L’étoile jaune

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L'année 1942 finissait. Maman cousait des étoiles jaunes sur nos vêtements. Petite fille de huit ans, j'ignorais les raisons pour lesquelles les autorités nous prescrivaient cette obligation. C'est au commissariat qu'elle alla les chercher. Nous avions droit à trois par personne. Elle s'inquiétait, car un policier lui souffla dans l'oreille en aparté, loin de ses collègues : surtout, évitez de les exhiber ! Curieux, ce représentant de l'ordre s'opposait à une décision gouvernementale.
Je ne comprenais pas pourquoi je devais montrer ce morceau de tissu sur mes vêtements. Elle m'expliqua que de par mon père je portai un nom juif et que, par conséquent, j'étais de confession juive. Moi je ne savais pas ce que cela voulait dire.
– Tu mettras l'étoile du shérif, me lança-t-elle afin de faire taire mes interrogations.
Je ne rêvais guère de devenir shérif, mais puisque maman me disait d'arborer cet insigne, j'obéissais. À l'école, dans la rue les gens me regardaient curieusement. La peur m'étreignait surtout quand je croisais les soldats vert-de-gris et ceux avec la croix gammée. Ils me regardaient haineusement.
Papa en larme me raconta la défaite de la France face aux Allemands et les conséquences pour le pays. Je sanglotais. Je ne savais pas pour quelles raisons. Peut-être, le mot de « défaite » me traumatisait, ou parce que papa pleurait.
Un jour, il fut arrêté par la police française, pour vérification d'identité, sur son lieu de travail. C'est l'un de ses collègues qui, le soir, nous informa.
– Vous devriez partir vous et votre petite fille, nous affirma-t-il.
Devant le désarroi de maman, il ajouta :
– Vous connaissez un endroit où vous cacher.
Non, ma mère ne savait pas où. Moi si, car parfois avec d'autres enfants ont jouaient dans un parc à se chercher. On se cachait derrière les arbres, les buissons.
– Je compte jusqu'à vingt et j'ouvre les yeux pour te trouver.
Mais, maman me gronda gentiment :
– Ce n'est pas le même jeu !
Le monsieur nous proposa son aide. Militant communiste, il connaissait un maquis. Ce jour-là, j'apprenais deux nouveaux mots : communiste et maquis. Maman me demanda de préparer mes vêtements. En pleine nuit, elle me réveilla. L'ami de papa venait nous chercher. Nous prîmes nos valises. Il nous conduisit par des rues sombres dans un dépôt où beaucoup de locomotives et de trains attendaient. Le temps glacial d'un hiver précoce me gelait le corps. J'avais peur, j'avais froid et je quittais ma maison, mon école, mes camarades de jeux, et papa n'était pas là.
Un homme en bleu nous guettait qui nous aida à pénétrer par un trou du grillage qu'il referma derrière nous : « des soldats de la Wehrmacht gardent les entrées » nous susurra-t-il.
Il nous fit grimper dans un wagon derrière une locomotive à vapeur qui chauffait. Le convoi s'ébranla vers l'inconnu. Maman pour me consoler me raconta des histoires. Puis, à un moment donné, elle m'affirma que nous partions parce que nous étions juives. Dans ma tête, que m'importait ce mot, j'étais française et je voulais retourner à la maison, dans mon école avec mes camarades, jouer à cache-cache et à la marelle.
– Alors papa va nous rejoindre ?
Maman se mit à larmoyer.
Un homme en bleu de travail me sourit et parla :
– Nous allons chercher un convoi près de Clermont-Ferrand. Nous stopperons dans une station où des résistants viendront pour vous accompagner chez un fermier.
Tout se déroula comme prévu. Les cheminots remplirent la locomotive d'eau et de houille dans une petite gare dont j'ai oublié le nom. L'un d'eux nous dirigea vers l'arrière d'un bâtiment. Nous marchions sur le ballast des voies ferrées désaffectées. Les autres employés tenaient compagnie aux soldats et leur parlaient par gestes afin de détourner leur attention. Derrière un énorme tas de charbon, un couple nous attendait.
