Ituri

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En compétition
Image de Hiver 2022
Madame Kauffman, la prof de français, nous avait donné une rédaction à faire sur le thème des pratiques professionnelles. Le but était de nous aider à réfléchir à notre orientation tout en nous préparant à rentrer dans le monde du travail. Il était temps, si tu veux mon avis, parce qu'après la Terminale, c'est fini, hein, y a plus rien. Faut choisir quoiqu'il arrive. Bref, on devait observer quelqu'un travailler pendant cinq ou dix minutes puis s'efforcer de décrire, aussi précisément que possible, les gestes professionnels de cette personne. Problème : j'avais complètement zappé.

En fait, les autres, pour la plupart, savaient ce qu'ils voulaient faire plus tard, donc ça avait été facile pour eux. Mais moi je n'avais aucune idée, donc j'avais retardé, retardé, en espérant avoir soudain une illumination. Mais j'avais attendu pour rien. Donc, bref, je me retrouvais à errer dans la rue, sur la pause du midi, après avoir avalé un sandwich en quatrième vitesse, à chercher frénétiquement autour de moi des idées de métiers pour le cours de Madame Kauffman de l'après-midi. Vu le temps imparti, j'étais tenté de me rabattre sur la première idée venue : laveur de vitres, poseur de PV, serveur... Mais bon, j'espérais quand même trouver quelque chose d'un peu original, tu vois.

Puis, en arrivant sur le parvis de Notre-Dame, je suis soudain frappé par quelque chose d'inhabituel. J'aperçois deux enfants, dans des positions étranges, comme figés dans une immobilité crispée et inquiète. En fait, ils étaient en train de donner à manger aux oiseaux. T'aurais vu ça ! Ils étaient vraiment trop marrants tous les deux, attendrissants de terreur et de courage. La petite fille avait les deux bras tendus devant elle, le plus loin possible de son visage, redoutant visiblement une attaque des moineaux ; le petit garçon, lui, avait un bras tendu devant, l'autre derrière, à la façon d'un équilibriste, mais tendu comme un string entre deux pinces à linge, tu vois. Du coup, je m'arrête pour observer, amusé par l'attitude de ces gosses et aussi, je dois dire, impressionné par le ballet des oiseaux qui voltigeaient en grappes autour de leurs mains.

Je m'aperçois alors qu'il y a un vieux monsieur barbu d'origine maghrébine et aux allures de clochard, juste à côté d'eux. Cherchant quelque chose dans son sac, il tourne le dos à la scène. Bizarre, mais bon, finalement, je repère leur maman qui se tient en retrait et les encourage de loin en espagnol. Peu après, elle les appelle, leur disant probablement qu'il est temps de partir, et demande son chemin au vieux monsieur. Puis tous trois reprennent leur itinérance touristique.

Comme je m'éloigne à mon tour, j'aperçois le vieux Maghrébin qui plonge la main dans sa poche et la lève vers le ciel pour donner à manger aux oiseaux. Je comprends alors que c'est lui qui a donné du pain aux enfants, ce qui explique sa présence auprès d'eux. Mais ce geste du bras plongeant dans la poche puis s'élevant vers le ciel en formant une sorte de bec avec les doigts pour nourrir les oiseaux a déclenché quelque chose en moi.

Je revois Madame Kauffman nous présenter le devoir de rédaction en insistant lourdement sur le mot « geste » et en faisant elle-même un geste de la main : « L'exercice consiste simplement à observer la personne et à décrire aussi précisément que possible ce qu'elle fait, ses gestes, sans vous demander à quoi ça sert, sans analyser. L'analyse viendra dans un second temps. Observez simplement ses gestes et décrivez-les le plus précisément possible. »

Et puis ça m'intrigue, ce vieux monsieur avec des miettes de pain plein les poches qui s'amuse à nourrir les moineaux. Alors je m'adosse à la barrière et j'allume une cigarette dans l'intention de l'observer discrètement. Mais je réalise vite qu'il m'a repéré. Jetant son sac sur l'épaule, il commence à partir, mais sa trajectoire incertaine m'avertit qu'il hésite à s'approcher de moi, circonspect. Je m'efforce de prendre un air détaché puis, ayant finalement deviné son intention, je le regarde venir en souriant.

— Vous avez une cigarette, s'il vous plaît ?
— Bien sûr !

Je lui en offre une puis, tandis qu'il s'éloigne à nouveau, je me dis que, n'ayant pas vraiment eu le temps d'observer précisément ses gestes comme la prof de français nous l'avait demandé, je pourrais peut-être tenter de les reproduire moi-même pour pouvoir faire l'exercice. À défaut de métier, je me dis que j'ai au moins trouvé un sujet original. Et puis surtout, le temps presse. Je devrais déjà être en train de rédiger mon texte à la bibliothèque. Du coup, je me dépêche de le rattraper pour lui demander s'il n'aurait pas un bout de pain à me dépanner.

— Non, surtout pas du pain, me dit-il. Ils n'aiment pas !

