Dessert Surprise

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Espiègle, sensible et têtue, je me sens surtout observatrice d'une époque à la fois trouble et passionnante. J'écris aussi sous le pseudonyme de Mayana LAUREN. J'ai publié "Ma Vie Avec (ou sans) ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2017
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Une brume épaisse tardait à ôter son couvercle et entourait la Garonne d’un manteau rassurant. Encore une belle journée qui s’annonçait. Après quelques étirements, Alex se mit à courir. Le jogging du matin, c’était son oxygène, une de ses armes fatales pour entretenir l’homme parfait qu’il était.
Alex s’aimait. Son corps, son sourire, son esprit vif, son regard perçant, oui, il n’avait pas peur de le dire, il était fou de sa personne. Et il n’était pas le seul. Sa dernière conquête, Marilyn, avait l’étoffe d’une Betty Boop délicieusement décadente. Et à n’en pas douter, elle aussi était folle de lui. Il avait certes pris un risque en jetant son dévolu sur une femme mariée, qui plus est celle d’un collègue, mais un tel défi apportait à son existence le piquant indispensable à son esprit un brin vicieux. Il fallait savoir vivre dangereusement, ou ne pas vivre du tout. Cet après-midi, il ferait un saut chez elle, entre deux rendez-vous. Il n’avait pas encore décidé de la tournure qu’il donnerait à leur histoire. Trop tôt. Pour l’heure, il avait juste envie de profiter de cette nouvelle idylle sans pour autant s’installer dans une relation-fleuve à laquelle Marilyn risquerait de prendre goût. Dans le rôle de l’époux trompé, Paul était tout de même un type sympa, un peu lourdaud, mais toujours prêt à rendre service ou à faire des heures sup' pour soulager les collègues. Un peu con, quand même, ce Paul. Alex sourit. Une jolie poupée comme Marilyn... encore un triste mari qui s’était enferré dans le ronron d’un quotidien qui lui avait fait perdre la vue...

