LA GALÈRE

il y a
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J'aime écrire en prose et en vers. J'ai un vrai culte pour les mots rares qui m'obligent à m'enrichir en me ruant sur le dictionnaire; Je n'ai pas peur des textes osés qui me révèlent plus qu'il ... [+]

Tout commence par une froide journée d'hiver, dans les tous premiers jours du siècle. Je me rends en matinée avec ma compagne de toujours à un spectacle de théâtre. A l'entrée, une petite troupe de comédiens nous canalise, chacun notre tour, vers un studio photographique de fortune. "Tirez un papier dans le chapeau et mimez ce que vous lisez" dit le meneur de jeu. Sans le savoir, nous héritons, tous deux du thème de "la galère". Aline et moi ne découvrirons les photos prises que presque un an après. Nos visages pouffent, les yeux levés au ciel. C'est à partir de ce jour que survinrent quelques coups du sort qui me firent regarder la vie autrement.

Certes pouvoir et position sociale ne m'ont jamais vraiment intéressés. Pourtant j'ai trop souvent préféré mes obligations publiques à des instants d'une chaleureuse intimité familiale ou amicale. Le père poule des années 70 est devenu syndicaliste, "notable associatif" et cadre du travail social, sans jamais l'avoir vraiment voulu. Il a simplement touché les limites de son état précédent et muté vers un autre perçu comme plus adapté. Tout se passe comme si, étape après étape, un scénario déjà écrit se déroule sans surprise.

Certes mon cinquantième anniversaire s'accompagne de quelques problèmes de santé supposant un recours à la chirurgie et quelques traitements médicaux "à vie". Il est aussi l'occasion d'une douloureuse remise en cause professionnelle et l'état dépressif qui va avec. Bien sûr, les interventions chirurgicales urgentes de Aline et leurs conséquences sur sa vie de femme peuvent paraître dans l'ordre des choses. Mais pourquoi, à partir de là, les photos témoignent-elles de sa gaieté disparue? La naissance de Enzo fils d'Elise, la chair de ma chair, et de Christophe, est venue ponctuer d'un peu de bonheur collectif cette période troublée. Tout le clan est là pour soutenir les nouveaux parents

Très vite, l'accident de moto de Martin, le fils "préféré", et de Sybile, notre fragile belle fille, met fin à cette période. Commencent les trajets vers l'hôpital de Grenoble et le refus de cet injuste coup du sort. La terrible fracture du crâne de Sybile son coma, ses séquelles, son réveil douloureux me heurtent. J'en veux à la terre entière! Aline lutte avec une sérénité hors du commun pendant que je hurle et me révolte. Elle comprend l'intense angoisse de "notre blessée" et réussit souvent à l'apprivoiser. Je commence à m'effondrer.

Alors au sommet de ce que je pouvais espérer, je suis habité par un sentiment d'usure. J'envisage de prendre un peu de distance avec mes responsabilités associatives. Mon parcours professionnel me paraît beaucoup moins important que par le passé. Mes décisions sont incertaines et souvent les préoccupations personnelles et familiales prennent progressivement le pas sur tout le reste. Je me désintéresse en partie de mes occupations habituelles et le moindre événement me perturbe. Ma vie privée constitue mon principal objectif. Est-ce aussi étonnant après 35 ans d'engagement au service des citoyens? Est-ce coupable après la série de coups du sort qui m'ont touché directement ou non? Dois-je avoir honte de mettre un terme à une période hyperactive de ma vie pour gagner les rivages du fleuve sagesse au cours plus calme? Toujours est-il que je ne sais (puis) faire autrement.

Aussi, comment ne pas en vouloir à la terre entière lorsque, par cette étouffante soirée d'été, ma vie bascule dans l'irrationnel? Aline considère que la réalité est devenue insupportable. Elle se réfugie dans un univers que je ne puis atteindre. Enfermée dans l'obscurité, elle laisse voir une profonde dépression mélancolique. Sa peur de tout ce qui se passe en dehors sa "bulle" m'inquiète profondément. La brutale disparition de tout signe d'intérêt, même subliminal, pour tout ce qui constitue son univers m'oblige à craindre pour sa vie. Lorsque, sur les conseils d'un infirmier, je me décide à l'emmener vers l'hospitalisation, le sentiment de culpabilité a remplacé l'angoisse. Il faut dire que je n'avais obtenu son adhésion qu'au terme d'odieuses pressions.

A partir de là ma vie, qui me semblait si riche, a fait quelques pas de plus vers le néant. Alors pourquoi ce nouveau brutal coup du sort? En quoi mon anxiété chronique avait-elle en partie induit cette ignominie? "A votre avis?" dit madame la psychiatre hospitalière en s'excusant de son ignorance. Depuis quelque temps j'ai l'impression que l'essentiel de ce qui a longtemps fait ma vie (profession, vie publique, reconnaissance des autres...) est "derrière moi".

