Joli-Cœur

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"L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie." Marguerite Duras ... [+]

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Enfant, je pensais que la Nature avait une âme et que si nous l’aimions, elle nous aimerait en retour.

Dès que je le pouvais, je passais mon temps libre dehors. En ce mercredi matin, je sautai de mon lit à la première heure, descendis boire un bol de chocolat chaud, enfilai mes vêtements et des baskets, pris quelques tranches de pain ainsi qu’un livre, avant de courir jusqu’au fond du jardin retrouver ma cabane. Elle était nichée dans un vieux chêne. J’y accédais par quelques tasseaux de bois fixés sur le tronc. Ma maison dans les arbres se résumait au strict minimum. Le sol était constitué de quelques planches, les murs de vent et le toit de branches feuillues ou nues, selon les saisons. De là-haut, je me sentais chez moi, plus proche de celle que j’aimais par-dessus tout, la Nature. Je la sentais vivre, respirer, frémir et c’était grisant. Cependant, malgré la beauté des couleurs de l’automne, je n’aimais pas cette saison. Elle m’emplissait de nostalgie et j’avais la douloureuse sensation de m’éteindre au même rythme que la Nature. Heureusement, ce mauvais cap était passé. L’hiver touchait à sa fin et le printemps serait bientôt de retour.

J’émiettai le pain sur le sol de ma demeure puis je m’assis sur une vieille couverture et me mis à rêver entre ciel et terre. Dans ce petit univers, je pouvais m’épancher, raconter mes petits bonheurs, mais également laver mes plaies lorsque mon cœur se mettait à pleurer.

C’était l’heure du rendez-vous, celui attendu par les oiseaux du quartier. Moineaux, grives, mésanges, merles et rouges-gorges voletaient avant de venir se poser à quelques brassées de moi pour picorer le pain que j’avais déposé à leur intention. J’aimais les observer. Les plus gros faisaient fuir les plus petits, mais ceux-ci finissaient souvent par revenir. Un rouge-gorge attirait tout particulièrement mon attention. Il était plus têtu et moins farouche que les autres oiseaux. Il ne se laissait pas effrayer par les merles et les grives pourtant deux fois plus gros que lui. Lorsque l’un d’entre eux cherchait à l’impressionner, il poussait des cris en battant des ailes et en courant vers l’importun, ce qui ne manquait pas d’étonner l’agresseur. Je riais de son audace en silence. Je m’entichai rapidement de lui et finis par le surnommer Joli-Cœur, en référence à l’un des personnages du roman Sans famille d’Hector Malot. J’aurais aimé m’approcher de lui, tendre la main et le caresser, mais je n’en faisais rien, craignant que le moindre geste de ma part le fasse fuir. Alors, chaque fois que je me rendais là-haut, je déposais les miettes de pain un peu plus près de moi. Semaine après semaine, les oiseaux s’approchaient sensiblement. Je retins mon souffle lorsqu’un jour Joli-Cœur passa tout proche de moi. Il m’observa en penchant la tête.
— Joli-Cœur... Joli-Cœur... lui dis-je dans un murmure.
L’oiseau, sans doute étonné, pencha la tête de l’autre côté avant de retourner à son repas. Le rouge-gorge, pas plus effrayé que cela, m’avait observée de ses grands yeux noirs et j’étais aux anges.

Le lendemain, une fois l’école et mes devoirs terminés, je retrouvai ma cabane. Je sortis d’une poche un morceau de pain, l’émiettai dans ma main que je tendis devant moi. Les douleurs musculaires finirent par arriver et je fus contrainte de renoncer, déçue. À ma visite suivante, je m’assis en tailleur et déposai du pain sur l’un de mes genoux. Les oiseaux arrivaient, se posaient sur les planches à la recherche de leur pitance et, ne trouvant rien, repartaient. Je restais à l’affût, espérant voir bientôt surgir mon rouge-gorge. Il finit par faire son apparition, sautilla un peu partout puis se tourna vers moi, poussa un piaillement en me regardant puis s’envola. Je soupirai. Il fallait se rende à l’évidence, un oiseau ne s’apprivoisait pas aussi facilement qu’un chien ou un chat. Je m’enroulai dans la couverture et finis par m’endormir. Ce furent des picotements et des petits coups portés sur le côté de mon crâne qui me réveillèrent. Interdite, je ne savais comment réagir. Une chose bougeait dans ma chevelure. Je réprimai un frisson. Devais-je rester immobile ou au contraire hurler en m’ébrouant ? C’est alors que je sentis que l’on tirait sur mes cheveux avec insistance. Je poussai un cri. Joli-Cœur s’envola de ma tête avec quelques-uns de mes cheveux dans le bec. Quel drôle d’oiseau ! Que lui prenait-il ?

La question trotta dans ma tête des heures durant.
— Arrête de rêvasser et finis ton assiette, m’ordonna maman durant le repas du soir.
Je l’entendis à peine, trop accaparée par mes pensées. La réponse à mon interrogation me réveilla en pleine nuit. Nous étions au printemps ! Joli-Cœur était en train de bâtir un nid et il se servait de mes cheveux pour rendre sa bâtisse plus confortable. Le lendemain, il plut tellement que je ne pus retourner à la cabane. Je restais une bonne partie de la soirée à tourner en rond en observant le ciel désespérément gris. Le jour suivant, le soleil était de retour. Une fois la classe terminée, je rentrais à la maison au pas de course, avalais rapidement mon goûter et attaquais mes devoirs. Je courrais ensuite jusqu’au chêne, un petit sac sur le dos. Je grimpais les quelques échelons. Je me précipitai sur la couverture, ouvris le sac, en sortis du pain que j’éparpillai sur le plancher. Je plongeai à nouveau la main dans le sac pour en sortir une feuille de cahier soigneusement pliée. Je l’ouvris doucement. À l’intérieur trônaient les cheveux de toute la famille. Je les avais soigneusement récoltés sur les brosses et les peignes des uns et des autres. Je les pris délicatement et les posai à mes côtés avant de les chevaucher d’une petite pierre. Les oiseaux ne tardèrent pas à arriver. Joli-Cœur était de la partie. J’espérai qu’il allait remarquer les cheveux, mais il était bien trop occupé à se battre avec un moineau pour s’en préoccuper.

