Hélène

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Age : Moyen Habitat : en plaine, au calme. Occupations :des lectures très diversifiées, toujours à la recherche d'une de ces histoires qu'on est triste de quitter. Court ou long ? C'est la ... [+]

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Quand elle l'a vue pour la première fois son unique pensée a été  : « je ne dois rien laisser transparaître de mon horreur ». Par dignité, par respect aussi pour cet être que la vie avait rendu différent. Peut-être par peur de ses réactions, elle a gardé sur le visage, à grand peine, le sourire qu'elle y avait affiché.
Elle a passé son chemin, cherchant avidement des yeux dans la cour du collège son groupe d'amis fidèles auxquels elle allait pouvoir raconter cette sensation qu'elle avait tellement pris soin de ne pas montrer.

Elle, c'est Loïs, elle a quatorze ans, elle est grande, mince, brune aux yeux verts. Elle est jolie, les garçons lui font des avances timides et maladroites. L'amour, ce n'est pas encore vraiment de leur âge. Ils l'observent, la taquinent, se cherchent mais n'osent encore pas l'aborder. Elle est si belle !! Sûrement qu'elle doit avoir une pléthore d'amoureux exotiques et transis. Ils restent en retrait, préférant jouer le rôle du bon copain pour demeurer dans son sillage, plutôt que celui de petit ami, qu'ils imaginent éphémère et difficile. Elle mène une vie facile au collège, bonne scolarité, intégrée, populaire, courtisée.

L'autre c'est Hélène, ses parents sont des vieux. Elle est très en chair, obèse dit le médecin, mais sa mère s'en soucie peu « on est comme ça dans la famille, on fait plus envie que pitié ». Elle est finalement bien dans sa peau, Hélène, avec ses vêtements achetés au rayon grandes tailles des catalogues de vente par correspondance. Elle a depuis longtemps expérimenté, puis accepté ce rejet immédiat des autres. Elle a fait son primaire dans une petite école de campagne, les enfants avaient appris à la connaître et à l'apprécier. Oh, bien sûr certains ne se gênaient pas pour l'appeler « la grosse baleine » mais elle avait de très bonnes amies, qui la soutenaient beaucoup. Depuis l'entrée en 6ème, ça s'est compliqué. Elle a été séparée de ses amies, qui ont fini par s'éloigner. Ses vêtements ne sont pas à la mode, pire elle sait bien qu'ils ne la mettent pas en valeur. Ses parents ne veulent pas qu'elle se maquille. Elle pourrait être belle pourtant. Alors elle a adopté une conduite détachée. Elle semble être là, Hélène, mais en fait son esprit est ailleurs. Elle sait que cette période de sa vie ne durera pas. Un jour, ces années difficiles seront terminées. Elle a des projets, Hélène, elle a déjà une ligne de vie. Elle écrit très bien, depuis très longtemps. Son père, qui a longtemps travaillé dans l'édition a fait lire le manuscrit de son premier roman à un de ses contacts. Bingo !! Dans quelques mois, son premier livre devrait sortir !! Elle est fière, Hélène, mais ne compte en parler à personne au collège. D'ailleurs elle n'a plus vraiment d'amis, les autres préférant sans doute ne pas être entachés par son manque de notoriété. Alors cette vie d'écrivain, c'est son jardin secret. Du coup elle ne s'ennuie jamais, elle n'est jamais seule : dans sa tête vivent des personnages de romans merveilleux, des intrigues extraordinaires. Mais cette année, c'est un peu spécial, elle vient de changer d'établissement. Son père a pensé qu'avec ses talents littéraires, il serait sage qu'ils laissent à leur maison de campagne sa vocation première et reprennent leurs quartiers dans leur grand appartement de Lyon, afin qu'elle bénéficie de la meilleure éducation possible. Elle s'attendait à rester seule. Espérait ne pas avoir à supporter les moqueries, se tenait prête à faire preuve d'autorité si un petit malin envisageait de la brusquer. Elle ne se laisse pas faire, Hélène, elle refuse d'être une victime. Protégée par sa bulle de rêve, elle n'a prêté aucune attention à Loïs quand cette dernière l'a croisée, indifférente au raz de marée que sa seule existence allait provoquer dans l'ordre si bien établi de cet établissement bourgeois.

