La Tuaille

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J'ai toujours aimé lire. Il y a peu de temps, j'ai commencé à écrire et c'est devenu une nécessité pour moi. J'aime ce temps passé devant mon clavier, je ne vois pas filer les heures. Crée ... [+]

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Décembre 1913
Il était cinq heures. Pauline se leva. Frederi son époux, dormait encore dans le lit clos. Elle lui accorda un petit moment de repos supplémentaire, car la journée allait être rude ! Elle ralluma vite le feu pour donner un peu de chaleur à la grande salle commune et remplit d'eau tiède sa bassine émaillée pour procéder à une rapide toilette. Elle appela Marie pour qu'elle vienne l'aider. À onze ans, sa fille était vaillante et ne rechignait jamais à la tâche. Pauline savait qu'elle pouvait compter sur elle. Elle mit en route les petits-déjeuners : du lait chaud pour les enfants et du café avec de la chicorée pour les plus grands. Elle tailla de grandes tartines de pain noir et sortit le pot de beurre et une jatte de confiture de fraises. Puis elle s'adressa à sa fille :
Mârie vaï révéï toun freïre é te chores é dis leur de venir bouère leur bol de laï.
(Marie, va chercher tes frères et ta sœur et dis-leur de venir prendre leur bol de lait.)

Jean-Marie, l'aîné âgé de treize ans arriva en courant, suivi de Joseph, neuf ans, encore mal réveillé. Un peu plus tard, Marie revint, escortée des plus jeunes, Francine et Jean, âgés de sept et cinq ans qui suçaient leur pouce et pleurnichaient d'avoir dû quitter leur lit si tôt. Pauline appela Frederi et Gustou, l'ouvrier agricole.
Aujourd'hui n'était pas un jour comme les autres, c'était la tuaille : on tuait le cochon !
Accompagné de deux hommes pour l'aider dans cette tâche compliquée, le père Sontillon, tueur de cochons de son état, ne tarderait pas à arriver. Il fallait bien être cinq pour maîtriser une bête de cent cinquante kilos qui se débattait de toutes ses forces !
Lorsqu'ils eurent déjeuné, Pauline demanda à Marie d'aller chercher le petit Marcellou né durant l'été. Elle revint en tenant dans ses bras un gros poupard mal réveillé qui se frottait les yeux et le nez de ses deux petits poings. Dès qu'il vit sa mère, il se mit à hurler ! Pauline s'installa sur sa chaise basse, dégrafa son corsage et allaita le nourrisson. Elle finissait de se recouvrir après la tétée lorsqu’elle entendit frapper à la porte. Jean-Marie, son aîné se précipita pour faire entrer le père Sontillon et ses deux acolytes. Marie leur offrit un bol de café au lait et des tartines qu'ils avalèrent tout en discutant avec Frederi pour organiser le travail. Puis ils sortirent tous les cinq dans la cour de la ferme. Jean-Marie et Joseph les suivirent discrètement. Dehors, il neigeotait et le froid était coupant comme une lame de rasoir. C'était un temps idéal pour tuer le cochon !
Pauline et Marie étaient en train de laver la vaisselle et nettoyer la table lorsqu’elles entendirent un long hurlement, aigu et guttural ! Francine et Jean se jetèrent sous la table et s'accroupirent. Tous deux se bouchèrent les oreilles pour ne pas entendre les cris du cochon.
Lorsque le silence revint, Pauline poussa un soupir de soulagement. Enfin, c'était fait ! Ce pauvre animal ne souffrirait plus ! Le gros du travail pouvait commencer. Elle était en train de laver une bassine en fer émaillé et se tourna vers sa fille :
Mârie, porta que leu bachina ou jommes. Nouron bejoin pour ramacha leu chan.
(Marie, porte cette bassine aux hommes. Ils en auront besoin pour recueillir le sang.)

