La baignade

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Installez-vous confortablement.

Cela étant fait, fermez les yeux et prenez trois longues inspirations avant de les rouvrir.

Vos yeux sont ouverts et vous voilà maintenant sur un plateau, au cœur d'un glacier par une froide journée d'hiver. Vous jetez un regard circulaire autour de vous. Il n'y a que des montagnes, des montagnes enneigées partout, et ce vent, ce terrible vent qui vous étreint et qui résonne dans vos tympans. Le froid ne vous a pas encore atteint. Il prend son temps.

Fermez les yeux, rouvrez-les.

À une centaine de mètres se dresse maintenant un bâtiment d'aspect triangulaire. C'est l'assemblage de trois énormes panneaux de verre qui reflètent les cimes environnantes, trois énormes miroirs qui forment une sorte de pyramide étincelante. Vous remarquez que son toit est évasé, vous remarquez aussi qu'une épaisse vapeur en émane, comme une gigantesque cheminée au milieu des montagnes. Mais vous remarquez surtout que le froid commence à vous enlacer. Peut-être même qu'il fait courir des frissons sur votre peau. Peut-être même qu'il fait courir des frissons au sein de votre cerveau. Alors, ne tardez pas. J'imagine que vous ne voulez pas mourir de froid. Approchez-vous du bâtiment. Encore quelques pas. Vous y êtes. Très bien. Arrêtez-vous. Maintenant que vous vous trouvez à quelques mètres du panneau formant l'hypoténuse du triangle, cet immense miroir au milieu du blanc dur des sommets, au milieu du bleu gris des eaux ensommeillées, vous apercevez sur la paroi le reflet d'une personne entièrement nue. Vous comprenez que ce reflet c'est vous. Et peut-être que du rouge vous monte aux pommettes, et peut-être que, vous tentez maladroitement de vous couvrir à l'aide de vos mains, car, enfin, peut-être avez-vous honte de votre corps ? Cependant, une voix, est-ce la mienne, est-ce la vôtre, murmure au creux de votre oreille « ne t'en fais pas ».

Alors vous baissez les yeux et vous considérez l'espace d'une seconde vos pieds nus qui sont enfoncés dans la neige. Le froid maintenant fait trembler vos jambes, vos mains, bientôt vous claquerez des dents. Alors vous relevez les yeux et face à vous se dresse maintenant une porte, majestueuse, une porte automatique. Dans un nuage de vapeur, vous pénétrez dans l'enceinte. La porte se referme derrière vous. Il fait chaud maintenant. Le changement de température est brutal. C'est une chaleur humide, une chaleur presque exotique dont s'exhale comme un parfum de chlore et d'eucalyptus. Vous vous sentez bien, vous êtes pris d'un vif sentiment de gratitude et, pendant que votre corps se réchauffe, vous examinez la pièce. Devant vous une piscine de forme triangulaire. Dans vos oreilles le bourdonnement des gens qui s'y baignent. C'est toute une foule éparse qui s'agite dans cette eau chaude, au milieu de ces montagnes, au centre de ce glacier. Là, c'est une femme au bonnet de bain mauve qui fend d'un crawl assuré un petit groupe de cheveux gris qui s'indigne. Ici, un jeune couple qui s'enlace, les yeux fermés, les lèvres contre les lèvres, puis les lèvres dans le cou. Ou encore là-bas, dans le coin gauche du bassin, cet enfant manchonné qui tout sourire fait la planche, les bras de son père sous le dos. Toute une foule hétéroclite immergée dans une confusion de mots, de cris d'enfants, d'éclaboussures, de vagues de faible envergure et, enfin, à travers la vapeur vous apercevez, droit devant vous, trônant au sommet d'un escabeau situé à l'angle droit du bassin, le surveillant. Il porte des lunettes de soleil et semble paisiblement dormir au creux d'un livre, vous plissez les yeux afin de mieux voir : il sommeille sur « Noces » d'Albert Camus. Vous remarquez que les bords du livre sont écornés.

Fermez les yeux, rouvrez-les.

