Fugue d'automne

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J'ai commencé à écrire des textes, surtout de fiction, quand j'étais enfant et n'ai pas arrêté depuis. C'est pour moi une fonction vitale  [+]

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Depuis combien de temps vit-il, ou plutôt loge-t-il dans cette maison de retraite ? Depuis que l'âge, dit-on, l'a rattrapé ! Triste ballet de cannes, de déambulateurs, de fauteuils roulants dans les couloirs aux murs fades, dans le jardin aux fleurs tristes. Rien que des têtes blanches. Des peaux anémiées. Des discours limités à la météo, au menu du jour, aux récriminations envers les enfants qui ne viennent plus ou dont la vie ne correspond pas aux critères des époques précédentes. Ni chiens ni chats et il est interdit de jeter du pain aux corbeaux, seuls oiseaux qui osent encore s'approcher. Côté extérieur, les journaux et la télévision annoncent quotidiennement la folie et la désespérance des hommes. Hansel se découvre chaque jour un peu plus abattu.

Pourtant, ce matin, les trilles d'un oiseau l'ont réveillé. Il écarte doucement un pan du double rideau puis ouvre avec précaution le battant de la fenêtre sans inquiéter la petite boule de plumes. Un rouge-gorge le fixe de son œil rond, puis tourne silencieusement la tête vers les montagnes, regarde encore le vieil homme et reprend son chant doux et mélancolique. Un chant d'automne.
« Où étais-tu parti tout l'été, toi qui as la chance d'aller et venir librement ? » interroge Hansel qui n'avait pas adressé une phrase aussi longue à quiconque depuis bien longtemps. Il cherche les restes du pain qu'il cache dans sa poche après les repas sans jamais pouvoir l'offrir aux oiseaux : le gardien semble attendre l'occasion de tirer sur tout ce qui vole. Alors il va les jeter aux poissons et aux canards de la rivière, toujours pressés et peu bavards. Deux jours de pluie l'ont même privé de cette brève évasion. Il émiette alors sa réserve sur l'appui de la fenêtre tout en surveillant l'éventuelle approche du gardien. Nouvel échange de regards doux et de mots enchantés, puis le rouge-gorge s'envole, du pain dans le bec. Il fera trois fois la navette dans la matinée. À son dernier passage, il offre un long concert que seule interrompt l'ombre du gardien caché derrière le grand chêne. « Sauve-toi vite », dit Hansel avec de larges gestes suivis d'effet : l'oiseau disparaît au plus haut du feuillage tandis que l'homme au fusil menace Hansel du doigt.
Une partie de cette chaude journée se passe à attendre le petit ami rouge et gris. Il l'aperçoit plusieurs fois qui vole devant la fenêtre, lance quelques trilles, tourne la tête dans sa direction puis se dirige vers les lointaines montagnes. Comme une incitation. La ligne bleue des Vosges ! Hansel la contemple chaque jour, la voit se teinter de blanc l'hiver, de rouge au soleil couchant et de nostalgie à chaque moment. Le vent qui souffle dans les hautes forêts, les chemins qui invitent à y pénétrer, les pépiements d'oiseaux invisibles, les poursuites d'écureuils de branche en branche, ses anciens animaux familiers : la nature toute entière semble l'appeler.

Il pousse la porte de sa chambre, longe les couloirs déserts, traverse le hall et ouvre le lourd vantail sur la liberté.
Au bord du fleuve, l'air est plus frais. Des poissons multicolores jaillissent de l'eau vert jade. Il reconnaît le chant de chaque oiseau dans l'épaisseur des peupliers jaunes et roux. À l'abri d'un buisson, le rouge-gorge l'attendait et volète au-dessus de lui. De l'autre côté du fleuve, un chien au poil bleui par le crépuscule vient à sa rencontre. Celui de Gauguin, évasion exotique dont une reproduction restait enfermée sur un mur de sa chambre ? Non, c'est son bon Yori, et ce n'est pas la mer tahitienne qui bruisse au loin. C'est le vent dans les forêts de sapins maintenant toutes proches. Les aiguilles crissent sous ses pas. Des grillons sautent de part et d'autre du chemin. Un coucou lui souhaite la bienvenue. « Par ici, par ici » strient les écureuils. Il comprend le langage de chaque bête. Un bruit se précise. Le trot d'un cheval. Aurait-on lancé la police montée à ses trousses ? C'est Sheïtan, le poney cher à son cœur. Arrivé à sa hauteur, il pose sa grosse tête rousse sur la fragile épaule du vieil homme, « cela fait si longtemps qu'on ne s'est pas promenés » hennit-il. Il avance et s'arrête près d'un empilement de troncs, escabeau providentiel. « Monte, on rentre chez nous ».
Beaucoup de kilomètres encore à parcourir au pas lent du bonheur retrouvé. Le soleil lance ses derniers rayons quand ils atteignent le pré fleuri et la maison aux volets clos. Naïa, longs poils blancs et regard amoureux, surgit de la grange en aboyant joyeusement, suivie de deux boules pataudes. « Viens te reposer, je surveille ». Le chat gris se frotte vigoureusement contre les jambes de l'arrivant : « Assieds-toi sur le banc pour regarder le coucher de soleil, je vais réchauffer tes jambes ».

