La malédiction d'Adelphe III - Chapitre 1

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26 Mars 2080. Paris. Région française de l'Union Européenne.

Le véhicule disparut progressivement dans la rampe d'accès menant au RETIS, le Réseau Européen de Transport Interurbain Souterrain qui reliait les grands centres urbains de l'Europe en des temps records grâce à une infrastructure routière et ferroviaire entièrement construite sous la surface du sol sur des kilomètres et des kilomètres de lignes droites sans obstacle ni entrave quelconque de signalisation de circulation.
Sitôt le portail d'accès franchi Nicolas activa le mode "synchronisation de circulation" puis saisit "Toulouse", sa destination, sur l'écran de bord. Le pilotage automatique du véhicule s'activa alors. La voiture accéléra d'elle-même jusqu'à atteindre sa vitesse optimale, résultat d'un calcul du RETIS entre le coût d'énergie dépensé et rapidité d'exécution du trajet, soit à près de 220 km/h pour ce début trajet, ce qui était très rapide.
"Tiens il doit y avoir un accident", se fit la réflexion Nicolas. À juste titre. Le véhicule était à présent synchronisé avec l'intelligence artificielle du RETIS dont celui-ci gérait, grâce à sa formidable puissance de calcul le trajet, les millions de véhicule circulant sur son infrastructure.
Inséré dans ce flux de circulation global, le trajet de chaque véhicule était ainsi optimisé afin d'assurer à chacun une qualité de service minimal.
Si Nicolas n'atteignait pas Toulouse en moins de trois heures, il serait remboursé de son trajet.
Il activa ensuite le mode confort. Son siège se recula puis s'inclina en arrière, une tablette se déplia de l'assise centrale, les vitres s'obscurcissent en demi-teinte puis une voix grave et éraillée d'un chanteur de jazz de la Nouvelle Orléans se diffusa dans l'habitacle. Il pianota ensuite sur l'écran AMOLED de son assistant personnel, aussi fin qu'une feuille de papier, enroulé dans sa poche, qu'il déroula par la suite sur le tableau de bord du véhicule.
Son estomac se noua soudainement d'anxiété lors qu'il aperçut l'intitulé apparaître sur l'écran : "Space Launch Offshore".

Il expira profondément de dépit. Que pouvait-il faire, lui simple avocat du droit spatial, face à une affaire aussi complexe qui dépassait largement le champ de ses compétences ?
En effet, l'entreprise française Space Launch Offshore, son client, spécialisée dans le lancement de satellites spatiaux depuis la haute mer, en Guyane, se retrouvait être dans une très mauvaise posture.
Quelques mois plus tôt, un satellite de forage américain avait été endommagé alors qu'il exploitait le champ aurifère de la météorite P604-2031.
P604-2031 était la première météorite de l'Histoire à avoir été exploitée pour les ressources qu'elle décelait. Et pas n'importe quelle ressource. De l'or. La météorite pesait plusieurs centaines de millions de dollars.
L'éclat de roche accusé d'être la cause du sinistre provenait d'un autre forage, effectué sur la même météorite, par une entreprise concurrente hollandaise.
Aussi absurde que cela puisse paraître, comparé à l'immensité de l'espace, les deux concurrents s'étaient retrouvés à forer la même météorite, au même moment, car la technologie spatiale actuelle ne permettait de rendre le commerce de l'extraction de l'or spatial rentable que dans de très rares situations, et même à ce jour, dans le cas unique de P604-2031, celle-ci ne croisant qu'à seulement 39 millions de kilomètres de la Terre.
La ruée vers l'or spatial en était encore à ses balbutiements que ce premier cas de litige juridique s'avérait déjà un imbroglio inextricable. Aucune législation internationale n'avait été promulguée concernant l'Espace, mise à part que les corps célestes n'étaient la propriété d'aucune nation. Chaque grande puissance avait ainsi érigé son propre cadre juridique, conduisant à la résolution des litiges souvent par la voie diplomatique.
Nicolas se rendait justement au siège de la Space Launch Offshore, à Toulouse, afin de rencontrer un représentant du gouvernement. L'Etat français ne pouvait se permettre de perdre ce procès, l'exploitation des ressources extra-atmosphériques représentait un enjeu économique capital pour l'avenir de la France et plus largement pour l'alliance européenne.