Nous logions dans une grande ferme avec un jardin potager et des vignes. Les gens qui nous hébergeaient je les aimais bien, car ils nous protégeaient. Souvent, des hommes et quelques femmes arrivaient. Ils descendaient dans la cave et remontaient avec des fusils et du matériel pour saboter les trains, les ponts. Maman participait avec eux. Elle arborait fièrement une mitraillette. Moi je voulais devenir grande tout de suite pour combattre avec maman les méchants qui m'empêchaient de voir mon papa.
On apercevait beaucoup de gendarmes dans le village et aux alentours. Ils nous laissaient tranquilles. Ils commençaient à avoir peur. Les maquisards de plus en plus nombreux et leurs faits d'armes imposaient le respect. Tous ces gens en uniforme comprenaient que le vent tournait, ils se préparaient une sortie honorable, se refaisaient une santé politique. Les nouvelles de Russie confirmaient. La Wehrmacht s'enlisait. La guerre avalait les soldats des deux camps par centaines de milliers.
Malgré les restrictions qui nous obligeaient à subsister chichement, nous avions vécu heureuses avec maman. J'attendais le retour de papa. Dans ma nouvelle école, je connaissais des camarades avec lesquels je jouais. Une chose m'étonna lors de notre arrivée dans le village, je changeai de nom et prénom. On me donna celui des gens qui nous hébergeaient et mon prénom devint Jeanne. Je pensais que les grandes personnes s'amusaient d'une étrange façon.
Le dimanche avec les enfants de la communale nous nous rendions à l'église. Croyant ou pas le clergé nous apportait son réconfort dans ce monde de brutes. Après au patronage les sœurs nous fournissaient des tartines beurrées au saindoux. J'en garde encore la saveur dans ma bouche. Le curé lui aussi semblait bizarre, je le voyais avec les résistants. Il quittait sa soutane et portait un fusil à l'épaule.
Maman se débrouillait toujours pour mes anniversaires : un dessert, un cadeau bricolé offert de sa part et celle de papa. Je souriais, il ne m'oubliait pas là où il se trouvait. Cela me réconfortait.
En 1944, notre village subit de violents bombardements. Protégé au fond d'une cave avec d'autres, je tremblais de peur. Aujourd'hui, le moindre bruit me remémore cette période. Pas très loin, un dépôt de chars allemands semblait visé sans succès. Les Américains lâchaient leurs engins explosifs d'une grande altitude. Les pilotes et navigateurs se débarrassaient le plus vite possible des projectiles. La DCA allemande efficace descendait beaucoup de forteresses volantes. Les obus tombaient et éclataient un peu partout. Une partie des maisons du village fut endommagée engendrant de nombreux morts.
Les résistants récupérèrent un aviateur américain blessé. Son bombardier touché, il avait sauté en parachute. L'homme, seul rescapé de l'équipage, souffrait énormément. Le curé le dissimula dans l'annexe de l'église. Un docteur le soignait. J'allai le voir le soir. Les sœurs s'occupaient de lui. Il me souriait. Je ne comprenais pas sa langue, il ne comprenait pas la mienne. Malgré son jeune âge, il est décédé. Les hommes du village l'enterrèrent dans le cimetière communal. Je garde encore son sourire dans mes souvenirs.
– Les soldats alliés viennent de débarquer en Normandie, me cria maman un soir.
Elle rentrait d'un raid des maquisards. Radio Londres confirma. Les ennemis et les miliciens paniquaient. Les Russes gagnaient du terrain et avançaient vers l'Allemagne et sa capitale Berlin.
– Les communistes vont nous délivrer, affirma-t-elle.