Après, il y a eu l'hôpital et le repli sur soi. Une Aline mutique et conformiste face à l'autorité médicale au point d'être sur adaptée, confrontée à un terrible combat d'usure. Une patiente, trop patiente, qui refuse obstinément toute communication et accepte peureusement la règle commune. Il y a eu ma souffrance de la voir ainsi que j'essaie de sublimer. J'ai mis tout mon temps disponible à son service. Je suis là tous les jours pour constater que rien ne bouge. Il m'est concédé, parfois péniblement souvent de bon cœur, un petit instant de lumière sur la terrasse puis de longues promenades dans le parc. De la volière à la mare aux canards, je connais le chemin! Moments tendres aussi, la main dans la main, la tête contre la tête à espérer les lendemains qui chantent.

Puis il y a eu la sortie et une soudaine frénésie de liberté. Les réveils difficiles et la fatigue insomniaque revenue. Le rapport perverti aux médicaments et la lutte contre le corps médical déjà bien engagée à la première étape. Il y a eu les visites intempestives de certains de nos proches et la conscience de l'image dégradée donnée à voir. Il y a eu ce court instant d'angoisse absolue à te voir essayer de te détruire et ce retour brutal à l'hôpital "spécialisé". Avez-vous remarqué que, lorsqu'on parle de soi, on ne dit jamais "psychiatrique"?

Je t'en ai voulu de ton refus, ainsi manifesté, de partir avec moi dans notre nid d'amour Oléronais. Je m'échappe quand même sans toi, après t'avoir pris rendez-vous chez un nouveau médecin. Je crie mon désespoir à une mer impavide et me gave de fruits de mer (pour deux!). Je défoule mon angoisse dans de haletantes sorties en vélo qui m'épuisent et me calment. Je reviens à Poitiers en espérant ta sortie. J'en suis quitte pour trois ou quatre promenades autour de la mare et me voilà reparti. Dans l'intervalle le médecin a supprimé les neuroleptiques et tu t'installes dans un discours phobique. Je reprends le travail et tu sors en "permission" et, à ta demande, "définitivement". Je ne risque plus de t'emmener vers un ailleurs qui t'effraie.

Tu émerges à nouveau de ton abri "contre tout" (y compris le plaisir), de ton refuge inviolable, de ton havre de paix, en un mot de ton asile (ouf c'est lâché!). Sans sa protection, tu repars à la dérive et donne à voir une paradoxale image de toi. Ton incapacité à faire confiance au médecin qui finit par diminuer les doses de médicaments inquiète. Ta phobie de tout contact avec ceux qui constituaient ton quotidien, voisins, collègues, connaissances, heurte parfois. Tu les accuse de faire courir des rumeurs sur mon compte, sur le tien. Une incompréhensible peur de manquer t'empêche d'apporter à tes proches toute l'attention que tu prodiguais jadis à leur confort. Voilà ce qui a remplacé ta générosité et ta convivialité légendaires. Tes obsessions me heurtent et envahissent un univers que je me sens obligé de défendre. C'est mon intégrité psychologique que tu menaces et j'en deviens parfois agressif.

Comment te dire que seule la confiance en l'autre ramènera la confiance en soi? Comment t'expliquer que tu cours vers cette fin inéluctable que tu prétends combattre? Comment te faire comprendre que ta "métamorphose" m'inflige une souffrance que je ne sais sublimer? Ton obsession de reprendre vite le travail, ton opposition à ce nouveau médicament correcteur du comportement m'exaspèrent. Et pourtant je ne rêve que de m'occuper de toi à plein temps!

Est-ce médicament qui rend ton attitude plus supportable ou commences-tu à réintégrer notre réalité? Je penche plutôt pour la première solution. Tu donnes à voir une image plus favorable de toi. Dans le secret de nos échanges tu continues à professer les méfaits de la rumeur, la peur du soin psychiatrique et ton désir compréhensible et paradoxal de reprendre rapidement ton travail. Que te dire? Rien qui ne t'ait déjà été dit! Tu dois commencer un vrai travail sur toi. La protection sociale dont tu bénéficies te permet le temps du repos nécessaire contrairement à ce que tu penses. Ton usure professionnelle, mainte fois manifestée ces dernières années, est toujours présente pour te mettre en difficulté. Le métier de soignant n'est pas thérapeutique dans les conditions de responsabilité ou il s'exerce aujourd'hui...
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Les Histoires de RAC · il y a
Sombre & sans doute salutaire pour l'avoir écrit, mais qui ne laisse pas indifférent ♪
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Emile Emile · il y a
La nature humaine a des ressources insensées. L'histoire a continué avec ses hauts et ses bas. Élise est maintenant handicapée par une maladie rare qui la conduit vers des lendemains terribles. Et pourtant, il y a encore des moments de bonheur à savourer.
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Les Histoires de RAC · il y a
Alors profitez de chaque petit bonheur ☺
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M. Iraje · il y a
Plus qu'à espérer que tout cela ne soit que fiction, et que le soi-niant propre à Jacques Salomé ne le reste pas trop longtemps.
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Emile Emile · il y a
Le soi-niant ne nie plus... Elle a trouvé un équilibre paradoxal et m'a choisi comme "garde fou" (sic). On a apprivoisé ensemble la maladie, lui avons donné un nom et vivons heureux entre deux crises aujourd'hui moins difficiles à maîtriser.

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