L'arbre qui avance

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Mes enfants, je vais vous raconter une histoire bien étrange que le vent me souffla un jour à l'oreille alors que je me promenais dans la forêt pour en admirer toutes les beautés.
Il peut arriver, au cours d'une vie, de se sentir mal à l'aise, pas à sa place et souhaiter être ailleurs.
Eh bien figurez-vous, quoique cela puisse paraître incroyable, c'est ce qui arriva à un arbre !
Vous vous dites sans doute que les arbres ne peuvent pas avoir de sentiments ? Je vous laisse en juger par la suite...

Lorsque notre arbre n'était qu'une jeune pousse, tout allait bien pour lui ; il découvrait son environnement : le goût de la terre, le soleil, l'ombre, le vent... encore tout étonné d'être en vie !
Mais petit à petit, tandis qu'il grandissait et devenait arbuste, il ressentait de temps en temps un malaise... mais d'où cette impression pouvait-elle bien provenir ?
Il faut dire que les autres arbres tout autour se moquaient de lui et disaient :
« Regardez-le, celui-là, il est tout tordu et ses feuilles, c'est même pas des feuilles ! ». Alors bien sûr, le jeune arbre ne savait pas où se mettre.
C'était vrai qu'il était différent, les autres étaient grands et beaux, leurs feuilles faisaient de l'ombre sur le sol, leurs fûts étaient droits et leurs écorces étaient lisses, lui était tordu et rabougri, ses feuilles étaient droites comme des épines, tandis que son écorce était toute craquelée et irrégulière.
Pendant plusieurs années, il dut subir des sarcasmes de leurs parts ; il ne se sentait pas accepté.

Que pouvait-il y faire, il était né comme ça ?
Ah, si seulement il avait connu son père, il se serait plaint à lui et il l'aurait défendu et rassuré... mais voilà, il ne savait même pas d'où il venait ni même comment il s'appelait.
Petit, il se souvenait d'avoir eu des frères près de lui, mais des gens étaient venus les déterrer pour les replanter ailleurs et il s'était retrouvé seul.
Longtemps, il supporta cette méchanceté de la part de ses congénères.

Un beau jour, alors qu'il observait les oiseaux, il se dit qu'ils avaient de la chance de pouvoir se déplacer ainsi comme ils le voulaient. Cette idée lui trotta dans ses racines jusqu'au jour où il se demanda pourquoi lui aussi il n'essaierait pas de se déplacer ?
C'est ainsi qu'un matin, il prit la décision de partir. Il ne savait pas encore comment s'y prendre, mais à partir de ce moment, cela devint son but.
Après quelque temps, une idée lui vint : il tirerait bien fort sur ses racines d'un côté, quitte à en abandonner certaines de l'autre...
C'est ce qu'il fit ! Au début, ce fut difficile, et puis il faut le dire, ce n'était pas naturel pour un arbre, mais petit à petit, il apprit à se mouvoir. Il tirait de toutes ses forces sur ses racines et son tronc lentement se déplaçait. Imaginez alors la stupéfaction et l'indignation des autres arbres, ils n'en croyaient pas leurs branches !
De mémoire d'arbres, on n'avait jamais vu cela !
D'ailleurs, parlez-en autour de vous et l'on vous prendra pour un fou !
En fait, à notre échelle, son avancée ne se voyait pas, car les arbres ont beaucoup plus de temps que nous, et puis qui se soucierait d'un jeune arbre perdu au fond d'une forêt ?
Mais enfin il avançait. S'il fallait estimer sa progression, on pourrait dire qu'il avançait de quelques dizaines de centimètres par jour tout de même ! Ce qui au bout d'une année représentait pas loin de deux cent mètres ! De cette manière, le paysage de l'arbre se modifiait rapidement ainsi que son voisinage.
Par contre, ce qui ne changeait pas étaient les réflexions de ses congénères, on n'avait jamais vu d'arbre avancer, ce qui ne manquait pas de faire jaser les plus orgueilleux ; imaginez, des arbres centenaires, imbus d'eux-mêmes... ils le méprisaient complètement.
Mais lui, notre petit arbre, était fier d'être différent et ces dénigrements lui passaient par-dessus la cime de ses branches. Il est vrai que cela le peinait tout de même au fond de lui, mais il en était ainsi et cela le poussait à aller toujours plus loin.
Jour après jour, année après année, il tirait sur ses racines. Il en avait fait du chemin et il en avait des histoires à raconter. Tenez, un jour, il avait rencontré des bucherons, ils s'étaient assis sur son tronc tout tordu presque au ras du sol et discutaient. L'un s'exclama : « Allons-nous choisir celui-là ? Non, dit l'autre, il n'est pas assez vigoureux et en plus, il n'est pas droit, il ne pourrait même pas faire de jolies planches pour le charpentier ! Coupons plutôt celui-là, il semble d'un meilleur bois, il fera l'affaire ». Et ils se mirent à couper son voisin à la base, celui qui juste avant, lui avait dit : « Si je pouvais, je te donnerais des coups de branches ! », une telle méchanceté l'avait affecté, mais maintenant, c'était pour lui qu'il avait de la peine ; jamais il n'aurait souhaité cela à personne.
Et puis il y a eu cette fois où une grande tempête s'est levée, ses branches tournoyaient d'un côté puis de l'autre, il avait peur. En regardant autour de lui, il aperçut au loin un arbre si majestueux qu'il pensait que rien ne pouvait lui arriver, pourtant il le vit commencer à vaciller d'un côté et de l'autre, à se pencher dangereusement si bien qu'il finit par tomber lourdement à terre par la seule force du vent ; il n'en revint pas et se félicita finalement de pousser si proche du sol.
Et cette autre encore. C'était par un bel après-midi d'été et il se trouvait non loin d'une rivière. Lorsqu'une famille arriva près de lui et étendit une grande nappe sur le sol pour pique-niquer. Certains s'assirent sur lui et d'autres par terre, mais après avoir mangé, les enfants s'amusèrent à sauter sur son tronc et à le faire bouger comme une balançoire. Cela l'amusa beaucoup de savoir qu'il pouvait donner de la joie aux autres !

Les années passèrent et un jour, il arriva dans un endroit où les choses semblaient différentes, les arbres étaient assez éloignés les uns des autres et de petites étendues d'herbes sauvages les séparaient.
À son grand étonnement, ils ne faisaient pas de réflexions sur son apparence ni sur son feuillage, ils ne le rejetaient pas, au contraire, ils se taisaient sur son passage. Ils s'étonnaient bien sûr d'observer sa progression, et au bout d'un moment, ils le questionnèrent et s'intéressèrent à lui ; ils lui demandèrent d'où il venait, comment il s'appelait, ce qu'il cherchait en voyageant comme cela, mais à beaucoup de ces questions, il n'avait pas de réponse. Alors ces arbres s'étonnaient de le voir leur apporter tant de nouvelles choses pour eux, ils étaient ravis de ce nouvel ami pourtant si différent d'eux.
Tout à coup, une voix forte et profonde se fit entendre, elle dit : « Cet arbre est un pin tortueux qui a beaucoup souffert ; si nous le souhaitons tous, acceptons-le dans notre forêt ».
Alors tous approuvèrent et se réjouirent. Notre arbre n'imaginait pas qu'un jour l'on puisse vouloir de lui ! Lui aussi accepta et on lui laissa choisir une place. Alors, tout à coup, il se sentit fatigué de toujours fuir, en fait, il ne savait plus pourquoi, mais pour la première fois de sa vie, il eut envie de rester là, entouré d'arbres qui enfin le respectaient pour ce qu'il était et qui l'aimaient.
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