Le goût du mercredi

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Finaliste
Jury

Née à Nantes en 1980 : petit beurre, jaune canari et club Dorothée. Installée au Luxembourg depuis 2010 : kachkéis, lions rouges et multilinguisme. Lectrice, spectatrice et peut-être créatrice...

Image de Grand Prix - Hiver 2022
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Chaque mercredi, mon père et moi passions la frontière pour aller à la friterie, parce qu'on ne devrait jamais manger de frites hors de Belgique. Chez nous, en France, on n'en mangeait jamais parce que ma mère ne supportait pas les odeurs de fritures.

— Ta mère, un rien lui donne la migraine, disait mon père.

Moi, je ne comprenais pas. J'étais juste contente d'être avec lui et de manger des frites. Cela me changeait des légumes et du poisson bouilli. Et il me laissait prendre de la sauce en plus.

Je choisissais toujours la samouraï.

La mayonnaise, grasse et ennuyeuse, c'était moi sur le banc dans la cour, la fille sans franc-parler. Le ketchup, sucré et mièvre, c'étaient les romans d'amour dont se gavait ma mère. Le sambal ulal, fort et culotté, c'était les histoires que mon père. La sauce samouraï, c'était la femme que je serais : originale, piquante et courageuse.

Mon père venait toujours me chercher les mercredis midi au collège. Je ne devais dire à personne où nous allions. Ma mère se serait insurgée contre cet excès de lipides, mes camarades auraient été jaloux... ou méchants.

— À ta place, j'entamerais une grève de la faim, m'avait dit Adeline avec son air de pimbêche.

Elle passait pour la plus belle fille du collège : filiforme, fière et fiancée. Tout mon contraire. Elle me lançait les mêmes regards dégoûtés qu'aux plats de la cantine. En me croisant, elle murmurait des ragots à l'oreille de ses copines, déclenchant leurs ricanements. Je n'avais pas besoin d'entendre pour comprendre la nouvelle du jour : mon surpoids, ma mère alcoolique, mon père absent...
Je ne réagissais pas. Je laissais leurs rituels de midinettes m'humilier, les chuchotements et les gloussements m'écraser. Fares m'exhortait pourtant à lui en mettre une. Les garçons règlent leurs comptes à chaud, mais les filles préfèrent le faire à froid. L'occasion se présenta un mercredi. Le seul mercredi où mon père n'est pas venu me chercher.

Je devais le rejoindre au rond-point avant la frontière. On déjeunerait un peu plus tard... Peu m'importait... du moment qu'il y aurait des frites...

J'avais pris mon vélo. Il ne me fallait que quinze minutes du collège au rond-point. J'avais le temps. J'ai attaché mon vélo sur la place de l'église et me suis assise sur le banc. Je pensais vaguement me débarrasser de mes devoirs pour le lendemain. Le blouson bleu bébé d'Adeline a capté mon attention avant que je ne puisse consulter mon agenda.
Elle marchait parfaitement sur le trottoir, en route vers sa parfaite petite vie : parents parfaitement mariés, petit frère en parfaite santé... Elle tourna à droite à l'église. Or, elle aurait dû prendre à gauche pour rentrer chez elle ou aller chez Delphine, sa parfaite meilleure amie.

Je l'ai suivie. J'aurais pu la pousser contre un mur, écorcher sa peau de porcelaine, salir ses vêtements de marque et meurtrir sa minceur. Mais je voulais surtout savoir ce qu'elle tramait. À la façon dont elle s'acharnait sur moi, je devinais qu'elle aussi avait une misère à cacher.
Elle s'est arrêtée devant une maison au bout de la rue Vauban. C'était là où habitait le lycéen dont elle écrivait le prénom dans des cœurs. Son amoureux, son keum...
Elle a sauté par-dessus le muret pour pénétrer dans le jardin. J'ai compris que je n'avais pas perdu mon temps. Quand Barbie entre par effraction dans la Dream House, il y a forcément quelque chose qui cloche.

Je me suis approchée pour épier sa rencontre avec Ken. Il a grogné et l'a attirée dans un recoin. J'ai observé en silence. Des bribes de conversation ont explosé tout d'un coup dans ma tête : les piaillements des filles au collège, les mises en garde de ma mère, des scènes de film...
Le lendemain, Adeline raconterait à sa clique à paillettes qu'elle avait passé un moment super romantique. Elle parlerait de regards complices et de gestes tendres. Quand l'amertume remonterait dans sa bouche, elle la ravalerait et s'en prendrait à moi... Elle faisait tout ça pour ne pas me ressembler, après tout.

Je serais la seule à connaître la vérité sur Barbie et Ken.
Elle avait choisi des boucles d'oreilles assorties à ses yeux et avait développé une théorie comme quoi Don't look back in anger était la meilleure chanson d'Oasis. Mais il ne voulait ni la regarder ni l'écouter, elle devait juste s'agenouiller, sucer et ne pas traîner. Sa mère l'attendait pour déjeuner.

Adeline, c'était juste du ketchup, elle trouvait sa mayonnaise et son sambal ulal où elle pouvait.

