Je veillerai sur toi

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Elle a souvent été appelée pour des soins urgents au 12, avenue de Gaulle, 4e étage, porte gauche.
Mais ce matin-là, fatiguée par une nuit d'insomnie, elle s'arrête au 3e étage et frappe à la porte de gauche.
À peine s'est-elle aperçue de son erreur, qu'une voix résonne depuis la pièce du fond : « Enfin ! Je vous attendais. »
Elle n'hésite pas un instant à entrer. Là où d'autres auraient rebroussé chemin, Claire ne peut résister, quand elle entend un appel à l'aide. Même ténue, même dissimulée, elle sait reconnaître dans le ton d'une voix, le besoin d'être secouru. Son oreille s'est éduquée quand, encore toute petite, elle attendait le matin dans son lit, tous ses sens en éveil, que sa mère se lève pour la préparer à l'école. Qui allait-elle voir, sa vraie maman, gaie et aimante ou celle qui prenait parfois sa place ? Celle qui ne la regardait pas, l'habillait mécaniquement et l'embrassait du bout de ses lèvres glacées.
Bien plus tard, elle comprit qu'elle était devenue infirmière pour cette raison : sauver les autres pour oublier qu'elle n'avait rien pu faire pour sa mère.

La porte poussée, elle dit d'une voix forte : « Bonjour, je suis Claire, est-ce que je peux vous aider ? »
Pas de réponse. Un corridor étroit et sombre mène à la pièce du fond. Une odeur désagréable de renfermé flotte dans l'air.
Arrivée à la porte de ce qui s'avère être une chambre, elle voit le dos d'un homme assis à son bureau devant une fenêtre. Il ne bouge pas quand elle l'interpelle à nouveau.
Femme d'action, habituée par son métier à intervenir sans se poser de question, elle se dirige vers le bureau pour voir son visage.
Quand elle a le dos à la fenêtre pour le regarder, celui-ci lève lentement la tête vers elle avec un sourire lumineux. « Claire, mon enfant, je suis content de vous voir ».
C'est un vieux monsieur, bien plus âgé que son dos droit ne l'avait laissé présager.
Dans son visage couvert de rides, ses yeux bleus ont gardé toute leur vivacité.
« On ne se connaît pas, monsieur », lui dit Claire gentiment.
— Moi, je vous connais, Claire. Vous venez souvent soigner ma femme à l'étage du dessus.
— Mélodie est votre femme ? Elle ne m'a jamais parlé de vous !
— Vous êtes sûre ? Oui, Mélodie est la femme que je chéris depuis soixante ans, ma raison d'être, mon âme sœur.
En disant ces mots d'une voix fragile, le vieil homme sourit avec tendresse.
Claire est perplexe. La vieille dame du dessus, Mélodie, est sujette à de violentes crises d'angoisse que Claire vient soigner à coup de piqûres de tranquillisant. Quand elle est calme, elle est charmante et elles ont souvent bavardé un peu, le temps que le remède fasse son effet. De toute évidence, elle vit seule, jamais il n'a été question de mari...
Ah, si ! Elle se rappelle maintenant ! Mélodie avait évoqué, un jour, son mari Georges, mort deux ans plus tôt...
Qu'est-ce que tout cela veut dire ?
Ce vieux monsieur a certainement perdu la tête...
Ayant l'habitude de la démence sénile, elle choisit de ne pas l'interroger directement.
« Vous la voyez souvent, votre femme ? demande-t-elle légèrement.
— Ah non, elle ne veut plus me voir depuis deux ans, mais je veille sur elle d'ici.
J'entends quand elle se lève, quand elle parle à notre chat Charlie, quand elle vous voit ou reçoit la voisine d'à côté. Quand elle va faire ses courses, je la regarde par la fenêtre, elle est toujours aussi belle, ma Mélodie... »
Claire commence à se sentir mal à l'aise. Dans quoi s'est-elle embarquée ?
Il continue :
— Je me lève en même temps qu'elle, je me couche au même moment, et mon cœur bat toujours au rythme du sien.
— Elle sait que vous habitez là ?
Le vieil homme se mit à rire doucement :
— Ah, ça je ne sais pas...

Tout cela n'a aucun sens.
Claire sent l'énervement la gagner. Le temps passe, elle doit monter voir sa patiente ; elle est en train de prendre du retard et tous ses autres clients vont en pâtir.
« Eh bien, je vais monter voir Mélodie, maintenant.
— Oui, dépêchez-vous, Claire, elle vous attend avec impatience. Ses angoisses sont insupportables. »

Comment sait-il tout ça ? se demande-t-elle en grimpant quatre à quatre jusqu'au 4e. Cet immeuble doit être très mal insonorisé.
Elle frappe enfin à la bonne porte, une voix étouffée lui répond d'entrer.
Mélodie est allongée dans sa chambre, la pièce du fond, réplique exacte de celle d'en dessous, le lit placé au même endroit.
Les imaginer, la nuit, dormant l'un au-dessus de l'autre, la trouble.
Mélodie a du mal à respirer, comme d'habitude. Elle lui parle de cette impression d'étouffement, de ce poids sur ses poumons, de cette anxiété diffuse qui l'a empêchée de se lever, ce matin.

