Je suis né pour être laid

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Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Mes malheurs ont commencé à cause d’un accident au rugby. Un coup de genou dans une mêlée écroulée m’a ravagé la face. Mon visage était couvert de sang. J’avais plusieurs factures au nez et une à la pommette droite. Aux urgences, mon état fut jugé assez grave pour nécessiter une opération d’urgence.
Le lendemain, à mon réveil, le chirurgien, un jeune freluquet plein d’ambition, vint parader à mon chevet.
— Monsieur, sans me vanter, je crois que j’ai bien travaillé avec vous. L’opération, que vous venez de subir, sera pour vous, j’en suis sûr, une véritable bénédiction. Vous verrez, je vous ai fait un nez de jeune premier et j’ai rectifié deux ou trois trucs. Cela va vous changer la vie. Un peu de patience, le temps que les chairs dégonflent, et vous jugerez par vous-même.
Comme un idiot, je remerciai cette baudruche pleine de vanité. Je ne lui avais pourtant rien demandé. Ma sale gueule, je m’y étais habitué avec le temps. C’est vrai, j’en ai longtemps souffert d’être laid. Pour ça, j’ai toujours été particulièrement affreux. Avec cette souche de vigne toute contournée en plein milieu du visage, je n’ai jamais connu un grand succès auprès de la gent féminine. Mais bon, j’ai tout de même fini par rencontrer ma femme, qui n’est pas mal du tout. Elle m’a choisi parmi un lot de prétendants tous plus avenants que moi. Quand je dis qu’elle m’a choisi, je ne fais que dire la vérité. C’est elle qui a fait le premier pas et même les suivants. Je n’ai eu qu’à me laisser cueillir. En somme, la laideur ne m’a pas été un obstacle indépassable. Certes, je n’ai jamais manqué d’être moqué, mais, avec le temps, j’ai appris à me faire respecter. Le rugby a été pour moi un bon moyen de m’affirmer et gagner en répartie. Mieux, avec ma souche tordue, j’effrayais les adversaires. Ils n’osaient pas m’affronter de face.

Le chirurgien, malgré la prétention qui suintait de chacun de ses pores, n’avait pas menti. C’était bien un champion du bistouri. Mon nez était parfait. Mais ce n’était pas tout. Mes pommettes saillantes avaient été rabotées. Une touffe de poils disgracieux avait disparu de ma joue droite. Je passais des heures à me regarder dans le miroir sans me reconnaître. Je fixais, sans rien comprendre, ce gars aux traits réguliers qui me regardait avec une inquiétude mêlée d’incrédulité.
Mes enfants, mes parents et mes amis, ouvrirent de grands yeux lorsqu’ils me virent sans bandage. Ils se félicitaient tous pour moi. Seule ma femme ne partagea pas bizarrement l’enthousiasme général. « C’est bien réussi », voilà le seul jugement qu’elle se permit en ma présence. Si les autres avaient gardé la même placidité, beaucoup de souffrance m’aurait été épargnée.
Dès que je suis sorti de l’hôpital, j’ai été littéralement assailli par les sourires et les regards pétillants de celles qui autrefois auraient fait mine de ne pas me voir sans parler des indélicates qui eussent tourné la tête de dégoût. Je plaisais à toutes, peu importe l’âge. J’avais beau ne rien faire de particulier, ma jolie gueule faisait l’office d’un aimant.
C’est ainsi que Carine, une de mes subordonnées, en est venue à me faire perdre les pédales. Nous travaillions depuis deux dans dans la même entreprise et ne m’avait jamais réservé qu’une franche hostilité. Elle devait se rendre compte du désir que j’avais pour elle et s’appliquait à me tenir à distance. Il faut dire qu’avec ses décolletés bien remplis, je ne savais pas être discret. Plusieurs fois, elle avait rajusté son chemisier en s’apercevant de mes regards fureteurs. Souvent, elle contestait mes ordres pour bien me montrer à quel point je lui déplaisais.
Mais cela, c’était avant mon opération. Lorsqu’elle m’a vu sans ma souche, ma verrue poilue et mes pommettes simiesques, elle ne m’a pas tout de suite reconnu. Par la suite, elle n’a plus jamais rajusté sa tenue. Bien au contraire, elle m’a presque violé dans un placard à balais. Moi, qui n’avais jamais connu que ma femme, je suis vite devenu esclave de cette furie. Pourtant, elle n’était pas la seule à me trouver à son goût. Rien que dans ma petite boîte, et en l’espace de quelques semaines, j’ai reçu trois propositions claires sans parler des sourires invitants que je ne pouvais compter. Carine n’était même pas la plus belle. Elle s’est seulement montrée la plus entreprenante et, surtout, je la désirais déjà au temps de ma laideur. Mon rêve secret se réalisait.
Alors, j’ai littéralement pété les plombs. Je pourrais trouver une expression plus littéraire, mais elle ne rendrait pas aussi bien ce qui s’est passé en moi. Une explosion, un coup de tonnerre, un raz de marée. Je n’étais plus maître de moi.
Elle me tenait comme en laisse. Plusieurs fois par jour, il fallait que je la rejoigne dans quelque recoin pour de torrides conjonctions. Cela ne lui a pas suffi longtemps. Elle a voulu passer la nuit avec moi. J’ai dû inventer des sorties avec de nouveaux potes imaginaires. Bien sûr, n’ayant pas l’habitude de l’adultère, j’ai fini par me faire prendre ou plutôt je soupçonne Carine d’avoir aidé le destin. Elle ne se contentait plus de possession physique, elle me voulait tout entier. C’est alors que j’ai vraiment réalisé à quel point j’aimais ma femme. J’ai tenté de justifier mon écart, mais avec un succès tout relatif. Un soir, j’ai trouvé mes affaires sur le palier.

