J'ai appris...

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Le style vif et authentique de ce texte, tout en phrases courtes et expressions imagées, permet au lecteur de suivre le récit avec beaucoup

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Metteur en scène-auteur vivant à Saint-Malo. A publié "Une belle poignée de cerises" chez Paroles de Lorrains et "Des Nouvelles de Saint- Malo" chez Boule de Rêves Éditions.

Image de Grand Prix - Automne 2021
Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

J'ai appris à marcher dans les pas de ma mère. Elle avançait vite. C'est qu'elle n'avait pas que ça à faire. Faire était son maître mot. Le mot de son maître, devrais-je dire. Faire à manger, faire le ménage, faire semblant, faire des mômes, battre le fer. Elle allait et venait constamment. Pareille à la mer qui gouverne ses marées, mue par l'horloge lunaire, elle traçait la route de ses cinq enfants. Moi je la suivais tant bien que mal en zigzaguant. Je tirai la langue, derrière elle. Ma langue maternelle. Nous venions d'un pays de figues et d'orangers, mais on nous appelait « les macaronis ». Les gens les plus sympas disaient « les ritals qui bossent dans les mines ». Au-dessus des galeries, j'avais commencé à découvrir des sentiers où les filles et les garçons se tenaient par la main. Marche droit ! hurlait mon père. Amère injonction. Ça n'a pas de sens de marcher droit quand les plus jolies fleurs se cachent dans les chemins de traverse. Il fallait que j'apprenne à tuer le père. J'avais d'abord pensé lui couper la langue pour ne plus souffrir de ses vociférations adjudantesques, mais c'eût été me couper de la mienne, de langue ; rester bouche cousue jusqu'à la fin de mes jours ou tenter de me frayer un chemin en pratiquant la langue des signes ou donner ma langue au chat. Non, trop peu pour moi. Je voulais donner un sens à cette route que je n'avais pas choisie et mettre de l'ordre dans mes paroles rafistolées.
Ainsi j'ai appris à composer. La musique de ma vie en somme. Comme la multitude d'oiseaux sur un fil s'accorde, en harmonie, j'ai tissé des mots aux grammaires improbables jusqu'à ce que ça sonne. Ding, ça a du sens. Ploc, ça ne veut rien dire. Heureusement, il y eut l'école avec ses devoirs, ses problèmes et ses solutions bienveillantes. Ma première maîtresse était belle, douce et intelligente, mais j'ai dû la quitter pour passer au cours élémentaire première année. Au fur et à mesure qu'elle traçait les lettres au tableau noir, il y avait, pour moi, de moins en moins de noir au tableau. Mon avenir s'éclaircissait. Une nouvelle langue venait à ma rencontre. J'ai d'abord eu du mal à la reconnaître. Puis petit à petit, nous nous sommes familiarisés. Il m'arrivait de la tirer par la veste : j'ai faim, donne-moi un morceau de ton vocabulaire, faut partager ! Quelqu'un m'a dit que je trouverais tout cela dans les livres, mais de livre, dans la maison de mes parents, je n'en ai jamais vu.
Finalement, j'ai appris à compter avant d'apprendre à lire, et ça, ce n'était pas une bonne idée. Pourquoi ? Parce que plus tard, pour écrire des poèmes à La Fanette, je fus bien emmerdé. Que de pauvreté dans les riches additions, les équations, adéquations et inéquations, les fractions, infractions et l'addition de nombres rationnels exprimés en notation fractionnaire. Leurs bons comptes font de bons ennemis, je n'aurai jamais le sens des affaires. 1, 2, 3 nous irons au bois, 4, 5, 6 cueillir des cerises. J'en ai dans mon jardin ! m'avait répondu la belle. Si j'avais d'abord appris le goût des livres, j'aurais mieux appris le goût de ses lèvres.

Le temps passant, j'arrivai à l'âge idéal pour devenir un tueur. Non, non, pas pour travailler à l'abattoir municipal, je parle d'un vrai tueur qui tue des hommes, des femmes et même des enfants qui sans ça risqueraient de mourir de faim. Alors on voulut m'apprendre la guéguerre. Quelle connerie. Le son du clairon un soir au fond d'un bois et la barque bascula. Hop, dans le bain avec armes et bagages. Marcher au pas, en file indienne, en troupeau, trop peu pour moi. Mes sœurs se moquaient de mon treillis trop grand. Je n'ai jamais possédé assez de violence pour en remplir mes poches, mais j'ai appris à boire d'un trait une canette de bière. Ça, ça vous plante un homme. Et ça pousse vite ces cons-là. Bien plus vite que les fruits de l'été... On me parlait de frontières à garder, à protéger, à défendre, alors que je n'avais que l'envie de les abattre ou de les traverser. Tu parles d'une affaire. Le général a dit qu'il n'y avait rien à faire avec un type comme ça. Juste bon à compter fleurette à une midinette sur le boulevard des anciens combattants. À vos ordres, mon général ! Je m'en fus de ce pas retrouver La Fanette, belle comme une fleur de caillou, qui m'attendait au pays breton. Et voilà comment une étrange fillette, qui n'avait connu ni exil ni voyage, mais connaissait tout des oiseaux de passage m'apprit que la plus belle chose à faire était de s'aimer à tort et à travers.
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Brigitte Bardou · il y a
Je viens de relire. J'adore...
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Vincent Spatari · il y a
Merci Brigitte. Je crois que nous avons des "ptits trucs" en commun... Moi aussi j'adore ce que vous écrivez...
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Les Histoires de RAC · il y a
Une bien agréable lecture ♫ avec un petit clin d'œil à Cavanna ♪ Ci vediamo ♫
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Soizic Graham · il y a
Une belle autobiographie, peut-être ?
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Vincent Spatari · il y a
Oui, Katarina, tout est vrai... Merci à vous...
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire attrayante !
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Orane CP · il y a
Votre texte est très évocateur d'une époque et les références sont agréables à découvrir, la Fanette par exemple...
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Vincent Spatari · il y a
Merci Orane.... J'aime vos poèmes...
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Olivier Vetter · il y a
Ah ces frontières qu’il faut protéger! le sujet reste d’actualité.
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Vincent Spatari · il y a
Merci d'être passé par là...
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Christian VALENTIN · il y a
Vôtre personnage dit "j'ai appris". Jean Gabin disait "Je sais". L'un et l'autre ont compris que le jour où quelqu'un vous aime, il fait très beau. Tout mon soutien pour la finale.
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Vincent Spatari · il y a
Merci Christian
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Choubi Doux · il y a
Une bien belle déclaration à la Fanette ... :)
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Vincent Spatari · il y a
Merci beaucoup Choubi.... Oh, qu'elle le mérite, la belle Fanette.... Salut
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Des nouvelles de la Fanette ?
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Vincent Spatari · il y a
Nous aimons toujours à tort et à travers ( comme le préconisait Julos Beaucarne qui vient de nous quitter il y a quelques mois). Merci.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Je ne connais pas ce Julos, j'irai aux nouvelles à son sujet. Je contredirai donc la moitié de son propos que tu rapportes car, je ne crois pas que l'on puisse aimer à tort et goûterais savoureusement que l'on aime davantage à travers. Si cela signifie que l'on aime mal, j'en conviens tout à fait. D'ailleurs, l'école de l'amour reste à inventer.
Au plaisir Vincent

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Armelle Fakirian · il y a
Quelle belle maitrise de la langue française et quel beau parcours pour votre personnage ! Bravo ! Bonne finale !
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Vincent Spatari · il y a
Merci Armelle...

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