Sans réfléchir, j'ai saisi le sac Eastpack qu'elle avait laissé en bas du muret. Juste histoire de lui gâcher sa journée, je l'ai vidé dans une flaque. Son écriture ronde et bleue a fondu dans l'eau. J'ai juste sauvé le recueil de nouvelles de Maupassant et déchiré la photo de Ken qui servait de marque-page.

Quand j'ai repris mon vélo pour rejoindre mon père, j'ai senti l'angoisse monter. Est-ce que quelqu'un m'avait vue ? Que dirait mon père s'il savait ? Et pourquoi j'avais choisi une vengeance aussi pourrie ? Est-ce qu'on me croirait au collège si je racontais que la grande histoire d'amour d'Adeline c'était juste une histoire de cul ?

Je me posais tant de questions que j'ai dérapé et chuté lourdement. Je me suis relevée avec un poignet douloureux et des plaies. J'aurais dû filer chez le docteur Martin... ou demander à la voisine de me conduire aux urgences, mais je ne voulais pas manquer notre rituel du mercredi à mon père et à moi.

C'était notre moment à nous, il disait.

C'était toujours le mercredi, toujours la même friterie au bord de la route. Toujours la même sauce samouraï.
Jamais la même fille.

Si j'en avais parlé, il n'y aurait plus eu ni mercredi, ni frites, ni sauce samouraï. Et moi, je voulais voir mon père et manger des frites...

Si je n'avais pas fait comme si je n'avais pas eu d'accident, peut-être que cela aurait tout changer. Pour la fille... Pour mon père... et pour moi.

Parce que c'est à cause de cette fille qu'on a tout découvert. Et si je n'avais pas retrouvé mon père au rond-point, il n'y aurait pas eu cette fille.

Cette fille-là, nous ne l'avions pas raccompagnée chez elle. Je n'avais pas demandé pourquoi. En fait, j'avais à peine remarqué. J'avais mal au poignet, je pensais à cette mytho d'Adeline, à ma vengeance... Je n'avais pas encore commencé mes devoirs. D'habitude, je les faisais pendant que mon père était avec la fille dans la camionnette. Je n'avais même pas fait attention que celle-là n'en était jamais ressortie. J'étais en colère avec la douleur, le sang, les devoirs, Adeline, tout ça. J'avais une entorse, en fait.

Quand les gendarmes sont venus parler avec ma mère, j'ai cru c'était à cause d'Adeline, de son sac... Je ne pensais plus à cette fille. Je ne pensais jamais aux mercredis passés. Même aujourd'hui, je n'arrive pas à tout me rappeler. Je mélange les filles sur les photos. C'est toujours ces portraits qu'on fait avec le photographe à l'école... Toujours ce fond gris bleu ou rose pâle... Elles sont toutes blondes ou rousses... Elles ont toutes moins de vingt ans.
Ma mère m'en veut de n'avoir rien dit.

Mais elle ne m'avait rien demandé. Et je n'avais rien demandé à mon père sur ces filles non plus. Je crois qu'il avait parlé de cours particuliers... Non, je n'ai jamais voulu savoir qui elles étaient.

Quand l'adjudante-cheffe Martinez m'a demandé si je les avais vues, j'ai dit oui. Elle était gentille, cette gendarme. Elle ne criait pas. Elle ne m'interrompait pas. Je lui ai dit pour les mercredis, les frites, la sauce samouraï. Elle a dit que je n'avais rien à me reprocher et que je pourrai remanger des frites.

Alors je choisirai une autre sauce, américaine ou andalouse, et un autre jour aussi... parce que les mercredis auront toujours pour moi le goût de la sauce samouraï.
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Ralf Dieudonné Jn Mary · il y a
Bravo Marie-Pierre pour ce beau texte qui mérite amplement sa place dans le cœur du jury. Et si vous avez le temps, j'aimerais aussi vous inviter à lire Le rêve prémonitoire (Ralf Dieudonné Jn Mary), vous aimerez peut-être le lire.
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Viviane Fournier · il y a
Bonne chance pour ce beau texte ...
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loup blanc · il y a
Pour chaque habitant frontalier ,il y a bien s^pur une spécialité gastronomique . Pour vous , ce sont des pommes de terre frites ,et de mon côté à deux pas de la frontière espagnole, c'est un restau qui vend sa spécialité le gratin de morue,accompagné d'un excellent vin " sangre de toro" à 15 degrés ,bien sûr !!
texte excellent en tout cas , On aimerait connaitre la sauce samouraï!!!

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pierre Allart · il y a
Une histoire originale....comme la sauce samouraï qui pique l'intérêt du lecteur...
J'aime !

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Marie Kléber · il y a
Quand un rendez-vous cache une histoire sordide. Parfois il faut un grain de sable pour que tout soit révéler. Une histoire bien tournée!
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Brigitte Bardou · il y a
Revenue voter pour cet excellent texte. Bonne finale, Marie-Pierre !
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Maria Angelle · il y a
Jusqu'au peut aller l'amour des frites.
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Alice Merveille · il y a
Mon vote renouvelé et bonne finale Marie-Pierre !
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Fred Panassac · il y a
Ce que cache ce rituel en apparence anodin est terrible, je reviens soutenir votre très beau texte.

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