La petite se renfrogna et répondit :
Deteste de vouère ouvrir le caillou. Tout acquo me déïgoute !
(Je déteste aller voir ouvrir le cochon, ça me dégoutte !)
Pauline lui expliqua patiemment :
— Yéou maï n'aïma pas acquo!Que la paoura bechtia, leu nouricha é leu choigne tchaque djour. Jou lui parle é me recounai, é grogne douchament quant é me vi arriva. Pourtain, tcha bien leu tuïa pour mingea de la vianda. Que beïla ren ou jommes é ou petis. O part le pouleu ou le lapi de tenn jen ten, n'ourain dji de viandeu.
(Moi non plus je n'aime pas ça ! Cette pauvre bête, je la nourris et la soigne chaque jour. Je lui parle et elle me reconnaît. Elle grogne doucement quand elle me voit arriver. Et pourtant, il faut bien la tuer. Sinon que donnerait-on aux hommes et aux enfants ? À part un lapin ou un poulet de temps en temps, on n'aurait pas de viande.)

C'est alors que sa mère, Mariette entra dans la cuisine. Elle avait été réveillée par les cris du cochon. Francine lui servit un bol de café au lait dans lequel Mariette trempa ses tartines. Pendant ce temps, Marie alla porter la bassine aux hommes puis elle revint en courant toute pâlichonne !
Mariette l'observa et grommela :
— Fa bien de manièras ma paoura petiïte. Quouï djamé qu'oun caillou !
(Tu en fais bien des manières ma pauvre petite. Ce n'est jamais qu'un cochon !)

Marie, exaspérée, se tourna vers sa mère :
D'abord, a que cher de bouta leu chan dain una bachina ?
(D'abord, à quoi ça sert de mettre le sang dans une bassine ?)
Dube que chan, de leu jima, de l'ougnon, ai une poïnta d'aï, on faï de boudïen. Je tou rapella qu'ama bieén acquo ! Bouta d'aïgue a beuïr dién la granda marmita neïra. Lou jommes n'ouron bejoin por lava l'inetérior de la béïtia.
(Avec le sang, de la crème, de l'oignon et une pointe d'ail, on fait du boudin. Et je te rappelle que le boudin aux pommes, tu adores ça ! Mets de l'eau à bouillir dans la grande marmite noire. Les hommes en auront besoin pour laver l'intérieur de la bête.)

Joseph entra en courant dans la maison en se bouchant le nez ; Pauline lui jeta un rapide coup d’œil : il était blanc et décomposé. Elle se précipita avec une petite bassine et ordonna à Joseph de se pencher dessus : il eut quelques hoquets et rendit tout son déjeuner !
Que se pache ti moun garchou ? À pas chuporta de veïre tua le caillou ?
(Que t'arrive-t-il mon garçon ? Tu n'as pas supporté de voir tuer le cochon ?) lui demanda Pauline en souriant légèrement .
Quoui l'odour, Maïre, on vida le ventra du caillou é deïre chou en train de leu bucla. Que chen tré maouvé !
(C'est l'odeur, Maïre, ils ont vidé l'intérieur du cochon et maintenant ils sont en train de le bucler*  et ça sent très mauvais !)

Le petit pleurait à chaudes larmes !
Mariette, armée de quatre aiguilles en fer, s'activait à tricoter des chaussettes de laine pour son gendre. Elle grommela entre ses dents :
Que lou djouïan n'ou rien dien le ventre. De moun tain che cherai pas pacheu com acquo !
(Ces jeunes n'ont rien dans le ventre ! De mon temps, ça ne se serait pas passé comme ça !)

Mais elle rencontra le regard noir de sa fille et reprit son tricot sans demander son reste !
Tout en débarbouillant Joseph, Pauline essayait de le consoler :
Quoui dur le premeire foi, ma foué bien apprendre ! Quand chera bé, devra beu ida toun Païre. Eun attendan veï queïre de buoué. Oun eura bejoin por couaïre le mineja.
(C'est dur la première fois, mais il faut bien apprendre ! Quand tu seras grand, tu devras aider ton Païre. En attendant, va chercher du bois, il va falloir faire du feu pour cuire le « manger ».)

La journée ne faisait que commencer et le travail ne manquerait pas. Les hommes devraient laver et ébouillanter les boyaux pour faire le boudin puis découper la bête et extraire les organes vitaux : foie, poumons, reins. Ensuite, ils passeraient la viande au hachoir et laverait la vessie qui serait ensuite remplie de cette farce salée et poivrée. Cela donnerait une jambonnette. Le museau, les oreilles et la queue, bien assaisonnés, fourniraient quelques bons pots-au-feu. Elle savait que les hommes, hilares et un peu éméchés au moment du repas, lui offriraient la queue du cochon. Elle n'aimait pas cette tradition, mais on la retrouvait dans toutes les fermes ! Alors Pauline souriait discrètement et faisait semblant de ne pas comprendre les allusions graveleuses de ses hôtes. Les saucissons et les jambons seraient mis à sécher près de la cheminée, pendus à la poutre du plafond par une ficelle. Quant au lard, on le conserverait dans le saloir, recouvert de gros sel. Pauline servirait lou canillous* cuits dans un bouillon de navets,carottes, poireaux.