Elle a du mal à comprendre, Loïs, comment on peut arriver à ressembler à ça. Ce n'est pourtant pas si difficile de faire attention à ce que l'on mange !! Sa mère lui a appris cela depuis longtemps : tu ne dois pas te goinfrer, ce sont les porcs qui mangent n'importe quoi et les oies que l'on gave. Et puis ce look, mais ce look. Même dans le rayon grande taille, il y a moyen quand même de s'arranger !! D'ailleurs elle essaye d'être tolérante, Loïs, c'est comme ça qu'elle a été éduquée. Mais là, quand même, cette fille, cette nouvelle, semble vraiment tout faire pour être rejetée... Pour ne pas gâcher sa journée avec cette vision matinale, elle décide d'occulter cette fille, de tout faire pour ne plus avoir à la regarder. En tout cas éviter à tout prix d'avoir à lui parler. Sur une dernière moquerie « c'est pas sympa de se moquer, mais là quand même, t'as vu sa robe trop mémé à la grosse vache », elle rejoint son casier.

Hélène arrive bonne dernière pour sa première heure de cours. Normal, elle ne connaît pas le collège, elle s'est un peu perdue. Elle a conscience qu'à peine la porte passée, les murmures vont aller bon train, mais espère pouvoir trouver une place seule, souvent celles du premier rang. Les autres semblent craindre sa proximité, comme si quelque chose de sale, de malodorant se dégageait de sa personne. C'est vrai qu'elle a du mal à tenir sous les bureaux et souvent en occupe une large place. Mais c'est ainsi. A prendre ou à laisser.
Il n'y a plus qu'une seule place de libre, devant, comme elle s'y attendait. Une fille maigrichonne, au visage ingrat avec des lunettes triple foyer occupe celle d'à côté. Hélène reconnaît en elle une de ses consoeurs d'exclusion mais sait qu'elle n'en fera pas une amie. Hélène ne veut pas être une victime, ne considère pas qu'attirer les moqueries des autres soit un facteur de rassemblement. La fille pousse sa chaise sur l'extrême bord du bureau, rassemble ses affaires dans un petit coin et se décale sur une fesse, tout le corps tendu de biais, comme si, en s'asseyant, Hélène risquait de l'écraser. Indifférente, cette dernière prend place, sourit poliment, ne prête pas attention au « faudra sûrement prévoir d'appeler les pompiers pour la désincarcérer » qu'un garçon lance d'une voix forte. Le cours commence, elle sait qu'ils finiront par s'habituer.

Les mois passent...

