Fumer tue

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Comme une odeur d’égouts se dégage de la pièce sombre et bordélique. Comme si les toilettes refoulaient la pluie sauvage de ces dernières heures. La lumière tamisée n’aide pas spécialement à voir la scène. Cela rajoute à l’ambiance.
J’allume ma cigarette quand le semblant de portier m’indique le panneau « Interdit de fumer ». Quel monde, je vous jure... Bientôt, on ne pourra plus fumer nulle part, j’en suis sûr. Mon assistant, ou devrais-je dire le lieutenant Brichard, m’accompagne vers la salle de bain. Son teint blafard du jeune qui ne connaît pas le métier m’indique clairement ce que je suis censé voir, avant même de rentrer.
Comme une odeur de cadavre faisandé se dévoile de la pièce. Pourtant, le corps est dans cet état que depuis quelques heures. Les clients doivent tourner rapidement dans ce boui-boui, et les clients des clients aussi d’ailleurs. La jeune femme, blonde au reflet d’argent, me dévisagerait presque, si elle était encore vivante. Pas de bol.
La victime s’appelait Johanna. Johanna, la fausse pute de luxe, de son petit nom complet, en tout cas celui que le quartier lui donnait. Trop chère pour le commun des mortels, mais pas assez pour pouvoir se payer une vraie chambre d’hôtel. Son maquillage commence à couler le long de son visage, pour terminer dans la baignoire qui avait fini de déborder avec l’arrivée des effectifs. Cela ne la met clairement pas en valeur. Dommage.
Comme une odeur de sexe traîne ça et là pour rappeler, si besoin est, le plus vieux métier du monde. Ou peut-être est-ce le quartier entier qui respire ce fumet. On ne sait plus trop, dans le coin, difficile à dire. Brichard m’indique les préservatifs qui jonchent le sol un peu partout. Pas d’hygiène, mais au moins elle se protégeait... Enfin, pas de tout il semblerait.
Je remarque la trace de couteau le long de son poignet. Propre, concis, dans le bon sens. Elle paraîtrait savoir ce qu’elle faisait. L’arme du crime, elle, était déjà partie au labo, et on ne retrouvera que les empreintes de la jeune prostituée sur le manche, à coup sûr.
Comme une odeur de victime règne dans l’atmosphère. Une victime de la vie. Un peu classique comme cas en vrai. Limite d’école. Ce n’est pas avec ça que ma carrière va s’envoler, c’est sûr. Déjà, elle ne s’arrêtera pas là, faut pas se plaindre.
Quant à savoir pourquoi... Le nombre de réponses possibles est important en soi. On souhaite généralement mieux pour sa fille, après tout. Des études qui ne marchent pas, un mari violent à fuir, que sais-je. On trouvera toujours une raison à dire. Et concrètement, je m’en fous. J’ai besoin de fumer.
En observant bien, on distingue que ses poignets sont légèrement bleutés, montrant des attaches probables. Seul un œil avisé comme le mien peut s’en apercevoir. On peut mettre cela sur le compte des menottes en velours que l’équipe scientifique a trouvé sur le lit. Madame aimait les jeux coquins... Ou pas.
Comme une odeur de lâcheté se répand dans cette affaire. Aucun témoin ne s’est manifesté avant notre arrivée, et il n’y en aura pas. Les filles devaient être trop occupées avec leur client respectif cette nuit, et généralement s’employaient à ne plus faire trop attention à la concurrence. Quant aux consommateurs, ils préfèrent ne pas se faire connaître. Ça serait gênant que leur nom apparaisse dans un rapport lié à la prostitution, n’est-ce pas ? Des avis de leur femme.
Pas de bruit suspect non plus. Enfin, rien de plus suspect que d’habitude en somme. Pas de trace de lutte également. Finalement, à part le client qui a signalé au tôlier qu’il y avait une fuite d’eau dans une chambre, on ne peut pas dire qu’il y ait beaucoup d’éléments.