Après avoir fait la piqûre, Claire s'assoit sur le lit étroit et lui prend la main, en silence. Ensemble, elles attendent que les vagues effrayantes s'éloignent petit à petit.

— Vous connaissez votre voisin du dessous, Mélodie ?
— Le voisin du dessous ? Mélodie la regarde avec perplexité. Mon petit, il n'y a personne en dessous, l'appartement est vide depuis deux ans. Ils n'arrivent pas à le louer, je ne sais pas très bien pourquoi.
Mélodie entame la triste pente de l'oubli et du grand âge, se dit Claire tristement.
— Vous êtes sûre ?
« Mais enfin, je ne suis pas encore gaga, si je vous le dis ! »
Elle se fâche presque et Claire préfère changer de sujet :
« Parlez-moi un peu de Georges, si vous voulez bien ? »
Mélodie s'apaise de suite : « C'était un homme merveilleux, doux, gentil, le meilleur mari du monde. Nous nous sommes aimés pendant soixante ans. »
Claire sursaute, c'est ce que lui a dit le vieil homme. Elle la laisse continuer.
— Oui, ça a été un bon mariage, je peux le dire. Il a toujours pris soin de moi. Je me sens si seule maintenant. » Une fêlure dans sa voix.

Claire veut la distraire de la peine qui pointe :
— Vous avez une photo de lui ?
— Bien sûr ! Allez voir dans le salon, vous verrez la photo de notre mariage.

Après s'être assurée de l'amélioration de l'état de Mélodie, elle entre au salon qui respire le confort, le calme et l'intimité. Le canapé et les fauteuils en velours rose fané, la table basse en bois ciré, le tapis persan un peu usé, et sur la petite console dorée, un cadre argenté avec la photo des mariés.
Claire contemple longuement l'image de ces deux jeunes gens : d'abord Mélodie, si fraîche et un peu gauche, rayonnante de bonheur dans sa robe bon marché d'après-guerre. Le cœur de Claire se serre comme à chaque fois qu'elle cherche à retrouver derrière les vieux visages ridés, les corps fatigués, les fantômes des jeunes pleins d'illusions et de certitudes que les personnes âgées ont été.
Elle a beaucoup de mal à rapprocher la Mélodie qu'elle vient de soigner avec la fille de la photo. En revanche, le jeune homme qui regarde fièrement l'objectif de ses yeux si clairs ne lui laisse aucun doute.
C'était bien l'homme du 3e.
Un malaise commence à grandir en elle.
Qu'est-ce que tout cela signifie ?

Elle revient vers Mélodie qui l'attend avec impatience :
— On était beaux hein ?
— Oui, très. Je peux vous demander de quoi il est mort, Georges ?
Mélodie se crispe.
— Il était très malade. La fameuse maladie, vous savez, celle dont on ne se remet pas. Il a été emporté en deux mois. Cancer pancréas stade quatre, douleurs terribles, une fin horrible. Je l'ai veillé jour et nuit, je lui avais promis qu'il ne mourrait pas à l'hôpital. J'ai tenu parole et nous avons pu nous dire au revoir. À la fin, grâce à la morphine, il ne souffrait plus, il est parti paisiblement.
Et vous savez quelles ont été ses dernières paroles ?
— Non ?
Il m'a dit : « Je veillerai sur toi »

Les larmes coulent sur son visage. Claire, désemparée, lui tient la main sans rien dire.
Après un long moment, elle se décide à partir.
— Je ne vous dis pas « à bientôt » Mélodie, j'espère que vous n'aurez plus besoin de moi,
— Merci pour tout, Claire !

Claire choisit de redescendre à pied, mais elle sait déjà que la porte du 3e sera fermée et que personne ne répondra à ses coups de sonnette.
Et quand arrivée dehors, elle lève la tête vers les fenêtres du 3e, appartement gauche, elle ne s'étonne pas de voir les volets fermés.

Elle repart se consacrer à ses patients, étrangement légère.
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Eve Lynete · il y a
Si juste, si délicat.
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Hortense Remington · il y a
J’ai beaucoup aimé votre texte mystérieux, doux et très apaisant !
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup , Hortense
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Armelle Fakirian · il y a
Douceur et tendresse dans cette histoire de "fantôme " fidèle à sa bien aimée.
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Mome de Meuse · il y a
Plein de tendresse et de mystère...on a juste envie d´y croire.
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Mireille Bosq · il y a
Un petit détour dans le fantastique. Mais l'amour ne l'est-il pas?
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Marie Claude Lisée · il y a
Jolie histoire toute en tendresse et bien écrite. On baigne dans l’atmosphère des deux chambres où plane l’intrigue. Félicitations!
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Alice Merveille · il y a
Un beau texte mystérieux et tendre qui laisse la place à l'imagination...

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