*

Marilyn ouvrit la porte du frigo d’un geste nerveux.
Elle rassembla les ingrédients sur la table. Une mousse au chocolat aux écorces d’orange. Le dessert préféré de Paul. Cela faisait si longtemps qu’elle n’en avait pas fait. « Mon Paul », murmura-t-elle en levant les yeux sur la pendule. Trois heures moins dix. Alex n’allait pas tarder. Comment ai-je pu... La question tournait sans fin dans sa tête tandis qu’elle séparait les blancs des jaunes.
Un morceau de coquille tomba dans le bol. Alex. Le Beau Ténébreux. Éternel célibataire, éternel coureur, surtout. Et collègue de Paul. Pas un ami de longue date, juste le type marrant qu’on invite à manger deux fois l’an, pour socialiser et faire semblant de rire à ses blagues vaseuses.
Une succession de coups fermes et appuyés, tels ceux du brigadier annonçant le début d’une représentation, ébranlèrent la porte d’entrée tandis que la radio enchaînait avec la très sérieuse probabilité – d’une sur un million – de se faire mordre par une chauve-souris enragée.
Avant d’ouvrir, Marilyn ne put s’empêcher de coller son œil contre le judas. Dans son costume propret de commercial aguerri aux techniques de séduction les plus diverses, Alex lissait des cheveux disciplinés par des années de coiffage intensif en arrière et qui n’avaient plus aucun besoin d’être mis au pli. Un geste devenu instinctif, pour se donner une contenance. Pour se persuader qu’il était irrésistible, aussi. Car il l’était, c’était évident. Sinon, elle n’aurait pas craqué, elle, la jolie, la discrète, la tendre Marilyn aux yeux timides et aux sourires maladroits. Elle avait oublié qu’elle pouvait encore plaire, non pas qu’elle fût remplie de complexes. Elle s’était simplement installée dans un confort de vie à deux où elle s’était peu à peu oubliée. De moins en moins de maquillage le matin, juste un peu de blush, pas trop, puis plus rien. « Tu es belle au naturel ma chérie », lui répétait Paul. Avec le temps, les nuisettes étaient devenues un peu justes, et ce petit ventre, oh très léger, trois fois rien, mais une petite rondeur quand même, qui était apparue. « Je ne ressemble plus à rien là-dedans », se plaignait-elle. Mais Paul demeurait hermétique aux questions existentielles de l’esprit féminin soumis aux fluctuations hormonales. « Ma chérie, tu es magnifique, tu le sais bien, un rien t’habille ! » C’était dit si gentiment, les yeux rivés sur la première page du Canard Enchaîné. Marilyn ruminait en secret ses incertitudes de femme fragile. Trois ans de mariage seulement, et déjà, les stigmates d’une triste routine l’avaient précipitée dans le schéma classique du couple vieillissant.
Comme à son habitude, Alex investit l’espace comme en terrain conquis. Assis sur un tabouret de la cuisine, il regardait Marilyn s’affairer à la préparation de son dessert en savourant l’attente qui précède l’étreinte.
— C’est gentil, cette petite douceur pour quatre heures, fallait pas...
Marilyn resta le nez plongé dans sa préparation. Tout sauf croiser le regard enjôleur de l’amant sûr de lui.
— C’est pour ce soir... c’est le dessert préféré de Paul...
La voix était tremblante, les gestes saccadés.
—... de toute façon, il faut trois heures de repos au frigo pour que la mousse prenne correctement...
Alex avait rengainé son sourire ravageur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu fais cette tête ?
Marilyn se sentit redevenir petite fille. Elle était à l’école, prête à recevoir le sermon de l’instituteur tout puissant. Elle secoua la tête avec l’énergie du petit être qui met tout son corps au service de la rébellion qu’il a préparée.
— C’était une erreur, Alex, ne m’en veux pas... je ne regrette pas ce qui s’est passé, mais je pense qu’il vaut mieux en rester là...
Le poids de l’appréhension tomba d’un coup. Le plus gros était fait. Elle sentit tout son corps se détendre peu à peu. Se ramollir même. Finalement, ça n’avait pas été si compliqué. Elle versa le chocolat fondu sur la préparation mousseuse de jaunes battus et de sucre, et incorpora lentement les blancs en neige. L’opération était délicate, et nécessitait un coup de fourchette énergique qu’elle retrouva tandis qu’elle remuait la préparation. Alex sentit la colère monter au fur et à mesure que la mousse prenait forme. Un zeste d’orange, quelques écorces finement ciselées, et le dessert était fin prêt. Restait à faire prendre la mousse au contact du froid, une heure ou deux.
— Ça ne t’embête pas de me faire un thé avant de partir ?
Alex avait dû ravaler son orgueil de mâle bafoué pour esquisser le sourire malheureux du cocker abandonné.
— Bien-sûr, je vais chercher la théière...
Marilyn avait posé une main compatissante sur celle d’Alex. C’est ça, aie pitié de moi, bécasse... Alex fulminait, lèvres serrées.
Il savoura ces quelques secondes seul dans la cuisine, tandis que Marilyn allait chercher au salon une des théières aux formes ridicules qu’elle collectionnait comme une enfant en mal de jouets. Il but son thé à la hâte, se brûla le palais, et continua de serrer les dents.
— Tu m’as permis de comprendre beaucoup de choses sur moi, lui murmura Marilyn en frôlant sa joue en guise d’au revoir.
Toi aussi, Marilyn, tu ne t’imagines à quel point... songea Alex en descendant l’escalier.

*

Elle pensait qu’il allait avaler un tel affront sans rien dire. Non, mais qu’est-ce qu’elle croyait ! Qu’il allait se laisser piétiner sans rien dire ? C’était lui et lui seul qui décidait de partir, il en avait toujours été ainsi, et ce n’était pas une dinde aux allures de vierge effarouchée qui allait lui dicter les règles ! Brave idiote, il l’avait joué finement tout de même : avoir été si prompt à masquer sa colère, et puis cet éclair de génie qui lui avait traversé l’esprit... oui, il avait eu une véritable idée de génie.
Il avait eu peur, au moment du baiser d’adieu, qu’elle aperçoive la marque de sa bague, qu’il n’avait plus au doigt... mais elle n’avait rien vu, cette petite sotte... Quelques secondes en tête à tête dans la cuisine avec le plat qui attendait sa mise au frais, pendant que Marilyn allait bêtement chercher son horrible théière... une dissimulation de l’objet vite fait bien fait, et Alex avait aplani à nouveau la surface du dessert... ni vu ni connu.
Bien calé dans son fauteuil club, un verre de whisky à la main, Alex repensa à la chevalière, gravée de ses initiales, qui reposait à présent au frais de sa vengeance, entre les bulles légères d’une mousse aérienne, et qui finirait sous la dent creuse d’un cocu magnifique...

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Phil Bottle · il y a
Ben alors! sacrée fève pour le roi dec... J'imagine la scène, Marilyn the Bab, et Alex en draps qui joue à la Diane Diaphane... Et en plus, elle était en toc, sa chevalière. Si ça se trouve, elle était en plastique et si la mousse n'était pas encore très refroidie lors du plongeon "pas vu pas pris", elle a peu-être fondu , ni vu ni connu, ni vu ni cocu,
Au fait, et la coquille d’œuf, elle va bien?

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