Les dernières photos sont prises, l’ASPTS décide qu’il était temps d’emporter le cadavre pour l’autopsie. L’hémorragie externe sera confirmée, évidemment. La consommation de drogues aussi, mais il fallait bien ça pour vendre son corps sans tomber dans la folie. Et il fallait bien se vendre pour pouvoir acheter sa came. Cercle vicieux, va. Moi aussi, je suis en manque, mais au moins, moi, c’est légal.
Comme une odeur de sang, coagulé de surcroît, se manifeste lors de la mise en bière du corps. Ça me donne toujours soif, ça. La mise en bière, pas le sang. Je passerais au bar d’à côté prendre un demi avant de rentrer au poste. Ça ferait du bien à Brichard aussi, pour lui faire changer son goût en bouche et reprendre quelques couleurs. Et puis, une cigarette au passage, tant qu’on y est.
J’écoute attentivement mes collègues raconter leur pseudo-avis sur la question. Le consensus est de mise : suicide. La raison ? Un client de trop. Simple, efficace, pourquoi chercher plus loin ?
Un compère tatillon s’étonne tout de même que tous les éléments soient si visibles, que d’autres pistes pourraient être envisagées, comme un meurtre passionnel ou un client trop pervers. Cet avis n’amasse pas les foules, c’est le moins que l’on puisse dire.
Tous les éléments sont clairs justement, pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Et même si c’était le cas, comment retrouver la trace d’un tueur parmi tous les clients de passage ? On n’allait tout de même pas ramasser tous les poils qui traînent ni analyser chaque tache de spermes abandonnée sur les draps, ça n’aurait pas de sens et on gâcherait l’argent du contribuable pour ça. Et le contribuable, il nous le fait savoir qu’il n’aime pas que l’on gaspille son argent. Ah ça.
Les robinets étaient restés ouverts, c’est aussi très significatif d’un suicide. On laisse l’eau couler, comme un appel au secours ou pour se donner une chance. Le type d’entaille pour que cela aille plus vite, pour moins souffrir. Tout est pensé après tout.
Même le client qui a signalé le débordement a un alibi, étant donné qu’il était lui-même, disons, occupé. Il n’aurait jamais eu le temps entre son affaire et sa déclaration. On ne va pas mettre des innocents en prison, tout de même.
Sans compter la caméra de sécurité à l’entrée qui ne sert à rien, vu que tout le monde semble passer par les sorties de secours qui, elles, sont complètement vierges. Un atout dans ce genre d’endroit. Et puis, sérieusement, pourquoi s’emmerderait-on pour une prostituée, franchement ? Bordel, faut vraiment que j’aille prendre ma dose de goudron, je vais craquer sinon, et ça serait très bête de tout gâcher maintenant. Si près du but.
Personne ne se précipite pour réclamer l’affaire, même pas le collègue tatillon. En fin de compte, à part une tonne de paperasse à remplir et une famille à prévenir... On peut comprendre le manque de motivation. Parfait. C’est donc avec beaucoup de mansuétude que je me distingue en acceptant de prendre le dossier. Le plus impassible possible, il ne faut pas que l’on pense que j’en ai réellement envie. Au cas où, on ne sait jamais. Et puis, je veux sortir fumer, le plus vite sera le mieux.
Comme une odeur de victoire se présente à moi. C’est comme si l’affaire était résolue après tout, sans problème. Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis juste déçu, personne n’a remarqué l’histoire des poignets bleutés. Peut-être durant l’autopsie. Je ne vais pas les prendre par la main non plus, ça serait idiot de ma part. Mais tout de même, j’avais pensé à chaque détail, ils auraient pu faire un effort.
Personne ne pourra imaginer que c’est moi le responsable de tout ça, après tout. Tout est bien qui finit bien, non ? Enfin, bon, quand je vois dans quel état je me mets quand je suis en manque, je me dis qu’il faut absolument que j’arrête de fumer.
Je quitte enfin la scène pour me rendre sur le trottoir, et sors mon paquet à moitié entamé de ma poche. « Fumer tue ». Tu m’étonnes.

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