Puis il sort un bout de madeleine, m'entraîne jusqu'au buisson aux moineaux et me montre le geste : le bout de madeleine coincé entre le pouce, l'index et le majeur, lever la main bien haut. Aussitôt, les moineaux se précipitent et je sens leurs petites serres crépiter sur ma main tandis qu'ils picorent voracement la madeleine. C'est vraiment une sensation incroyable, toutes ces petites pattes et ces petits becs qui te mitraillent l'épiderme. Limite flippant. Tu ne peux pas ne pas penser à Hitchcock à ce moment-là. Puis le vieux reprend sa place à côté de moi, comme avec les gosses, et se remet à donner à manger aux oiseaux. Manifestement, il n'a plus envie de s'en aller.

En fait, je remarque qu'il fait cela dès qu'il voit des touristes. Il fait le show, tu vois. Une Japonaise s'approche timidement pour le prendre en photo. Une Espagnole vient tendre un bout de pain de l'autre côté du buisson, que les moineaux dédaignent superbement. L'homme l'interpelle alors, lui fait signe de venir se placer à côté de lui et tend un bout de madeleine à côté du bout de pain : les oiseaux se précipitent et l'Espagnole, comprenant son erreur, éclate de rire. Il lui donne un bout de madeleine. À une autre, il donne une poignée de riz. Un attroupement se forme, les touristes viennent s'agglutiner autour de nous comme les moineaux, par grappes entières, leurs appareils photo crépitent. Ituri, mon nouvel ami, est une véritable star.

Cela fait quinze ans qu'il vient ici, me dit-il. Apparemment, il est déjà passé plusieurs fois à la télévision. La première fois, c'était sur France 3, en 2004, m'explique-t-il en plaçant un bout de madeleine sur sa langue pour épater la galerie.

Puis l'Espagnole rejoint son groupe sans plus nous accorder la moindre attention. Une expression de tristesse voile le regard d'Ituri lorsqu'il me le fait remarquer, avec cette amertume typiquement marocaine.

— Rigarde ça, me dit-il, ji donne une madeleine, même pas il dit merci...

Mais l'instant d'après, la touriste aux grains de riz s'apprête à partir elle aussi, et, posant la main sur l'avant-bras d'Ituri, le gratifie d'un franc « Gracias ! » accompagné d'un charmant sourire.

Ituri et moi restons seuls après le reflux des touristes et j'en profite pour le faire parler un peu, jusqu'au moment où quelque chose semble distraire son attention.

— Momo ! s'écrit-il soudain, avant de lancer un avertissement en arabe.

Et, tandis que je regarde autour de moi pour tenter d'identifier le fameux Momo, j'aperçois trois ou quatre types à la mine patibulaire qui gravitent autour de nous, chacun une main plongée dans le sac qu'ils tiennent en bandoulière, l'air aux aguets, regardant avec inquiétude dans notre direction. Dans le sac de l'un d'eux, j'entrevois non plus des madeleines, mais le métal argenté et doré d'un impressionnant stock de montres et bijoux en tout genre.

Je suppose qu'Ituri a dû repérer un policier en civil dans la foule et que c'est la raison pour laquelle il a interpellé le fameux Momo. Je me dis qu'en plus de son show, il doit faire aussi le guetteur pour une bande de vendeurs à la sauvette, qui tentent de refourguer leurs montres et bijoux de pacotille aux touristes – des contrefaçons probablement. Du coup, je me sens un peu bête de devoir prendre congé à ce moment-là. Je ne voudrais pas qu'il pense m'avoir effrayé. Mais bon, en jetant un coup d'œil à ma montre, je réalise que si je pars maintenant, il me restera tout juste dix minutes pour écrire ma rédaction. Pas le choix, du coup. J'explique à Ituri que je dois me sauver et m'éloigne rapidement en le remerciant une dernière fois d'un geste du pouce.

Bon, mais quelle heure il est, là ? Deux heures moins dix. Ok. Bon, s'ils ne sont pas sortis d'ici dix minutes, je rentre pour essayer de savoir ce qu'ils fabriquent.

Ce qui s'est passé, en fait, sur le chemin du retour, c'est que j'ai revu mentalement toute la scène en termes de lignes de force. Tu vois ce que je veux dire ? Des trajectoires, en fait, des mouvements dans leur globalité. Un peu comme une chorégraphie. J'ai revu les touristes qui convergeaient pour venir s'agglutiner autour d'Ituri, comme des grappes de moineaux et puis les quatre ou cinq types qui rôdaient autour à distance respectable, comme des chats guettant le moment propice pour bondir sur leurs proies. Et j'ai eu comme une intuition.

J'ai repensé aussi à cette espèce d'hypervigilance d'Ituri. Comment il m'avait vu venir de loin, me tournant le dos dès qu'il avait vu que je m'intéressais à la scène, et comment il avait été tenté de s'éclipser au début, me prenant probablement pour un flic en civil, vu qu'à l'époque j'étais déjà costaud pour mon âge. On me donnait facilement plus de la vingtaine. Et puis surtout, je me suis souvenu du ton d'autorité avec lequel il avait interpellé ledit Momo, alors que je discutais avec lui et la façon dont les trois ou quatre autres types avaient regardé dans sa direction, aux aguets, se rapprochant instinctivement, comme pour recevoir ses directives silencieuses.