Pendant de longues semaines, l'automne continue à dérouler les fastes de ses chaudes couleurs et les cadeaux de ses pommiers, de ses châtaigniers, des champignons de son sous-bois et des légumes du potager remis en état. Chaque jour, après avoir soigné bêtes et plantes, le vieil homme chemine dans la montagne à pieds ou à cheval. Il revient chargé de bois sec pour les flambées du soir dans l'âtre. Le chat ronronne sur ses genoux, les chiens se couchent à ses pieds en levant de temps en temps vers lui des yeux alanguis. Il ouvre alors l'un des livres qui l'attendaient sur les rayons de la bibliothèque et qui l'emmènent plus loin encore, à la rencontre de mondes inconnus ou tapis au creux de ses souvenirs.

Jusqu'au jour où le petit peuple des animaux se met à caqueter, couiner, gronder, hennir à qui mieux mieux. Le chat s'aplatit sous le fauteuil, chiens et volatiles se précipitent au débouché du chemin de la forêt. Devant les crocs menaçants et la cacophonie ambiante, les deux hommes qui viennent d'apparaître se pétrifient. Le gardien de la maison de retraite et un gendarme ! Ils appellent d'abord avec des mots aimables, puis de plus en plus courroucés. Ils font mine d'avancer encore. Alors, d'un seul élan, les animaux bondissent. Sus aux intrus. Les chiens mordent, le chat jaillit de sa cachette toutes griffes dehors, les oies pincent, le coq et les poules piquent, le cheval exécute ses ruades les plus spectaculaires et les bêtes de la forêt ne sont pas en reste : des nuées d'insectes et d'abeilles aiguillonnent les deux têtes hostiles, les écureuils les bombardent de pommes de pin. Les lapins eux aussi entrent dans la danse : ils précèdent les deux indésirables pour lâcher des chapelets de crottes glissantes sous leurs pieds. « Pas prêts de revenir » chantent les oiseaux tandis que le cheval hennit de rire et que le bonheur tranquille revient s'installer au paradis de l'homme et des animaux.

On dit aussi que ce jour-là, les trolls alsaciens demandèrent aux arbres de refermer définitivement le chemin pour que nul fâcheux n'en trouve plus l'accès. Ce pays est maintenant celui d'Hansel et de ses petits amis. Pour l'éternité.
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Jacques Degain · il y a
Belle histoire d'amour dans un pays de douceurs, de générosités et aussi de plaisirs. Tu nous rendras quand même Hansel un jour ? Avec Emilie, bien sur
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Françoise Cordier · il y a
Merci Jacques d'être passé par ces Vosges de rêve, mais je crois que je laisserai maintenant Hansel y reposer paisiblement. Emilie ressortira peut-être un jour d'inspiration.
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Gali Nette · il y a
Un appel à la liberté de finir nos jours comme bon nous semble ? A ne pas faire lire en EHPAD, trop tentant de faire comme Hansel :))
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Françoise Cordier · il y a
Histoire à moitié vraie ; il est maintenant dans ce lieu dont il rêvait pour l'éternité.
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Mijo Nouméa · il y a
FABULEUX!!!!
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Françoise Cordier · il y a
Comme une fable, oui !
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Joëlle Brethes · il y a
Quel joli petit "conte" ! ;)
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Françoise Cordier · il y a
Merci Joëlle
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Daniel Nallade · il y a
Un texte fort, émouvant !
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Françoise Cordier · il y a
Merci Daniel
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Camille Berry · il y a
Une fugue qui nous transporte dans un monde poétique, en accord avec une nature magnifiée par le cœur...
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Françoise Cordier · il y a
Merci, contente de pouvoir retrouver les liens effacés
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Ginette Flora Amouma · il y a
Quel plaisir de vous relire .
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Un bel hommage à la liberté comme dans beaucoup de tes nouvelles. J'aime cette fugue d'automne qui se déploie majestueusement.
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Françoise Cordier · il y a
Merci Daisy, et ça permet de faire redémarrer la machine
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Daisy Reuse · il y a
J'avais aimé la première lecture et j'aime encore ce beau texte!

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