La loi du Talon

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Je me suis longtemps abreuvée aux mots des autres, bercée par leur musicalité, contemplant mes failles et mes rêves dans leur sinuosité. Aujourd’hui j’ose lâcher les mots, les mots qui ... [+]

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Leila. Fille de la nuit. La précieuse que l'on cache, que l'on ne voit pas. Le poète a célébré sa beauté dissimulée.
J'emmerde le poète. Je suis une fille du jour, une fille du soleil, splendide, brutale, implacable.
Chaque jour, je me lève à l'agonie de la nuit, quand le ciel gris n'est pas encore transpercé par l'astre triomphant. Je m'empare de la solitude de ce moment qui n'est plus tout à fait la nuit et pas encore tout à fait le jour. Je quitte la ville engourdie, et j'attrape le premier bus qui me conduit aux limites de la grisaille et du béton. Au loin, la forêt, tache verte, oasis inaccessible, encore brumeuse. Un jour, je l'atteindrai.
Mon corps est encore froid, mes muscles endormis. Ma capuche dissimule mes yeux trop avides et ma queue de cheval aux boucles indisciplinées. Mes pieds trépignent dans mes basquets. Rouges. Je viens de les acheter après avoir amassé six mois de pourboires durant mes soirées trop sages. Dans quelques minutes, je m'envolerai dans les méandres des chemins agricoles que je connais maintenant par cœur.
Au début pourtant, c'était une souffrance. Souffle court, muscles endoloris, poids insupportable du corps qui peine à s'arracher du sol, lutte acharnée contre la gravité. Puis, le battement de mon cœur est devenu le métronome de mon corps et de mon souffle, un long souffle ininterrompu vers le ciel et la liberté, ma liberté.
Je m'envole chaque matin, je m'arrache au bitume et j'arpente les chemins de terre qui serpentent le long des champs de maïs et de colza dont les cimes se dorent peu à peu, au rythme de la montée de l'astre qui s'étire doucement. Je ne sais quel instinct de survie, hérité du fond des âges, me pousse à courir toujours plus loin. Libérée des jupes et des voiles de mes ancêtres, mon corps fend l'air et s'envole, personne ne peut me rattraper.
Toute petite déjà, les écrans m'avaient laissé le choix : pute ou princesse. Puis pute ou servante. Enfin, pute et ferme ta gueule. On m'avait bien fait croire que j'étais libre de faire ce que je voulais de mon corps, mais l'opposition des mots me ramenait toujours à la même question : à qui ce corps, sacré ou profane, appartenait-il ? À quelles mains ? À quel regard ? Jamais à moi. Le miroir de mes sœurs d'infortune ne m'a pas aidée davantage, tant la violence méconnaît la solidarité. Le foulard que ma mère ne m'avait jamais imposé pesait malgré moi sur ma tête. Certains auraient voulu me le voir porter quand d'autres attendaient que je me découvre davantage. Les murs de ma cité et de ma chambre n'étaient pas les seuls à m'enfermer.
J'ai finalement décidé de ne plus me regarder. Juste de vivre et de sentir, de vivre et de courir. Alors j'ai couru. J'ai couru comme j'aurais pu courir dans les montagnes d'Anatolie, dans les steppes de l'Asie, dans les couloirs du RER. Sous le soleil, comme fouettée par ses rayons, jeune cheval fou et indompté, toujours avide de vent et de lumière, un cri coincé au fond de la gorge.
Aujourd'hui, le soleil a été particulièrement violent. Premier jour de l'été, le jour le plus long de l'année. Dans les cités, le matin appartient aux filles. Les garçons cuvent leur nuit de deal ou de règlement de compte. Au moment où les guerrières, voilées ou non, sortent travailler, les capuches se terrent dans leurs appartements en attendant de regagner les halls et les cages d'escaliers, les bouts de trottoirs contrôlés. Que faisaient-ils ces deux-là, au fond du premier bus de 5 h du matin ? Je les avais repérés tout de suite, vautrés sur la banquette arrière. Finissaient-ils leur nuit ? Moi aussi j'avais été clairement repérée, suscitant sans doute leur curiosité. Ma tenue de sport ne pouvait pas dissimuler ma peau hâlée ni mes cheveux bouclés. J'étais une des leurs. Et je n'avais rien à faire dans ce bus dont le terminus mes conduisait hors des murs de ma prison. J'ai fait mine de ne pas les voir, me blottissant un peu plus contre la paroi du bus et ramenant les bords de ma capuche sur le visage.