Vous prenez conscience que l'élastique d'un masque de plongée compresse désormais vos tempes. Retirez-le, astiquez-en l'intérieur à l'aide d'un peu de salive puis posez-le sur vos yeux. Vous l'avez fait ? Très bien. Maintenant, vous êtes pris d'un violent désir. Une pulsion soudaine d'enfant malpoli. Vous voulez qu'on vous remarque. Vous voulez avoir un impact. Ne luttez pas. Une voix murmure au creux de votre oreille « saute ». Alors vous prenez trois pas d'élan et sur votre jambe d'appui vous vous élancez de tout votre poids, de tout votre être vous sautez du plus haut qu'il vous est possible de sauter, et rapidement vous ramenez vos genoux vers vous, vous les tenez de vos deux mains, vous êtes un enfant, vous faites une bombe et dans l'air, dans l'air vous hurlez, à pleins poumons vous hurlez « banzaï !! » et vous voici déjà percutant l'eau, vos genoux toujours attachés par vos mains vous coulez, lentement vous vous enfoncez, et lors de cette lente descente une voix vous murmure de retenir votre respiration. Faites-le. Vos genoux toujours attachés par vos mains, jusqu'à ce que vous touchiez le fond, jusqu'à la fin du paragraphe, retenez votre souffle, faites-le.

Vous progressez nonchalamment dans la chaleur de l'eau. Vous êtes un fœtus dans le ventre de sa mère. Cependant, gardez les yeux ouverts, que voyez-vous ? Un ballet disparate de corps nus certes (et par ailleurs, si vous levez les yeux, n'est-ce pas votre amour de jeunesse qui trace en toute innocence son sillage au-dessus de vous ?) Mais quoi d'autre ? Peut-être êtes-vous d'humeur fantasque et c'est une sirène qui traverse maintenant votre champ de vision, peut-être est-ce une murène, mais que fait-elle ici ? Retenez toujours votre souffle. Toujours, gardez les yeux ouverts. Vous coulez, vous coulez, vous observez, vous les observez. Eux. Qui ne se soucient guère de vous. Eux. Qui déjà semblent vous avoir oublié. Eux. Qui vous ont mis de côté n'est-ce pas ? Eux. Qui joyeusement ondulent en surface et vous, vous ! Qui creusez, vous qui creusez passivement votre chemin vers les abysses où plus rien non plus rien n'est à voir entendre sentir donner recevoir, mais cependant, cependant bientôt vous toucherez le fond et une voix surgie du néant vous intime l'ordre de vous ressaisir. Maintenant, vos fesses entrent en contact avec le sol. Au-dessus de vous la surface de l'eau par laquelle filtrent les rayons du soleil, mare humaine bouillante. Déliez vos jambes et rejoignez-là ! Vous explosez sur vos deux jambes et dans un tourbillon de bulles la surface se rapproche.

Vous émergez avec vigueur, de l'eau voltige autour de vous, et vous respirez un grand coup... vous reprenez votre souffle. Cependant, à travers la buée qui s'est formée dans votre masque vous notez un changement : il fait nuit désormais, une lune pleine et immense couvre maintenant les montagnes, des yeux luisants vous observent. Ils sont tous autour de vous, cette foule de baigneurs, elle forme un cercle autour de vous. Ils se taisent. Le bruit de l'eau et du vent, c'est tout. Mais. Cette vieille femme qui du regard vous tient en joue chuchote quelque chose à l'oreille de son voisin. Et. Vous tournez subitement la tête : quelqu'un a pouffé de rire puis s'est plaqué la main sur la bouche. Plus loin. Cette femme cache les yeux de son enfant qui gémit. Enfin. Vous apercevez, baignant dans un halo lumineux, au sommet de son escabeau, le surveillant, au dos droit, aux mains raidies sur les hanches, qui hoche doucement la tête, puis qui ouvre la bouche, puis qui empoigne un sifflet rouge vif. Alors. Un cri strident fait vibrer les panneaux de verre et tous, tous se mettent à lentement nager vers vous, lentement le cercle se referme dans un vacarme de clapotis de plus en plus intense, vos jambes font du surplace dans une eau de plus en plus remuante, alors vous fermez les yeux, n'ayez pas peur, fermez les yeux et prenez trois longues inspirations avant de les rouvrir, vos jambes toujours dans l'eau font du surplace et vous les laissez s'approcher, laissez-les, n'ayez pas peur, les yeux fermés vous sentez l'étau qui se referme sur vous, vous comprenez la situation maintenant, vous comprenez tout. Une voix vous murmure d'accepter l'inévitable, c'est la vôtre.

Trois profondes inspirations dans l'obscurité furieuse.

Ouvrez les yeux. Vous êtes de retour chez vous. Vous devriez prendre une douche afin de vous débarrasser de tout ce chlore.
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Annabel Seynave- · il y a
J'ai bien aimé ce texte atypique. On ne sait pas bien où vous nous emmenez, mais vous nous y emmenez, cela fonctionne, on est dedans. Très original.
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Mireille Bosq · il y a
Plongée dans l'eau première, comme celle du ventre de la mère. Régénération.
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est une thérapie qui fait son oeuvre lentement mais sûrement .
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Chantal Sourire · il y a
Séance de méditation réussie !

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