J'attendais donc la libération par l'armée rouge. Eux aussi possédaient une belle étoile grenat. Ce sont les soldats d'outre-Atlantique qui arrivèrent les premiers. J'étais déçu.
Le printemps s'affichait aux branches des arbustes et aux tiges des inflorescences. Des lilas en grappes multicolores ravissaient mes yeux. La nature revêtait ses plus charmants habits afin d'accueillir le changement de saison. Le village entouré de montagnes ressemblait à un bijou dans un écrin arc-en-ciel.
Papa aimait les fleurs. Il était jardinier. Il me donnait leurs noms, caressait les corolles. S'il était avec nous, nous irions tous les deux les contempler sur les versants des collines.
L'armée française est revenue. En écoutant la radio, j'appris qu'un chef militaire français, Leclerc, venait avec ses chars soutenir l'insurrection parisienne et libérer Paris. Un autre général, de Gaulle, comme la Gaule, prenait le pouvoir. J'étais rassuré. Dans ma tête, c'était Vercingétorix et les Gaulois qui ressuscitaient. À l'école, les enfants avec les instits nous entonnèrent la Marseillaise. Les drapeaux tricolores sortaient. Tout rentrait dans l'ordre. Nous allions retourner à la maison où papa nous attendait. Je retrouverais mon nom et prénom. Je jubilais.
Maman a reçu une décoration pour bravoure devant l'ennemi. Papa n'était pas encore arrivé. Il n'a pas pu voir la cérémonie et la médaille.
Les méchants capitulèrent le 8 mai 1945.
Alors nous avons découvert : les camps de concentration, d'extermination, la solution finale. L'horreur nous imprégnait. Les journaux, la radio diffusaient une réalité terrifiante. La chasse aux collaborateurs et aux traitres ravageait la nation.
Nous l'avons espéré en vain pendant des mois le retour de papa. Je grandissais et je comprenais. Les prisonniers de guerre rentraient en convois ferroviaires.
Chaque samedi, nous guettions les transports de déportés à la gare de l'Est. Souvent, j'ai pensé reconnaitre mon père. Ils se ressemblaient tellement. Les survivants arboraient une terrible maigreur accentuée par l'ampleur des habits qu'ils revêtaient. À l'hôtel Lutétia, les listes des revenants s'allongeaient, mais toujours pas notre patronyme. Petit à petit, j'appréhendais. Je faisais semblant de croire à son retour pour maman.

Un matin, une dame de la Croix-Rouge a frappé à la porte. Elle expliqua. Mon père interné à Drancy puis déporté dans un camp de concentration en Pologne fut exécuté le jour même, gazé et jeté dans un four crématoire.
– Il repose là-haut dans le ciel. La nuit, il brille, scintille pour toi, murmura ma mère.
Moi, je chialais, car beaucoup d'étoiles jaunes au firmament clignotaient. Je n'apercevais pas celle de mon papa.
La vie a repris son cours. Je grandissais. Le pays renaissait.

Maintenant, je suis une vieille dame. Mère est décédée. Je vais quelquefois sur sa tombe. Père n'a pas de sépulture. Son nom est inscrit sur le mur des martyrs au musée de la Shoah à Paris. Sur un autre, celui des Justes, sont marqués ceux qui nous ont accueillis, cachés et avec lesquels nous avons partagés trois années de peur et de joie.

Quelquefois, j'ouvre le tiroir de mon bureau. Je regarde mon étoile jaune. Je sais qu'un jour elle resservira. La haine perdure dans nos sociétés, après les nazis d'autres prendront le relais. N'oublions pas que sous l'uniforme disparaissent les êtres humains, restent des robots qui obéissent au nom de l'ordre établi, quel que soit cet ordre.
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david nahum · il y a
Votre histoire m'evoque "le petit garçon étoile de Rachel Hausfater chez Castermann et "Les enfants du Lutetia" de Rachel Corenblit aux éditions du mercredi. Deux fictions mais tellement proches de votre récit.