Le bus est arrivé au bout de sa course, au-delà des limites du domaine universitaire, avant de faire demi-tour pour revenir, comme à regret, au cœur de la cité. Mes deux traqueurs semblaient perdus, en territoire inconnu. Le chauffeur m'a jeté un regard inquiet. Il me connaît. Depuis des mois, il me conduit aux limites de la ville. Les deux silhouettes encapuchonnées avaient échangé des regards et des murmures chargés de sous-entendus. J'avais reconnu l'accent, âcre et râpeux, des garçons convaincus d'être les maîtres du monde et des filles. Deux contrôleurs commençaient leur journée et nous ont accueillis à la sortie. D'un geste rapide, j'ai brandi ma carte et je me suis éloignée. J'avais des fourmis dans les pieds. Derrière moi, j'ai entendu les protestations indignées de ceux qui n'étaient évidemment pas munis d'un titre de transport.
Derrière l'ancienne gare désaffectée, le chemin m'appelait. J'ai commencé à trotter doucement pour me réchauffer. Aux pieds, deux taches de sang sur l'asphalte défoncé du chemin. Je me suis éloignée de mon univers urbain, avec, au ventre, le creux de l'angoisse et les oreilles à l'affût. Une gazelle. Un coup d'œil à ma montre, 5 h 30. Je cale mon souffle. Une inspiration, trois expirations. Capuche en arrière, l'air frais du matin s'engouffre dans mes poumons. Au loin, l'aube maintient les contours de la forêt dans une brume spectrale. Les champs, trop bas encore à cette saison pour me dissimuler, déroulent des chemins défoncés de terre où je m'engouffre après avoir jeté un coup d'œil rapide derrière moi. Les contrôleurs, sans doute encouragés par le regard préoccupé du chauffeur, ont dû retenir les deux voyageurs incongrus qui ne ressemblaient ni à des joggeurs ni à des étudiants. J'ai béni le délit de faciès qui m'avait donné de l'avance. Avec un peu de chance, leurs baskets n'avaient jamais foulé autre chose que l'asphalte des rues et leurs joggings ne s'étaient jamais imprégnés de la sueur de l'effort.
J'avais décidé de courir loin et longtemps, ce matin-là, de profiter de la fraîcheur matinale avant que la chaleur ne s'abatte comme une chape de plomb sur la ville. La ligne de la forêt pourrait m'offrir un abri ombragé si je parvenais enfin à l'atteindre. En une heure et demie peut-être. J'en étais capable désormais. Quant au retour, peu m'importait. Tandis que mon souffle commençait à se caler sur le rythme de mes pas, des bruits sont venus perturber le silence du petit matin. Des bruits qui n'avaient rien à faire là. Des invectives, des rires gras, des souffles malhabiles qui traduisaient une force non maîtrisée, fragile et faillible.
Le dédale des chemins agricoles débouche sur une piste cyclable qui longe le fleuve grossi des pluies diluviennes qui se sont abattues sur la région ces jours derniers. L'eau bouillonne, gonflée d'une force rageuse. Des débris de bois, de feuilles, derniers vestiges de l'automne précédent, défilent, charriés par la violence du courant. J'accélère l'allure ; mes deux poursuivants peinent à me rattraper, en témoignent les râles qui accompagnent leur pas lourd. Ils n'ont sans doute jamais autant couru de leur vie. Leur orgueil blessé leur donne des ailes et leurs jambes sont plus grandes que les miennes. En dépit de la lourdeur de la nuit qui les ankylose encore et de leur manque d'entraînement, ils parviennent à me garder dans leur champ de vision.