Elle se retourna vers Marie :
Choura une grande achieta du bouffeu. Poujera dechu un mourché de boudi, de foie, un bella porchion de chaindou, dou coueur, de la coiffa. Boutera dechu un tourchou bién blanc é bién proupre é pourtera l'achietta ou veji. La Franchina ira doub quïu. Churtou cheuïez bién pouli touta doua !
(Sors une grande assiette du buffet, tu poseras dessus un morceau de boudin, du foie, une belle portion de saindoux, du cœur, de la crépine. Tu recouvriras l'assiette avec un torchon bien blanc et bien propre et tu la porteras à nos voisins. Francine ira avec toi. Et surtout, soyez bien polies toutes les deux !)

À midi, le travail était bien avancé et les hommes avaient faim. Après s'être lavés les mains au « bachat », ils vinrent s'installer à la grande table de bois. Il y avait là, Frederi, Gustou, le père Sontillon et ses deux compagnons. Jean-Marie avait été exceptionnellement admis à la table des hommes car il avait travaillé dur toute la matinée.
Pauline, aidée de Marie, déposa devant chacun une assiette pleine de purée de pommes de terre sur laquelle elle avait déposé une louche de fressure. Dans une grande poêle elle avait déposé un « bon bout de saindoux », et fait cuire tout doucement des morceaux de cœur, foie, poumons qu'elle avait assaisonnés avec des oignons, de l'ail et recouverts de crème fraîche épaisse. Du sel, du poivre et la fressure était prête ! Les hommes mangeaient en silence. Ils étaient fatigués et se régalaient du contenu de leur assiette. Après le dessert et le café, le père Sontillon et ses deux collègues s'en allèrent tandis que Frédéri, Gustou et Jean-Marie allaient hacher la viande pour préparer les saucisses et saucissons tandis que Pauline, assistée de Marie, cuisinait les caillettes. Elles formaient dans leurs mains de grosses boules de farce confectionnée avec la viande du cochon. Elles l'avaient auparavant mélangée à des feuilles de persil et de chou cuites et hachées. Après avoir bien assaisonné, elles entouraient la caillette d'un fin filet de graisse appelé « la couéfe » ou crépine. Cuites au four, les caillettes étaient un vrai régal, mais la digestion pouvait être laborieuse !
L’après-midi passa très vite, chacun étant bien occupé.
Lorsque le soir arriva, Pauline servit la soupe et envoya les petits au lit. Marie l'aida à faire la vaisselle et les rangements et alla aussi se coucher. Frederi, qui tombait de fatigue, était allé rejoindre le lit clos et dormait profondément. Pauline aurait aimé se coucher aussi, mais le petit Marcellou s'agitait dans son berceau. Il fallait lui donner le sein et le changer avant de le recoucher pour la nuit.
Pendant que le petit tétait goulûment, Pauline réfléchissait à cette journée passée. Elle pouvait être satisfaite : le saloir était plein, le jambon, le saucisson et les terrines de pâté ne manqueraient pas. Ils auraient de la viande toute l'année.
Dans quelques jours, on fêterait Noël et le Nouvel An !
— Décidément, se dit Pauline avec un léger sourire, cette année 1914 s'annonce bien !

 

_____

* Lou canillous : pattes du cochon.

Bucler : brûler, flamber les soies d'un porc pour les éliminer et préparer la cuisson.

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Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un nouveau vote pour ressusciter cette "tuaille" que j'avais aimée en son temps.
Un texte qui pour moi méritait sinon un label rouge, du moins une "recommandation".

Image de Sylvanas Windrunner
Sylvanas Windrunner · il y a
En 1914, on peut dire qu'il y en a sacrément eu, des tuailles. Joli texte, qui donne l'eau à la bouche !

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