Être et laisser croître

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Ce texte assez sombre mêle habilement une thématique violente – la guerre – à une tonalité très bucolique. Étonnant, mais réussi ! Les

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Enfin le silence. La nuit a avalé l'horreur sonore des dernières heures. Cris et tirs mêlés, chocs des projectiles, secs sur les murs. Sourds sur les corps.
Allongée sur le sol, en position fœtale, je ne bouge plus. Je reprends conscience petit à petit. Quelque temps auparavant, j'ai sauté ce mur et me suis affalée, surprise, au milieu des feuilles immenses.
Depuis, mon cerveau en cherche le nom. Des cucurbitacées c'est à peu près sûr. Lesquels par contre ? Ma mémoire me submerge de noms, de photos botaniques, d'images de marché. Du jardin parental.

Le velours d'une feuille ondulant dans un air léger me caresse la joue. C'est surprenant cette douceur organique. C'est agréable après la poussière et la crasse de la rue. La chaleur du sang. Je me souviens de Dimitri. Victor. Marie.
Mes compagnons de la dernière nuit. Mon dernier carré. On leur en a fait baver, ça c'est sûr.
Puis cette dernière seconde.

Je suis toujours étendue.
Je sens les premières fourmis qui commencent leur exploration sur mes chevilles. Le jardin intègre déjà ma présence. Peu lui importe ce que j'ai fait. Encore moins ce que je ferai. Le grouillement de l'instant que j'ai dérangé par ma chute a repris sans se questionner. Je sens jusqu'aux tiges des potirons – j'ai décidé que ce devait en être – se délier et chercher comment s'adapter à mon corps.

La lune éclaire en noir et blanc un paysage fantastique d'enchevêtrement végétal. Les yeux à hauteur du sol j'observe : des racines aux feuilles, une faune sauvage court, rampe et fouit. Mange, digère, défèque. Meurt. Nait.

Cela fait longtemps que je n'ai pas vu une telle diversité vivante.
Les premiers jours, rats et souris nous ont entourés, explorant, fouinant dans les nouveaux territoires rendus accessibles par la guerre, mais bien vite ils ont abandonné les hommes à leurs actes d'inconscients.
Les oiseaux ne survolaient même plus la ville. Les non-humains s'étaient retirés dans des contrées plus accueillantes. Comme ce refuge, pourtant créé par mes frères et sœurs de destruction.

À quelques centimètres, j'assiste à une mise à mort. Trois coccinelles ont trouvé une colonie de pucerons sur une branche de tomate et les ogres s'en donnent à cœur joie au milieu des minuscules insectes. Les quelques fourmis occupées à traire leur troupeau ne peuvent le protéger des appétits féroces.
Un moment, je pense à la guerre qui m'a menée ici.
Cela me frappe soudain. Rien n'est plus éloigné. Les morts du jardin sont innombrables, mais aucune n'est inutile. Il n'est question que de vie dans les luttes jardinières. Pas d'ego, de patriotisme, de défense d'intérêts nationaux plus grands que les individus. Juste une multitude qui fait ce qu'il faut pour vivre.

Le soleil est juste dessous l'horizon. Dans la lumière douce qui redonne petit à petit au jardin ses couleurs, je suis maintenant assise. Je regarde les plantes pousser. Des limaces orangées rampent vers des fraisiers protégés par une barrière de cendres. Elles cherchent un passage vers les premiers fruits encore verts.
J'ai l'impression de sentir les lombrics inlassablement labourer la terre, nourrissant ainsi racines et rhizomes, posant les fondations de ce havre végétal aléatoire. Je vois les interactions, les symbioses et les parasitismes.

Au milieu des grattements, frôlements et courants d'air, j'entends soudain un bruit. Un bruit plus fort que tout ce que j'ai entendu. Un hérisson ? Un chat ? Peut-être même un renard qui vient chercher une proie ? Il m'attire.

Je me fige. Dans l'ombre d'une porte, une fillette me regarde, tétanisée. Entre huit et dix ans, le visage et les cheveux sombres de crasse, les yeux billes brillantes qui accrochent la lumière montante. Dans sa main droite, elle tient un sac de toile vide et terreux, de l'autre un couteau émoussé tourné vers le sol.
Dans sa surprise, son attitude et son regard, je sens mon incongruité. Intruse dans ce cycle où tout se tend vers la croissance quand je ne suis qu'instrument de mort gratuite.

Je lève la main pour la saluer, la rassurer. Elle ne bouge pas. Je déplie mon corps, fais circuler le sang dans mes jambes. Je regarde l'enceinte du jardin pour la première fois. Cette limite qui le sépare du territoire pour lequel je me bats. Le lopin est engoncé dans des immeubles gris à plusieurs étages aux sommets détruits et aux façades colorées de fumée d'incendie. Seuls permettent d'y accéder la porte et le mur en partie effondré par lequel je suis arrivée. Au nord-est, sauvages plantes libres, des lierres ont grimpé de quelques mètres avant d'être brûlés dans la destruction de leur support. Je les sens pourtant prêts à relancer leur quête héliophile.

Je fais un pas. La fillette ne bouge pas. Je m'arrête. L'idée de m'approcher d'elle me répugne. Je la regarde une dernière fois, esquisse un sourire et fais demi-tour vers le mur. Mon pied bute sur quelque chose. Mon arme est recouverte de plantes. Je la ramasse. Le métal est humide de rosée, avec quelques traces de terre là où elle a touché le sol lors de ma chute.

Des pierres disjointes permettent mon escalade hors du jardin.
J'enjambe le sommet et commence à redescendre. J'attarde mon regard dans les verdures, sans chercher la jeune fille.

Le soleil se lève, ses rayons traversent la porte entrebâillée, faisant briller le sol de multiples teintes émeraude. Sa lumière mêlant lueurs céladon et flamboiements orangés m'éclaire et me réchauffe.

Puis le claquement gigantesque du premier tir de la journée. Un sniper dans mon dos.
Je tombe à la renverse et m'écrase au sol.

Les verts, marron, noirs et beiges se mêlent et s'assombrissent sur ma poitrine. La tache s'étend alors que je fixe le mur devant moi. Un bref flamboiement carmin s'éteint dans la poussière qui borde mon corps. À la frontière avec le ciel, un scarabée me fixe, indifférent, tandis que je retourne au cycle de la vie.
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ellis bell · il y a
Enfin le silence et enfin la nuit, oui!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Beau texte, j'ai aimé, mon soutien.
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Occean Renald · il y a
c'est jolie Pierre, style original et soigné !
C'a m'a fait plaisir de vous découvrir, je vous invite a lire le mien
Captive (Occean Renald)

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Marie Kléber · il y a
Dans ce jardin, chaque mot, chaque élan de vie, on oublierait presque l'horreur du dehors.
Bravo pour cette recommandation méritée Pierre!

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Fred Panassac · il y a
Le Jury ne s’est pas trompé en recommandant votre texte, félicitations Pierre ! 🎉🎉🎉
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Kruz BATEk Louya · il y a
Une vraie originalité, cette belle création littéraire !
J'accompagne mon j'aime d'un abonnement à votre page.
Si cela vous tente, n'hésitez pas sous ce lien,
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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