Si je continue ainsi, sans m'arrêter, je pourrai atteindre la forêt et ils finiront par se lasser. Tandis que je sens l'adrénaline m'aiguiller comme un cheval sauvage, un mur se dresse devant moi. Les intempéries des jours précédents ne se sont pas contentées de remplir le lit du fleuve. Un enchevêtrement de branches s'accumule sur le chemin, un tronc immense s'est abattu et m'empêche de passer. Stoppée nette dans ma course, je me retourne et vois les deux silhouettes se préciser. Je peux déjà deviner le sourire mauvais, sentir la sueur, de l'effort et de la saleté, de l'alcool et de la nuit passée. Je n'ai pas le choix. Je commence à m'agripper au tronc. L'écorce est humide et glisse sous mes doigts, mais des branches bienveillantes me servent d'échelle et, alors qu'elles se brisent sous mes pas comme pour me préserver de toute atteinte, je parviens à me hisser tant bien que mal sur le dos de l'arbre abattu. Je reprends mon souffle.
Ils hésitent. Ces animaux des villes n'ont pas l'habitude de grimper aux arbres, même quand ces derniers sont couchés au sol. Je les guette à mon tour, gazelle narguant deux lions ahuris. Je me mets à rire, malgré moi, et cette dernière insolence finit d'aiguillonner leur rage. Les mots fusent, comme les coups qu'ils ne peuvent porter : « Salope ! », « Pute ! » Je les vois piétiner, hésitants. Si la petite pute a pu grimper toute seule, il n'y a pas de raison qu'ils n'y parviennent pas ! Le premier, le plus lourd, essaie de sauter, mais son poids l'empêche de m'atteindre. Mais il est grand, et sa main parvient soudain à attraper mon pied. Je perds l'équilibre et glisse violemment. Heureusement, les bras de l'arbre me retiennent et je m'y cramponne avec toute la force que ma course, au lieu d'amoindrir, a décuplée. Je sens mes abdominaux se tendre, tandis que mes bras s'agrippent, ignorant la douleur des griffures portées par l'écorce. Je tourne le dos aux deux hyènes qui se mettent à glousser. Je peux sentir le souffle de l'animal qui ricane, et stimulé pas les encouragements de son compagnon, il commence à secouer ma jambe pour tenter de me faire tomber. Je sens une de mes baskets glisser de mon pied. Mes précieuses gouttes de sang ailées ! Hors de question qu'elles ne s'envolent loin de moi ! La rage me transporte soudain. Avec un cri rauque, je réussis à dégager mon pied qui heurte de plein fouet quelque chose de mou. S'ensuit un grognement sourd terminé par un « sale putain ! » Je suis suspendue. D'un coup de bassin, je parviens à me hisser à nouveau sur le tronc bienveillant. Notre altercation a fini de détruire tous les degrés de l'échelle naturelle. Restent les branches de la cime qui plongent dans le courant qui défile deux mètres plus bas. Je réalise que ce n'est pas un tronc, mais un amoncellement d'arbres morts qui ont été entassés là avant d'être évacués. Je ne parviendrai pas à redescendre de l'autre côté d'un bond, au risque de me blesser, voire pire. Il va me falloir utiliser l'enchevêtrement de branches qui plongent dans l'eau pour m'assurer une descente plus douce. Accrochée au tronc, quasiment à quatre pattes, je commence à ramper pour descendre peu à peu vers les branches immergées. La vue est vertigineuse. Plus bas, l'eau bouillonne. Si je parviens à descendre un peu, je pourrai sauter de l'autre côté du chemin avant de finir dans l'eau. Mon refuge est encore haut, mais je n'ai plus le choix.
