamais dite ».

Un nouveau moment de flottement. Quelques secondes interminables qui me séparaient du mystère, de la dernière parcelle de secret que je ne connaissais pas de Clarisse.

Laura Klein :
« Je suis malade Franck. J’ai toujours été malade. Une maladie dégénérescente qui était en sommeil. C’est sûrement aussi pour ça que nous ne voyions pas plus, finalement ça m’arrangeait, surtout vers la fin quand la maladie s’est réveillée. »

Je ne répondais pas. Je ne faisais aucun bruit et des larmes roulaient sur mes joues. En une seconde, après tout ce temps, ces questions, j’apprenais la raison de son départ. Elle continua à écrire.

« J’ai fait tous les examens à Paris et quand j’ai su que la maladie était définitivement installée et réveillée, j’ai décidé de tout quitter ici. Je suis allée me réfugier chez mon frère aux Etats-Unis. Je t’écris de New York mon ange. »

J’avais imaginé toutes les situations dans lesquelles j’aurais pu la retrouver, jamais je n’avais pensé à ça. Elle ne voulait pas continuer à parler de la maladie et nous finîmes au fil des mots à nous perdre dans une multitude de conversations différentes, savourant, même dans cette douleur, le bonheur d’être là. Nous parlions comme si l’absence n’avait jamais existée. J’en oubliais toute la souffrance qu’elle m’avait procurée. Clarisse avait décidé de larguer les amarres et je la comprenais, sûrement aurais-je fait la même chose et je ne la questionnais pas sur ses choix.

Notre discussion prit fin vers trois heures du matin. Elle m’expliqua qu’elle allait devoir s’absenter pour faire des examens et passer un séjour assez long à l’hôpital. Elle me demanda mon numéro de téléphone et mon adresse pour être sûre de me joindre facilement quand elle serait plus « libre ». Pas avant un mois, m’avait-elle dit.

20 février, 47 jours après.

Un mois et demi d’attente. J’allais tous les jours vérifier mon courrier et surveillais mon téléphone comme le lait sur le feu. Un samedi de février, un livreur sonna pour me remettre un paquet. A côté de mon adresse figurait celle de l’expéditeur à New York. J’en sortis une écharpe. Je reconnus son odeur instantanément. Je la respirai profondément et son parfum explosa dans ma tête.

Au fond du paquet étaient glissées quelques photos dont une où elle posait devant une grande reproduction du tableau « Boréas » ; côte à côte la ressemblance était flagrante et on aurait pu penser qu’elle avait été le modèle de l’artiste. Derrière la photo elle avait écrit :

« Prouve-moi que tu disais vrai sur l’étoile, que c’était bien moi. Prouve-moi que je t’ai sauvé et que rien ne sépare ceux qui se sont reconnus. »

Sous ce texte, une adresse à New York suivie d’une autre phrase : « Le livre t’attends là-bas, fais ce voyage ».

J’embarquai trois jours plus tard pour New York comme si je partais pour un voyage initiatique dont je ne reviendrai pas en étant le même.

Après un périple dans les rues de cette ville tentaculaire, je me trouvai à l’adresse indiquée. Une petite maison newyorkaise en briques. C’est un homme qui vint m’ouvrir.

— Bonjour, vous êtes Franck je suppose ?

Je serai la mâchoire. Mes yeux me brûlèrent.

— Oui, je suis Franck.
— La description qu’elle a faite de vous est parfaitement fidèle, j’ai un peu l’impression de vous connaître.
— Vous lui ressemblez un peu, ajoutais-je.
— Entrez, je vous attendais depuis quelques jours.

Nous n’avons pas eu le temps d’aller jusque dans le petit salon. Il se retourna les yeux brillants et me dit calmement :

— Elle nous a quitté il y a trois semaines.

C’est moi qui le pris dans mes bras. Cette annonce me pulvérisa à l’intérieur, mais mon corps ne vacilla pas, je restais droit. Clarisse et moi n’avions pas besoin de tout dire pour comprendre et je crois que j’avais déjà compris.

Après avoir longuement parlé, je lui demandai où reposait Clarisse. Il m’emmena à quelques kilomètres dans un quartier où se trouvait un des cimetières de la ville.

— Vous ne trouverez pas d’endroit particulier. Ses cendres ont été dispersées dans le jardin du souvenir. Je vous attends dans la voiture.

J’arrivai au jardin du souvenir, une sorte de cercle entouré de grands arbres. Elle avait décidé qu’elle ne serait nulle part pour l’éternité, juste dans le vent, avec moi. Je me tenais debout et restais un long moment au milieu des arbres et les paroles de notre chanson, notre « prière pour aller au paradis » résonnèrent encore en moi comme un écho de la voix de Clarisse :

« Oh je voudrais tant revivre en ce jardin, à l'ombre calme des grands pins »

Je lui parlais tout bas puis rejoignis la voiture. De retour avec son frère dans ce petit salon où je sentais encore la présence de Clarisse, je demandai si elle avait laissé quelque chose pour moi, un livre pour être précis.

— Oui Clarisse a laissé pour vous un livre qu’elle a écrit et fait imprimer ; son rêve aurait été de l’éditer, peut-être y arriverez-vous. Elle vous a fait venir pour ce livre mais pour autre chose surtout.

Il se leva et ouvrit un tiroir d’où il prit une photo assez grande. Il me la tendit. Clarisse posait avec un petit garçon qui l’embrassait. Mes yeux étaient rivés sur la photo et je ne levai même pas la tête pour regarder son frère me dire :

— Il s’appelle Ethan. Il a six ans. Il vous attend.

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