Le confessionnal

il y a
5 min
91
lectures
21

J'ai toujours aimé lire. Il y a peu de temps, j'ai commencé à écrire et c'est devenu une nécessité pour moi. J'aime ce temps passé devant mon clavier, je ne vois pas filer les heures. Crée ... [+]

Année 1958
Au pensionnat de jeunes filles
Ce matin, à l'école, nous avons la visite de Monsieur le Curé. Quand il ouvre la porte pour entrer dans la classe, nous nous levons toutes respectueusement en le saluant d'une seule voix. Je suis dans une école privée catholique, entourée de religieuses en robes et voiles noirs et les visites du prêtre sont fréquentes dans les classes .
Mon père, syndicaliste,communiste et fils de communiste, ne voulait pas entendre parler de l'école des Soeurs pour ses filles mais face à la détermination farouche de sa femme et de sa belle-mère pour nous y inscrire, il a bien dû céder ! Il se rattrape en rouspétant et en râlant en toute occasion contre les Sœurs et les Curés !
La Sœur Marie du Caristi* se précipite à la rencontre du prêtre. Son voile noir vole derrière elle tandis que son visage s' illumine d'un sourire extatique. Cela nous étonne un peu car avec nous elle est plutôt sévère et renfrognée. Monsieur le Curé nous demande de nous asseoir. Nous croisons sagement nos bras sur la table et il commence son discours :
– Mesdemoiselles, vous avez maintenant sept ans et vous avez atteint l'âge de raison. Mais votre âme est noire des péchés que vous avez commis . Dans quelques jours vous allez faire votre Première Communion alors il faut nettoyer cette âme de toutes ses salissures !
Nous nous regardons les unes les autres et nous pensons la même chose :
« Mais qu'est-ce qu'il nous raconte ? »
Il termine son discours en nous annonçant une grande nouvelle :
– Demain, vous viendrez vous confesser à l'église. Je serai là pour vous aider à avouer tous vos péchés, petits et gros, anciens ou récents et si vous manifestez vos regrets alors je vous donnerai l'absolution. Votre âme sera redevenue blanche et belle comme au jour de votre baptême.Vous pourrez ainsi participer au repas du Seigneur par la Communion !
Puis il quitte la classe après avoir dessiné avec sa main un signe de croix pour nous bénir.
Nous nous retrouvons tout excitées par cette annonce de notre prochaine Communion Privée mais aussi décontenancées par les mots inconnus qu'il nous a adressés.
La Sœur Marie du Caristi va se faire l'interprète du Curé et répondre à nos interrogations. Plusieurs doigts se lèvent :
– Ma Sœur, qu'est-ce que c'est, un péché ?
La réponse de la Sœur Marie du Caristi fuse :
– Mesdemoiselles, le péché c'est tout ce qui fait de la peine au Seigneur..... Et nous pouvons pécher de différentes manières : par la pensée, la parole, l'action et par omission !... Je vous explique, ajoute-t-elle.
Mais la cloche sonne à cet instant et nous n'en saurons pas plus.
Le lendemain matin, nous nous dirigeons en rang par deux vers le porche de l'église. Elle est sombre et froide mais il y a plein de statues et des vitraux de toutes les couleurs qui brillent quand il y a du soleil. Assises sur les bancs, nous attendons sagement l'arrivée de Monsieur le Curé. Du coin de l'œil, j'observe le confessionnal en bois décoré. La Sœur nous a expliqué que dedans il y a un agenouilloir et une tablette pour poser nos coudes et joindre nos mains quand on est devant le prêtre.
Monsieur le Curé arrive enfin vêtu d'une tunique en dentelle blanche passée par dessus sa robe noire. Il ne nous regarde pas et pénètre dans la loge centrale du confessionnal dont il referme la porte. Je suis déçue car il n'y a pas moyen de savoir ce qu'il y a dedans !
Et le défilé commence par les élèves les meilleures de la classe. Je n'en fais pas partie alors je dois attendre mon tour. Elles pénètrent dans l'un des deux compartiments placés de chaque côté de la loge, s'installent sur l'agenouilloir comme la Sœur nous l'a dit et tirent le rideau derrière elles.
Je ne sais pas ce que le curé a pu leur annoncer mais quand elles ressortent, elles vont s'agenouiller, la tête basse, sur un banc en bois. Et d'un air contrit, elles restent là, à faire des prières. Cela ne me rassure pas du tout car je ne sais pas ce que je vais annoncer comme péchés. J'ai beau chercher, rien ne vient !
Lorsque mon tour arrive, une crise de panique m'envahit, mon cœur bat la chamade et je suis incapable de bouger, comme paralysée ! La Sœur Marie du Caristi s'approche de moi, le visage sévère et murmure à mon oreille :
– Mademoiselle, allez dans le confessionnal, Monsieur le Curé vous attend !
Puis elle m'escorte jusqu'à l'agenouilloir et tire le rideau derrière moi. J'ai peur dans l'obscurité et je voudrais quitter l'église en courant mais je vois derrière moi les deux grosses chaussures et le bas de la robe noire de la Sœur qui s'est postée à moins d'un mètre et qui attend... Elle a dû deviner que je suis prête à détaler...
A ce moment une petite fenêtre s'ouvre et le curé apparaît derrière une grille en bois. Il me demande mon prénom et m'invite à lui confier tous mes péchés. Je le vois pour la première fois de très près et je sens son souffle sur mon visage. Instinctivement, je me recule et malgré la panique qui obscurcit mon esprit, je repense à ce que nous a dit la Sœur hier : les péchés c'est tout ce qu'on a fait de mal, par des pensées, des paroles, des actions et par omission.  Ce dernier mot, je ne le connais pas, je laisse tomber ! Pour le reste je vais bien trouver ! Et je me lance :
– Mon père je reconnais mes fautes : j'ai pensé du mal de ma voisine en classe car elle cherche tout le temps à copier sur moi. J'ai dit à ma sœur qu'elle était méchante et bête car elle ne voulait pas me prêter sa trottinette. J'ai volé des bonbons dans le placard de ma grand-mère .
Je viens à l'instant de tout inventer et cela m'ennuie beaucoup de ne pas dire la vérité à Monsieur le Curé aussi je décide d'ajouter :
– Et j'ai dit des mensonges !
Satisfait, il m'annonce que je suis pardonnée. Mais, ajoute-t-il, c'est le Seigneur Jésus qui te pardonne. Ne l'oublie pas !
L'étau qui serrait ma gorge se relâche et je peux enfin respirer librement. Je suis prête à partir quand il me précise qu'il faut faire pénitence avant d'obtenir l'absolution ! Ma gorge se contracte à nouveau à l'idée d'être punie pour mes fautes. Il me condamne à réciter trois « Je vous salue Marie » et trois « Notre Père ».
– Ensuite, ajoute-t-il, ton âme sera blanche et pure comme l'eau du Baptême !
Après avoir accompli ma pénitence, je quitte l'église et rentre en courant à la maison, excitée comme une puce. Je suis persuadée que toutes les personnes que je croise dans la rue, contemplent mon âme, pure et belle et qu'elles m'admirent pour ma piété ! Je me vois déjà en longue robe blanche avec une couronne de fleurs dans les cheveux, les mains croisées sur la poitrine et les yeux tournés vers le ciel. Comme la statue de Sainte Bernadette qui se trouve à côté de celle de Saint Antoine !
Arrivée à la maison, je trouve ma mère en train de cuisiner tandis que mon père lit son journal. Je leur annonce triomphalement que Monsieur le Curé a prononcé mon absolution et la pureté de mon âme !
Mon père lève les yeux de son journal et s'adressant à ma mère lui déclare :
– Ce pauvre curé, il dit toujours autant d'âneries !
– Enfin Charles, ne parle pas de Monsieur le Curé comme cela devant la petite ! Tu lui gâches sa joie !
Mais mon père repart aussitôt dans une diatribe enflammée contre l'Église, les curés, les bonnes soeurs et toutes les « grenouilles de bénitiers » tandis que moi, brutalement rattrapée par la réalité et les larmes aux yeux, je pense qu'il est bien difficile de comprendre les adultes !