Mes deux poursuivants ont fini par comprendre ce que je compte faire. Le premier a déjà commencé son ascension. Je le toise de haut. Le deuxième le suit de près. Ils sont pitoyables, accrochés comme des paresseux nonchalants. Je dois me dépêcher. Leur haine attise leur désir. Je peux voir la lueur de meurtre qui anime leurs regards affolés. Leur souffle et leur râle les empêchent de m'insulter, mais leurs intentions sont palpables. Pas question que je leur échappe. Si je saute maintenant, je me blesserai sans doute et je ne pourrai plus m'enfuir. La suite du chemin sera la fin de ma course. Sans réfléchir davantage, je rampe le plus bas possible. Ils peinent à grimper, mais ils finissent par se suspendre dans un entrelacs de nerfs et d'épines. Ils sont risibles, mais je n'ai plus le temps de m'amuser. La perspective de ma sécurité me donne des ailes. L'adrénaline me porte, mon cœur s'accélère. Alors que je m'apprête à bondir de l'autre côté du chemin, j'entends un craquement, suivi d'un cri et d'un bruit d'éclaboussures. Je jette un œil derrière moi. J'ai juste le temps d'entendre : « Oh ! Putain ! » Je ne sais pas si l'insulte m'est adressée ni si elle sort de la bouche de celui qui s'accroche encore aux branches. Mes yeux croisent son regard affolé. Son regard. Il n'y en a plus qu'un. Fou de rage, il bondit presque jusqu'à moi. Je n'ai pas le temps de regarder plus bas si son acolyte parvient à sortir de l'eau. La violence et la colère lui ont donné des ailes. Tandis qu'il grimpe jusqu'à moi, j'entends une voix gémir plus bas. L'autre, accroché aux branches, lutte contre le courant qui le ballotte comme une feuille morte. Il appelle son complice qui hésite entre mettre la main sur moi ou lui venir en aide. La fragilité des branches tranche pour lui. Un deuxième craquement le fait soudainement disparaître de ma vue. Un mélange de jurons, de cris, de bras et de jambes dévale en contrebas et s'éloigne de moi dans le remous du courant comme pour regagner la ville.
Au bout de quelques secondes, je ne vois et je n'entends plus rien. Je me retourne vers la forêt qui s'illumine enfin des rayons qui s'élèvent à l'est. Les dernières vapeurs du matin finissent de s'élever du sol, le matin s'étire enfin, lumineux et triomphant. D'un bond léger, je saute enfin sur le chemin qui m'appelle. Je me sens en jambes, ce matin ! Je repars, sans regret, un rire sardonique aux lèvres. Je le laisse sortir en une rafale de joie et de soulagement. Tant pis pour eux.
J'ai appris à courir. Ils n'avaient qu'à apprendre à nager.
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angele crouzet palermo · il y a
Quelle belle course, j ai eu peur...j adore
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luc paul · il y a
Haletant... et stressant ! A quand une suite ?
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Baluol · il y a
Belle course de gazelle !
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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci beaucoup pour ce retour !
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Mijo Nouméa · il y a
J'aime beaucoup les histoires qui démarrent "in médias res". Le lecteur est de suite captivé par l'intrigue, les péripéties, si bien que très vite il choisit son camps protagoniste.;les bons, ou les méchants. L'empathie qu'on éprouve pour cette jeune fille nous rend curieux de l'issue, et nous ne sommes pas désolés pour ses poursuivants. Effectivement pourquoi n'ont ils pas appris à nager:)
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Fabienne Clr · il y a
Une jolie plume…
Un récit haletant…Intense !

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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci beaucoup Fabienne !
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Doria Lescure · il y a
Récit très bien construit et écrit, vif, fluide et très prenant. Les personnages sont soignés, le rythme est calqué sur cette course poursuite et le sentiment d’urgence et de danger qui se dégagent du fond portent le récit avec force. On entre vite dans cette histoire et on reste captif.
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Cecilia BALUAIS · il y a
Un grand merci pour votre retour !
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isa · il y a
J'adore cette écriture rythmée qui suit la respiration du personnage. Et une fin loin des clichés. Une belle réussite !
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Albert Viktor · il y a
Récit plein de suspens où la fiction rejoint la réalite, car il s'avère de plus en plus dangereux pour une femme de courir seule.
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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci Albert !
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Emmanuelle Vignal · il y a
Très haletant. Bravo !
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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci beaucoup !

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