Guillotine pour un chat noir

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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Il est un secret qu'aucun légiste ne partagera. Je suis d'ailleurs intimement convaincu que pas un d'entre eux ne viendra vous confirmer ce que je m'apprête à vous écrire. Pour des scientifiques, il y aurait en effet de quoi rougir, mais toute honte bue, je vous le confesse : nous sommes quelque peu superstitieux.

Cette particularité, ce n'est pas anodin, nous la partageons avec soldats et marins. Ne riez pas, car il est vrai que se cachent dans les replis du monde des créatures invisibles avides de nos cœurs sensibles que l'horreur attire. Et lorsque la nuit, guillotine du jour, révèle en nous l'humble singe nu pétri d'angoisse qui hurle à la lumière, lorsque la calme maîtresse de nos heures lit par-dessus votre épaule solitaire, lorsque fleurissent les yeux des morts dans vos rêves effrayés, sachez qu'alors la raison n'est plus d'aucune utilité.

Baudelaire écrivait à très juste titre que la superstition est le réservoir de toutes les vérités, alors prenez la peine de m'écouter et permettez-moi de suggérer le très inconvenant scénario du trépas du membre le plus pénible de votre clan.

Assurez-vous également d'être sur les lieux, muni d'un solide alibi bien sûr. Guettez l'arrivée du légiste. Avant d'entrer, vous constaterez qu'il regardera votre toit, conformément à cet ancien prescrit qui nous révèle que voir des pies jacasser au-dessus du faîte de la maison d'un défunt est la preuve qu'y réside encore une âme troublée.

Sur le seuil de la porte, vous noterez qu'il prend soin de demander la permission d'entrer, précaution parfaitement inutile quand on sait que son mandat l'autorise à vous faire plaquer au sol dans l'éventualité où il vous prendrait la fantaisie de refuser. Il s'agit en fait d'une élémentaire politesse pour qui veut éviter de froisser feu l'occupant des lieux et ainsi préserver la qualité de ses nuits.

Mettez de côté votre attitude faussement éplorée que vous réservez à ces personnes que vous n'êtes pas vraiment tristes de voir mortes, et restez attentifs. Vous constaterez que le légiste demande toujours si le défunt était seul ou pas au moment de son trépas. Croire qu'il s'agit d'une manière de désigner un éventuel suspect est du dernier naïf. D'abord parce qu'un véritable meurtrier mentirait, ensuite parce que même un enfant sait comment tuer quelqu'un sans être physiquement présent. En réalité, il s'agit là d'une subtile manière de repérer un faux positif dans le constat des pies, à savoir qu'une âme susceptible peut très bien se troubler d'avoir seulement dû agoniser toute seule.

Poursuivons. SI vous avez la chance de voir un jour un de mes collègues à l'œuvre, ce qui n'arrivera probablement pas, soyez attentifs à ses gestes. Vous ne le verrez jamais croquer les orteils du mort pour s'assurer qu'il l'est bel et bien. Évaluer le moment du décès exige en effet la prise de la température rectale au moyen d'un thermomètre à viande, ce qui ne peut bien sûr se faire sans incident que si le défunt en est bien un.

Il n'y a cependant guère de chance que vous puissiez assister de bout en bout à notre sombre office, avant tout parce qu'il est de bon ton d'invoquer le secret judiciaire afin d'avoir la paix. C'est ainsi que vous ne verrez probablement pas ce moment où nous vérifions le caractère plus ou moins rigide des membres du défunt. Même dos au mur, les légistes « sérieux » continueront d'invoquer quelque vague sornette pseudo-scientifique avec un nom latin pour se justifier, et certainement le phénomène du « rigor mortis », baliverne éculée que l'on répète depuis des décennies. Ma superstitieuse vérité est là et elle rime, ce qui prouve bien sa valeur : un mort qui tarde à se raidir est un mort qui a quelque chose à dire.