_____

*Le Caristi : déformation du mot Eucharistie par des petites filles de sept ans qui n'en connaissaient pas la signification 
21

Un petit mot pour l'auteur ? 17 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Impossible de ne pas songer aux "Mousquetaires au Couvent" ♪♫♪ https://www.youtube.com/watch?v=Dp9Yv78_vlc
Image de Line Chatau
Line Chatau · il y a
Merci RAC j'irai dès que possible écouter les Mousquetaires !:-))
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour ce texte pénétrant et émouvant !
Image de Line Chatau
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Inventer des péchés pour les confesser : cela stimulait tellement l’imagination que certains y ont peut-être puisé leur vocation littéraire future !
Image de Line Chatau
Line Chatau · il y a
Merci Fred! On dirait que je ne suis pas la seule à avoir inventé des péchés pour satisfaire le Père curé et les religieuses. Je suis soulagée d'apprendre que les copines qui ont écrit en dessous en faisaient autant ! Cela me vaudra peut être dix ou quinze ans de purgatoire mais tant pis nous serons plusieurs et nous pourrons jouer aux cartes et parler littérature! :-))
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Autre temps, autres moeurs ... Toute une époque que les moins de vingt ans (+ des poussières) ne peuvent pas connaître.
Image de Line Chatau
Line Chatau · il y a
Merci M.Iraje pour ton commentaire. J'ajouterai que les moins de vingt ans et plus ne perdent rien à ne pas connaître ces moeurs-là!
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
J'ai vécu la même expérience. Je cherchais des péchés à rapporter au prêtre avant la communion. C'est dire si ce texte me parle. C'est une analyse fine d'une situation passée comme l'époque où elle se déroulait. C'est un bon texte Line, écrit sobrement et je suis contente de l'avoir lu. Merci !
Image de Phil Bottle
Phil Bottle · il y a
Les enfants sont prêts à croire tout ce que l'on peut leur raconter. C'est parfois amusant, mais c'est parfois effrayant. Cela dit, ce texte est très vivant et renvoie aux souvenirs d'enfance, avec toute la pureté de l'innocence. Cette innocence trop souvent abusée.
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Chronique d'une époque révolue !
Image de Maria
Maria · il y a
Toujours cette belle écriture qui colore d'une pointe de nostalgie et d'humour la vie de tout les jours ! Maria(nne)
Image de Irene
Irene · il y a
Trop mignon, j'ai l'impression de me retrouver avec mon petit bout de papier à chercher avec les copines quels péchés on pouvait bien avoir fait ! Bien sûr ,au cathé, on avait appris "Tu ne tueras point, tu ne voleras point et aussi qque chose concernant la femme du voisin (incompréhensible pour nous)...il y avait bien les Roudoudous alléchants de quelques unes, mais est-ce que saliver était un péché? quel casse-tête c'était ce confessionnal !!! Merci Line pour cet afflux de souvenirs innocents et tellement mignons. Si j'osais, je dirais : encore, encore !!
Image de Mireille d agostino
Mireille d agostino · il y a
Toute une époque... Combien de pêchés s'est-on inventé.... !