Fin de route

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Et ce fut tout.
Plus un mot ne fut prononcé.
Ils décidèrent d'en rester là.
Ils avaient toujours pensé que leur couple ne prendrait fin qu'à la disparition de l'un des deux.
Il y avait eu l'émerveillement de la rencontre adolescente, la joie de vivre ensemble et de jouer aux adultes, la naissance de leur fille, la gravité et le bonheur des jeunes parents, la plénitude de la maturité... et puis c'était arrivé.
Une fêlure d'abord. Qui s'étend lentement s'élargit jusqu'à la brisure.
Pour Hélène, cela avait commencé par un regard.
Ou plutôt l'absence d'un regard.

Cela se passa à l'occasion du mariage de leur fille unique, Éloise. Après tant d'histoires ratées la ramenant en pleurs chez ses parents, elle avait enfin trouvé l'homme qui lui convenait.
Depuis son adolescence, Mathieu et Hélène avaient passé beaucoup d'heures à parler de leur fille, de son instabilité, de son attirance pour les hommes impossibles, de ses difficultés à garder un travail. Ses études abandonnées sur un coup de tête, les petits boulots qui s'enchaînent entrecoupés d'errances, des hommes suivis au hasard puis le retour chez ses parents à sangloter dans sa chambre de jeune fille.
Leur préoccupation pour Éloise les unissait dans une inquiétude partagée, mais progressivement leurs positions divergèrent.
Chez Mathieu, l'agacement prit peu à peu le pas sur la compassion.
Du côté d'Hélène, l'amour inconditionnel l'amenait à plaindre et à prendre farouchement le parti de sa fille, quand Mathieu tentait de lui faire discerner sa part de responsabilité.


Dans ces moments, Hélène le jugeait dur et sans cœur et remarquait les plis amers autour de ses lèvres, Mathieu, lui reprochait sa mollesse et croyait en voir la confirmation dans l'affaissement de ses chairs. Sa gentillesse qui l'avait tant réchauffé devenait à ses yeux un manque de caractère, une faiblesse. Sans même s'en apercevoir, sa déception pour sa fille s'étendit à son épouse.

Le jour du mariage, Hélène triompha : « Tu vois, je te l'avais dit qu'elle serait heureuse, qu'elle sortirait de cette malchance ! J'avais raison ! »
Mathieu acquiesça sans rien dire.
À l'église, quand le prêtre unit les jeunes mariés, Hélène sentit son cœur se gonfler d'une émotion qui lui amena les larmes aux yeux ; elle se tourna vers Mathieu pour partager avec lui ce moment unique dans leur histoire et là...
Non seulement Mathieu ne la regardait pas, mais elle le vit observer les vitraux de l'aile opposée, dans une parfaite indifférence.

Hélène ressentit cet évitement comme une désertion.
Celui qu'elle considérait comme une part d'elle-même, cet homme était maintenant Autre.
Le froid de l'abandon l'envahit, ravivant des blessures d'enfance.
La même solitude glacée qu'elle avait éprouvée à la disparition de sa mère.
Son amour pour Éloise, ainsi que son attachement aux convenances, lui permirent de jouer son rôle de mère de la mariée, sans rien montrer aux convives de son désarroi.
Mathieu, quant à lui, fit preuve d'une courtoisie, dont seule, Hélène, vit tout le détachement.
Éloise ne remarqua rien, narcissique par nature, et toute à la joie de ce jour.

Le soir, Hélène tenta d'en discuter avec Mathieu, qui feignit l'étonnement et nia son interprétation. Pour la première fois de leur mariage, Hélène sentit que la confiance et la franchise s'étaient dérobées. Leur lien qui tenait de l'évidence n'était plus.



Mathieu vit bien la peine d'Hélène, mais il ne trouva plus trace en lui de l'élan qui l'avait toujours amené à la consoler. Il était figé dans sa douleur, empêtré dans des sentiments contradictoires de colère, de mépris, d'envie de fuir, de culpabilité et l'incompréhension de ce qui lui arrivait.
D'où venait cette froideur qui paralysait toute tentative de dialogue ?
Les jours suivants, Hélène essaya, à nouveau, de retrouver le chemin de complicité fluide parcouru tant de fois, mais il était devenu aride, parsemé de silences lourds et de mots suspendus dans le vide, ne se rencontrant pas.
Les gestes qui jusqu'alors, naissaient sans intention dissonaient par leur retenue, chargée de doutes.
Hélène souffrit beaucoup. Elle se réfugia dans d'autres activités pour se protéger.
Les paroles se firent plus rares, les étreintes s'étiolèrent et un dimanche matin, réunis par hasard au petit déjeuner, Hélène tenta une nouvelle fois de faire comme avant.
Mathieu buvait son café en regardant par la fenêtre, elle tartinait sans relâche son pain.
— Encore un peu de café ?
— Non, ça va, merci.
Elle imagina parler de la manière dont ils allaient occuper leur dimanche, se retint, car ils ne faisaient plus rien ensemble, échanger à propos de leur fille, mais Mathieu ne développait plus jamais le sujet, évoquer leurs amis, mais ils n'en voyaient plus... l'interroger sur sa mère ?
— Tu as eu des nouvelles de ta mère ?
— Oui, hier.
— Elle va bien ?
— Oui, ça va.
Hélène sentit les larmes de découragement monter aux yeux.

Elle le regarda ne pas la regarder et sut que c'était fini.
Et ce fut tout.
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Romane Claren · il y a
Vous avez superbement raconté cet amour et cette intimité qui se délitent au fil du temps... je vote !
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Romane!
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Patrick Peronne · il y a
Un texte qui me fait penser à - Le mépris - de Moravia. Sauf que là, c'est la fin d'un amour auquel ne s'ajoute rien d'autre qu'une terrible indifférence.
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Patricia Besson · il y a
Sûrement aussi la routine..mais gardons de cet amour qui prend fin les merveilleux moments. Texte très bien construit j'ai beaucoup aimé. Bravo
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Patricia!
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Marie Guzman · il y a
glaçant
précis captivant
un texte qu'on aimerait mensonger, mais ce fut tout. L'amour est parti ... triste départ

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Les Histoires de RAC · il y a
Un texte riche en crescendo. Juste un bémol sur la dernière phrase qui n'est peut-être pas nécessaire, mais ce n'est que mon avis ♫
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Eve Lynete · il y a
L'amour s'érode. Cependant, les années passées, riches, laisseront de merveilleuses sensations.
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A. Sgann · il y a
Triste et émouvant !
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Doria Lescure · il y a
Voilà un récit bien construit et écrit en mode portrait d'une rupture, raconté dans une tonalité fluide quasi chirurgicale qui donne à cette histoire toute la densité requise.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire, Doria.
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Annabel Seynave- · il y a
De petites touches finement observées, une écriture sobre mais précise, une histoire à la fois tragique et banale, du grand art, j'ai beaucoup aimé.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Annabel
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Mireille Bosq · il y a
Elle a la chance de la lucidité. Donc il lui reste un avenir à renouveler.
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Isabelle Levy · il y a
Oui c'est vrai...Merci de votre lecture, Mireille

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