Continuons à imaginer cet examen médico-légal que vous ne verrez pas puisqu'il se déroulera derrière une porte fermée ou des policiers armés. Vous ne verrez donc pas le légiste tendre l'oreille en poussant sur la poitrine pour capter les quelques filets de mots que le mort dissimulait encore dans son dernier râle et qui peut-être lui révéleront l'identité d'un éventuel meurtrier. Et vous ne le verrez pas non plus se plonger patiemment dans ses cornées blanchies, tel un haruspice, pour guetter ce moment où la blancheur s'écartera pudiquement pour révéler la dernière scène gravée dans le regard de l'agonisant.
Non, jamais mes collègues n'avoueront tout ça, car au panache de l'aveu que nos meilleurs trucs relèvent tout simplement de la magie, ils préfèrent la prétentieuse fumisterie d'une façade que j'ose appeler « chiantifique ».

Je terminerai en tordant le cou – sans mauvais jeu de mots – à une idée fausse très répandue selon laquelle nos patients ne se plaignent jamais de nos services. En réalité, nous servons toujours la même très exigeante cliente, cette funeste impératrice que l'ami Charles B. décrivait si bien dans toute sa nudité et qui à défaut d'avoir encore un fleuve exige toujours, pour la rançon de ses faveurs, que l'on paye son passeur.
Laissons derrière nous le Styx, asséché depuis longtemps, et sa vile monnaie qu'il fallait déposer sur les yeux du mort pour payer le vieux Charon. À l'ère de l'information, du changement climatique et du paiement sans contact, c'est aujourd'hui la vérité du trépas qu'il faut payer en glissant dans la bouche du mort un petit manuscrit de papier sur lequel on l'aura préalablement rédigée.

Si le légiste a raison, le prix sera dûment payé et sa cliente satisfaite fera s'envoler au jour des funérailles une paisible alouette, née de la bouche du défunt à la faveur de la nuit. Mais si par malheur il se trompe, alors c'est un geai revendicateur qui viendra annoncer de sa cliente la rancœur ; oiseau lugubre qu'il est bien agaçant de voir sans cesse revenir frapper à ma fenêtre les soirs d'orage ou hanter mon hall d'entrée les nuits de pluie ; et qui explique pourquoi chaque soir, je veille à prendre sur mes genoux mon gros chat noir.

L'erreur n'est pas crime, disait Sénèque. Manifestement, il n'était pas légiste.
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Plume de paon · il y a
insolite et grinçant.
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Sabri Na · il y a
Texte caustique, méticuleux et non dénué d'humour soigneusement dosé !
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Virgo34 · il y a
Un récit prenant, un bon moment de lecture.
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Mome de Meuse · il y a
J'ai adoré le ton de votre récit, pour le moins insolite. Macabrement drôle.
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Ombrage lafanelle · il y a
J'ai lu sans lever mes yeux du récit, le souffle retenu en attente de la phrase qui suivait la précédente à chaque ligne. C'est rare que je me sente autant happée par un texte. Mais là, en dehors des infos utiles et véridiques qui parfaient un peu plus ma culture générale, je dois dire que le style est prenant et l'histoire intrigante. Donc j'appose mon j'aime
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Aurélien Partoune · il y a
Un tout grand merci pour ce très beau commentaire ! Je suis ravi que mon texte vous ait plu :)
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Armelle Fakirian · il y a
Cette histoire originale qui siérait bien à Halloween 🎃. Un humour décalé et la beauté de l’écriture aussi précise qu’un coup de scalpel la rendent très agréable à lire. J’aime beaucoup.
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Ralph Nouger · il y a
Bien écrit, plaisant à lire !
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Champo Lion · il y a
Hello Aurélien!
Brillant! M'étonnerait que texte remarquable se balade longtemps avec ses onze malheureux petits coeurs...
Sous le charme.
Champolion

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Aurélien Partoune · il y a
Merci beaucoup Champolion ;)
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Brigitte Bardou · il y a
Un texte original fort bien écrit et, sous ses dehors sérieux, plein de dérision.
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Liam Azerio · il y a
Un ton particulier, qui donne de l'intérêt à cette analyse situationelle.

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