La nourriture finit par être entièrement engloutie et je me retrouvai à nouveau seule. Je pris mon livre et m’allongeai, roulai et glissai le sac à dos sous ma tête et me plongeai dans ma lecture. Et soudain, je le vis. Joli-Cœur voletait au-dessus de moi, descendait et remontait, hésitant. Le rouge-gorge finit par se décider et se posa dans mes cheveux. Je n’osais plus bouger. La même scène que la fois précédente était en train de se jouer : Joli-Cœur m’arrachait des cheveux. L’opération me tira quelques larmes, mais je ne bronchai pas. Cet oiseau n’était vraiment pas commun. Même si j’étais amusée par son comportement, je n’avais pas envie de me faire arracher les cheveux mèche après mèche. Il fallait que je trouve une solution au problème.

Lors de ma visite suivante, je m’étais coiffée de mon bonnet. J’y déposai une poignée composée de mes seuls cheveux – peut-être que le rouge-gorge n’aimait que les miens – et, assise en tailleur, je patientai. Comme à leur habitude, les oiseaux du coin vinrent se ravitailler puis reprirent la voie des airs. Je n’avais pas vu mon Joli-Cœur parmi eux, mais j’espérais qu’il allait venir. Ma patience fut bientôt récompensée. L'oiseau arriva et vint se poser directement sur mon bonnet. Je le sentis faire quelques pas puis picoter la laine avant de repartir, le bec chargé de cheveux bruns. Je le suivis du regard, me demandant où se trouvait son nid. Je perdis de vue l’oiseau au détour d’un buisson. Quelques instants plus tard, il était de retour et il renouvela l’opération.

Un rituel se mit rapidement en place : dès que le temps le permettait, j’étais dans le chêne et Joli-Cœur venait y faire ses provisions de nourriture et de cheveux. Puis vint le moment où il se détourna de ces derniers. Son nid devait être fin prêt à accueillir ses futurs oisillons. Les jours qui suivirent, je ne le vis que très peu. Il devait passer le plus clair de son temps à couver ses œufs. Joli-Cœur allait sûrement être bientôt maman. Je souris à cette idée.

J’allais moins souvent dans le jardin. Après mes devoirs, je me plongeais dans la lecture de l’encyclopédie Tout l’Univers. Je passais outre la présentation rebutante des gros volumes rouges, tellement j’étais motivée par l’envie d’en savoir plus sur les rouges-gorges. Je lus tout ce que je pus trouver sur ces oiseaux. J’appris ainsi qu’ils étaient peu farouches et prêts à se battre à mort pour leur territoire, car il en allait de leur survie. Je découvris également qu’ils mangeaient des vers, des escargots, des baies et qu’ils étaient friands de matières grasses. Un autre élément intéressant retint mon attention : la durée d’incubation était de treize à quatorze jours. Un calcul rapide me permit de déterminer que les oisillons viendraient certainement au monde d’ici neuf ou dix jours. Cela me laissait le temps de leur préparer une réserve de nourriture. Deux jours avant l’éclosion des œufs, munie d’un bocal en verre dans lequel j’avais placé des feuilles de laitue et quelques épluchures de carottes, j’arpentai le jardin à la recherche de nourriture. En cette saison humide, je dénichai assez vite une dizaine d’escargots. Je fermai le couvercle dans lequel papa avait fait quelques trous et plaçai le garde-manger improvisé à l’ombre de la haie de cyprès.

Joli-Cœur vint me rendre visite une semaine plus tard que ce que j’avais prévu. Je l’avais attendu durant tout ce temps, inquiète de ne pas le voir réapparaître. À peine avais-je renversé les escargots sur le plancher que le rouge-gorge se saisit de l’un d’entre eux et s’éloigna vers le même buisson que la fois précédente. Nous formions une bonne équipe : je débarrassais le jardin des escargots et Joli-Cœur pouvait nourrir ses petits sans trop d’efforts. À peine trois semaines plus tard, l’oiseau vint me présenter sa petite famille composée de quatre jeunes rouges-gorges. Joli-Cœur pencha la tête de droite et de gauche comme il aimait le faire puis d’un battement d’ailes vint se poser sur ma jambe. J’ouvris la main lentement. L’oiseau l’étudia et, chose incroyable, sauta dedans, griffa ma paume puis se coucha. Mon cœur tambourinait fort dans ma poitrine. J’approchais lentement ma seconde main et caressais du bout des doigts le plumage de l’oiseau. Il dut aimer, car il me chantonna une douce mélodie. L’instant fut fugace mais magique. Joli-Cœur se redressa et, après m’avoir jeté un dernier coup d’œil, reprit son envol suivi de sa progéniture. Ce fut la dernière fois que je le vis.

Enfant, je pensais que la Nature avait une âme et que si nous l’aimions elle nous aimerait en retour. Adulte, je le pense encore.

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