Bref, ça bouillonnait dans ma tête, tu vois, mais je n'avais pas encore les idées très claires au sujet de ce qui venait de se passer. Juste une intuition. Tout ce que je savais, c'est que je tenais dans la main l'extrémité d'une drôle de pelote. Il y avait là-dessous une sorte de mystère qui m'intriguait sérieusement, mais je ne savais vraiment pas quoi. Du coup, en arrivant à la bibliothèque, je me suis contenté de bâcler un texte sur un laveur de vitres imaginaire. Je me suis tapé une caisse évidemment, au grand désespoir de la mère Kauffman, mais bon, au final, elle avait quand même bien réussi son coup, puisque c'est comme ça que m'est venue l'idée – et l'envie – de devenir flic.

Et le gang des receleurs a été ma première affaire. Je suis retourné voir Ituri dès le lendemain. J'ai acheté une Rolex à Momo pour 100 balles puis, petit à petit, je me suis intégré à la bande. L'année suivante, j'ai passé le concours d'entrée à l'école de police et comme j'étais déjà en stage chez Ituri – qui avait commencé à m'apprendre ses petites combines – j'ai, en quelque sorte, fait mes études en alternance.

Bref, j'ai vite découvert qu'il ne s'agissait pas de contrefaçons, en réalité. Ils se contentaient en fait de revendre aux touristes ce qu'ils avaient volé à d'autres, tout simplement. C'était un petit business très lucratif et remarquablement bien orchestré, une sorte d'écosystème qui fonctionnait en vase clos, à l'insu de tous. C'était malin, c'est vrai, de ne s'en prendre qu'aux touristes, car généralement les touristes, sauf quand ils perdent leurs papiers, ne portent pas plainte quand ils sont victimes de pickpockets. Par manque de temps sans doute ou par méconnaissance du système judiciaire français. Et donc cela faisait des années qu'Ituri et sa bande sévissaient en toute impunité.

Avec ses madeleines, il attirait des grappes de moineaux qui attiraient eux-mêmes des grappes de touristes qu'il pouvait approcher de très près. Et pendant qu'il leur montrait comment s'y prendre avec les moineaux, ses doigts agiles travaillaient sans relâche. Détachant habilement une montre d'un poignet, une chaîne d'un cou, une bague d'un doigt. Il travaillait avec une telle efficacité qu'il avait été obligé de recruter de plus en plus de gars pour refourguer sa marchandise. Tu y crois à ça ? À l'époque où je l'ai rencontré, il avait déjà une douzaine de receleurs sous ses ordres. C'était à la fois un véritable virtuose, un chef d'entreprise pragmatique et un comédien hors pair. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession, à ce sympathique vieillard, je te jure.

Ah ! Ça y est, les voilà. Vas-y démarre. Laisse tes feux éteints pour l'instant. Attends qu'ils aient tourné l'angle. Allez, c'est parti. Passe-moi la radio.
Écho 3, ici Écho 1. Ça y est, les rats quittent le navire. Dréan, passez-moi ce bouge au peigne fin et embarquez tout le monde. Écho 2, ici Écho 1. Ils ont pris rue de la Madeleine en direction du nord. Ils sont à bord d'une Peugeot 508 bleu nuit immatriculée en région parisienne. Retrouvez-nous en amont, rue de Créqui : on va les escorter en douceur jusqu'à leur prochaine destination. Terminé.
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Image de J. Raynaud
J. Raynaud · il y a
Vous m'avez eu, j'avoue. je croyais avoir affaire à un texte larmoyant sur le pauvre mendiant maghrébin, sur le beau geste fait pour lui par untel ou untel. Et non !
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Bruno R · il y a
Un "flic ou voyou" sans même un dilemme... :)
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Armelle Fakirian · il y a
Une vocation éveillée par un devoir de rédaction. Un récit très bien construit, écrit, et très prenant.
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Ralph Nouger · il y a
Un bon message radio. Une enquête bien menée. Un gentil polar. L'auteur est un fin connaisseur de la stratégie policière.
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Granydu57 Ww · il y a
Les moineaux et le futur poulet, un nouveau titre en quelque sorte. Une petite intrigue bien écrite avec une fin surprenante.
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Annabel Seynave- · il y a
Un point de chute bien éloigné du point de départ : vous nous emmenez avec talent entre les deux, sans que l'on sache où cela va nous mener. Élégamment construit et joliment écrit.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un polar hors des clous , travaillé du bout des doigts et résolu avec sagacité .
Un vol de pigeons dans tous les sens du terme !

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Image de J.A. TROYA
J.A. TROYA · il y a
Un récit passionnant et une première enquête menée d'une main de maître ! ;)

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