Loïs est heureuse, Noël approche, elle sait qu'elle va enfin voir son père qui vit à New-York depuis deux ans, depuis qu'avec sa mère, ils ont divorcé. Bien sûr, ils sont restés en bon terme, pour les enfants. Elle a hâte d'être en vacances, cette année scolaire est difficile. Elle aimerait avoir un petit ami, comme sa copine Mélissa, mais les garçons de sa classe ne semblent pas intéressés... En plus le prof de physique-chimie l'a mise en binôme avec la nouvelle, la monstrueuse Hélène. Loïs lui parle le moins possible, c'est comme ça, c'est physique, elle ne peut pas l'encadrer. Pourtant l'autre n'est pas méchante. Ni stupide. Loin de là. Elle a même les meilleures notes de la classe, en français. Et puis elle semble heureuse, tout le temps et ça Loïs, elle ne comprend pas : comment peut-on ressembler à un sac à patates, ne pas avoir d'ami, subir des moqueries et afficher un sourire en coin et un air entendu comme si la vie était merveilleuse ??? Loïs ne comprend pas. Quand Clément, au self, devant tout le monde, pour rigoler, a rempli son plateau de morceaux de pain et l'a posé devant Hélène, seule à une table un livre à la main, en disant « au cas où tu aurais un creux dans un quart d'heure », la salle à manger s'est partagée entre ceux, consternés qui jetaient un oeil discret à Hélène, inquiets de sa réaction et ceux qui se tenaient les côtes à force de rigoler. Loïs ne comprend vraiment pas. Elle qui hésite à partir au collège si d'aventure un bouton disgracieux lui a poussé sur le visage pendant la nuit, n'a pas compris quand Hélène a relevé la tête et a répondu, posément, « C'est très gentil de te préoccuper de mon bien-être, Clément, mais je crains que mes poches soient un peu trop petites pour tout emporter. Je te laisse le soin de débarrasser le plateau. Merci encore ». Sidéré, Clément, sous l'oeil mi goguenard, mi furibard des surveillants, n'a eu d'autre choix que de repartir avec son plateau. Et a écopé d'une dissertation sur le gaspillage. Loïs est partagée, elle commence à apprécier cette grosse fille, même si celle-ci représente tout ce qu'elle a horriblement peur d'être, tout ce contre quoi on la met en garde depuis son enfance : « si tu continue à manger comme ça, tu vas devenir énorme, si tu continue à te comporter comme ci tu n'auras pas d'ami etc, etc.... » Alors Loïs fait comme d'habitude, elle sort de ses pensées ce qui la dérange, se retourne vers Mélissa et organise avec elle sa journée de samedi.

Hélène est heureuse, Noël approche, son livre vient de sortir en librairie. Son titre accrocheur et sa couverture contribuent à en faire un succès. Les jeunes se l'arrachent. Les amateurs de lecture du collège commencent à en parler. Elle a signé « Hélène » tout simplement. L'éditeur a marqué sur le quatrième de couverture que l'auteur n'a que quatorze ans, les critiques louent la qualité de son écriture et lui prédisent une grande carrière. Hélène est heureuse : lorsqu'elle a été prise à partie, au self, par un garçon de sa classe, Clément, qui lui a apporté un plateau de pain, elle a choisi d'en rire et a trouvé les mots pour le déstabiliser. Pour autant, elle le trouve plutôt sympa, Clément, mais prêt à tout pour faire son intéressant. A la bibliothèque, pendant l'heure de perm', il peinait pour faire sa punition. Il est nul en français, Clément, et ce n'est pas cette note ci qui remontera sa moyenne. Alors elle s'est assise à côté de lui et a proposé son aide. Il a cru qu'elle se moquait. Elle l'a rassuré. Ensemble, ils ont fait un devoir correct sur le gaspillage et surtout, ils ont bien ri. Maintenant Clément n'a plus peur d'elle, il la salue dans le couloir. Ce matin, il est venu lui faire la bise. Ses amis ne comprennent pas. Hélène lui a dit qu'elle ne serait pas vexée qu'il l'ignore, qu'elle comprendrait qu'il ait honte d'être vu avec elle. Clément l'a surprise, il a eu l'ai vexé : « mais tu me prends pour qui à la fin ? ». Hélène a compris qu'elle avait généralisé. Clément est devenu son ami. Un jour, peut-être plus, si affinités.

Loïs est déçue. Son père est passé en coup de vent pour Noël. Il ne peut pas rester et ne pourra pas non plus les prendre, son frère et elle, pendant les vacances de février. « J'ai beaucoup trop de travail, tu comprends ma Princesse ? Que tu es belle, je suis très fier de toi ». Mais au moins cette année, il aura su lui faire plaisir : au milieu de la montagne de cadeaux qu'il a déposé sous leur sapin, ce paquet, emballé dans un papier doré : le nouveau roman pour ados que tout le monde s'arrache, chez certains libraires, on craint la rupture de stock : Un jardin en enfer écrit par Hélène.
Cette fille a son âge, Loïs pense qu'elle a une belle vie.
Et elle lui envie son talent, sa richesse intérieure.
Ah, si seulement, elle pouvait être Hélène...

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