*
**

Justine de Laval s'engouffra dans l'ambulance qui la reconduisait chez elle. La maladie la rendait de plus en plus dépendante des autres. La voix de Noé l'accueillit alors qu'elle franchissait le vestibule de son pavillon situé dans une banlieue cossue de l'ouest parisien.
– Bonjour Justine, vous avez un nouveau message, annonça un peu métalliquement Noé, l'intelligence artificielle de la maison, aussitôt que Justine eut franchi la porte.
Dans le même temps celui-ci désactiva la mise en veille de la maison ce qui ajusta automatiquement la luminosité et la température, optimisant l'empreinte énergétique du bâtiment.
Justine s'énerva. Comment faisait-on déjà pour ouvrir ce message ! Les larmes firent place à la colère face à l'impuissance et au désarroi que lui infligeait sa maladie.
– Souhaitez-vous lire le message ? demanda alors Noé, dont le degré d'intelligence artificielle était dite émotionnelle, c'est-à-dire capable d'interpréter les sentiments humains.
– Oui, murmura-elle à voix lasse.
– Message provenant de: automate at service-notarial-digital point fr.
Puis le contenu du message s'afficha sur le mur:

"Clé de notre savoir
Logorrhée de notre lignée
Espérance de l'humanité

Uchronie du présent
Salvation de nos héritiers
Bénédiction de nos ancêtres

Comtesse Elyse de Laval, 03 janvier 2021."

– Une pièce jointe est associée, souhaitez vous la visionner ?
Justine contemplait le mur, hébétée. Un message provenant de sa mère décédée soixante ans plus tôt ? Comment était-ce possible ?
Elle replongea un moment dans ses souvenirs d'enfance, ceux-là ne l'avaient pas quitté. Au décès de sa mère, alors âgée de neuf ans, elle avait été placée sous tutelle chez son oncle vivant à Paris. Le Château de la Rochepot, situé en Bourgogne Franche-Comté, avait été racheté par un investisseur ukrainien qui avait ensuite été arrêté pour activités criminelles par Interpol.
– Oui, ouvrez la pièce jointe Noé, répondit Justine d'une voix hésitante.
Une photographie apparut sur le mur. Prise de nuit, un mince croissant de lune était visible. Deux fines courbures lumineuses l'entouraient de chaque côté résultant du chevauchement de deux planètes.
Quel rapport y avait-il entre cette photo et le reste du message ? Que signifiait cette supercherie ?
Elle avait besoin d'un avis plus éclairé que le sien sur les questions informatiques.
– Noé, veuillez transférer l'e-mail à mon fils.

*
**

Une dépression atmosphérique venant du nord, obscurcissait le ciel d'un voile nuageux impénétrable.
Les deux géantes gazeuses Saturne et Jupiter devaient se retrouver alignées dans l'axe de la terre approximativement vers vingt heures lors d'un phénomène astronomique nommé Grande Conjonction par la communauté scientifique.
La journée avait été décevante pour Nicolas. Le représentant du gouvernement avait immédiatement pris la tête des opérations, le reléguant au poste de simple figurant de l'affaire qu'il était censé dirigée.
Le contenu du courriel s'affichait sur l'écran AMOLED, qu'il avait magnétisé au mur de sa chambre d'hôtel, dans le quartier d'affaires de Toulouse.
Était-ce un acte de démence de sa grand-mère qui, d'après les dires de sa mère Justine qui elle-même le détenait de la gouvernante de la comtesse Elyse, souffrait de folie au moment de son décès?
En tous cas, il ne s'agissait définitivement pas d'un courriel pirate envoyé par un quelconque hacker. L'expéditeur était un service de notariat numérique reconnu offrant comme service l'envoi de message à titre posthume dans le cadre d'affaires de succession.
Sa déformation professionnelle lui dictait de ne pas se fier aux apparences.
Il ne lui fallu longtemps pour se décider. Une seule personne de son entourage avait les connaissances suffisamment pointues en informatique pour pouvoir l'aider.
Il s'éclaircit la gorge, puis prononça :
Anatole, transférez moi Frédéric Mazuet.
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