Je suis allé vivre avec Carine. Au début, le vertige des sens a atténué ma souffrance, mais je me suis vite lassé de nos prouesses libidineuses. Carine m’épuisait avec son énergie débordante. Il fallait tout le temps sortir et inviter des amis à qui je ne savais que dire. J’avais besoin de calme. J’étais si bien auparavant avec ma femme. Je regrettais nos soirées tranquilles devant la télévision, un plaid sur nos jambes et mes pieds bien au chaud dans mes pantoufles. Le problème était qu’elle ne voulait plus de moi. Je n’arrêtais pourtant pas de lui envoyer en secret des textos pour lui demander pardon. Elle ne me répondait pas.
Carine finit par surprendre mon manège. Je dus promettre de ne plus chercher à contacter celle qui était encore légalement ma femme. Bien sûr, je ne tins pas parole et Carine, malgré sa passion pour mes traits au cordeau, m’a mis dehors à son tour.

Désespéré, je suis allé taper à la porte de ma femme. J’ai tant insisté qu’elle a fini par m’ouvrir. Je lui ai dit toute la vérité sans rien chercher à embellir de mon attitude. Elle apprécierait peut-être mon honnêteté, me disais-je. Erreur sur toute la ligne. Elle m’a justement envoyé promener. J’aurais fait la même chose à sa place.
Pour moi, commença pour moi une longue période de dérive. Je sortais plusieurs fois par semaine. J’écumais les discothèques et les bars à drague. Grâce au travail impeccable du chirurgien, je ne rentrais jamais seul. Des aventures, j’en ai eu jusqu’à la nausée. Bientôt, je n’arrivai plus à m’étourdir et je sombrai dans une profonde dépression. L’idée du suicide s’imposa à moi. J’étais décidé à en finir. J’écrivis une longue lettre à ma femme pour lui expliquer la raison de mon geste : je ne pouvais véritablement pas vivre sans elle.

Le soir même, après avoir descendu une bouteille de Whisky, j’ai pris ma voiture et j’ai foncé à toute vitesse contre un pylône. Enfin, c’est ce que j’avais prévu, mais au dernier moment un réflexe vital m’a fait appuyer de toutes mes forces sur le frein. La bagnole a fait une embardée. Il y a eu un choc terrible. Je suis passé à travers le pare-brise car je n’avais volontairement pas bouclé la ceinture. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé par la suite. Ce qui est sûr c'est que je suis sorti de l’accident avec le visage entièrement ravagé. Pour le reste, je n’ai eu à subir que de contusions sans conséquence.
Dans un certain sens, j’ai réussi mon coup. Je me suis débarrassé de cette belle gueule qui m’a causé tant d’ennuis. La preuve, je suis à l’hôpital, la tête recouverte de bandages, et ma femme me tient la main. Ma lettre a fait son effet. Le cauchemar est terminé. Je vais pouvoir retrouver notre chez nous. J’espère seulement qu’elle n’a pas jeté mes énormes pantoufles. Je les aimais tant.
Je suis né pour être laid, je vous dis.

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