Dans les confins

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La petite navette reposait dans la poussière grise, légèrement inclinée sur bâbord. Ce foutu patin défectueux posait problème à Reenle depuis des lustres. Si seulement il ne s'était agi que du patin... Il poussa à nouveau la touche d'ignition, mais les moteurs s'obstinaient dans leur mutisme.
Ella-Lou souffla bruyamment en roulant des yeux pour signifier son mécontentement. Elle prit une voix volontairement nasillarde.
— Une équipée sauvage, une virée loin des blocs, loin des lumières de la ville. Dans les confins, juste toi et moi avec l'obscurité et le silence comme seuls témoins... mon cul !
Elle avait achevé sa tirade sur un ton tranchant.
— Je vais devoir sortir, dit Reenle.
Ella-Lou secoua la tête, navrée, et souffla à nouveau.
Reenle sortit l'unité auxiliaire de respiration de son logement. Tout en luttant pour s'équiper de l'encombrant attirail, il tenta de rassurer la jeune fille.
— C'est pas grand-chose. Je dois simplement aller replacer à la main les viroles des gaines des transmetteurs d'allumage qui...
— Okay ! coupa la jeune fille exaspérée. Épargne-moi ton exposé. Fais ce que tu as à faire et ramène-moi chez moi, point.
Reenle encaissa en silence et entra dans le sas. Ella-Lou eut tout juste le temps d'ajouter avant que la porte hermétique ne se ferme :
— Essaie de ne pas mourir !
Puis pour elle-même :
— Je sais pas piloter.
En passant devant le hublot, Reenle lui adressa un signe de la main. Elle résista à la tentation de lui adresser son majeur en retour, mais son regard devait être suffisamment explicite, car le garçon poursuivit sa route la tête basse. Un instant après, sa voix résonna dans l'intercom.
— J'y suis.
Elle remonta les genoux sous le menton, posa ses pieds sur le tableau de bord, décidée à ne pas lui faire le plaisir de répondre. L'ennui venant, son regard se perdit dans les ténèbres, essaya de les percer, en vain. Elle se demanda pourquoi elle avait accepté cette sortie avec Reenle. Le frisson de l'aventure ? L'exotisme sauvage des confins ? Elle était servie. À cette heure-là, elle aurait dû se trouver avec Bree et les autres, en terrasse avec vue sur le couchant, à siroter des cocktails et respirer de l'air frais des nuées.
Ella-Lou plissa les yeux en se demandant s'il était vraiment impossible de distinguer les lumières de la ville d'ici. Elle se fit l'effet d'une naufragée qui chercherait une bouée ou une branche à laquelle se raccrocher au beau milieu de l'océan. Elle fut surprise de constater que loin au-dessus de la navette, les ténèbres semblaient moins denses.
— En fait, c'est faux, marmonna-t-elle en frissonnant.
— Tu m'as parlé ?
— Les lumières, on les distingue. C'est à peine un halo plus clair, mais on peut les voir.
Il y eut une pause dans les bruits métalliques qui résonnaient le long de la carlingue. Elle se figura Reenle, le nez levé, en train d'essayer d'apercevoir le prétendu halo.
— Heu, c'est pas flagrant, mais... je suppose qu'on peut dire ça.
— Tu pourrais au moins faire semblant d'y croire, rétorqua Ella-Lou, acide.
— Quoi ? Je...
— Puisque la symbolique de la lumière au milieu des ténèbres t'échappe, je vais t'expliquer : on est en panne au milieu de nulle part, je commence à me geler et je veux, non, j'exige de t'entendre dire que tu vas me ramener à bon port.
Il y eut un grand bruit quand Reenle ferma la trappe d'accès à l'unité d'ignition.
— Tu crois pas que tu dramatises un chouïa ? J'ai fini, on va... merde­ ­! C'est quoi ça­ ?
— Très drôle...
Le silence qui suivit parut durer une éternité à Ella-Lou.
— Reenle ? Arrête de déconner.
Comme tous les habitants des nuées, elle avait entendu parler des infras, les habitants du fond, sans pouvoir déterminer s'il ne s'agissait que de rumeurs ou bien s'ils étaient réels. Pas plus, d'ailleurs que leur nature exacte, ni leurs dispositions envers ceux des nuées.
Dans l'intercom, elle pouvait distinguer le souffle saccadé de Reenle. Ce n'était pas de la comédie. Il était vraiment effrayé. Elle se colla au hublot pour tenter de l'apercevoir, mais il était dans un angle mort et demeurait invisible. Il chuchota.
— Je sais pas ce que c'était, mais je suis sûr de moi. Ça a bougé.
Le garçon apparut derrière le hublot. La main posée sur la carlingue, il se déplaçait à reculons, son attention fixée sur les ténèbres qui entouraient la navette. Porter un scaphandre et marcher à reculons est rarement une bonne idée. Ella-Lou allait le lui signifier quand l'inévitable se produisit. Le talon de Reenle heurta un relief et il bascula en arrière, ses bras battant dans le vide. Il atterrit sur le dos dans un râle, soulevant un nuage de poussière grise. Il roula et se releva étonnamment vite.
Deux choses frappèrent Ella-Lou : le regard halluciné de Reenle qui la fixait, en proie à une terreur manifeste, et la tuyère de l'unité de respiration qui dansait dans son dos, comme un serpent ondulant hors de son panier au son d'une flûte.
Le cri qu'elle poussa sembla ne jamais finir. Reenle était condamné, et elle aussi à plus ou moins brève échéance. Elle était incapable de piloter, et même si elle parvenait à appeler des secours, elle ignorait où elle se trouvait. Le temps qu'on la localise et qu'on vienne la chercher, elle serait à court d'oxygène. Elle allait étouffer lentement et finir comme une sardine dans sa boîte. Ou bien la créature qui rôdait dehors, quand elle en aurait fini avec le cadavre de Reenle, trouverait un moyen de venir s'occuper d'elle. Ni ses parents, ni Bree, ni personne ne saurait jamais ce qui leur était arrivé. Des larmes roulèrent sur ses joues.
Elle sursauta quand le sas s'ouvrit, révélant Reenle, hagard, mais vivant.
— On se casse, souffla-t-il.
Les mains tremblantes, il paramétra leur vol de retour, puis enfonça la touche d'ignition. La navette s'ébranla immédiatement, quitta le sol et s'éleva de plus en plus vite. Autour d'eux, la pénombre s'éclaircit à mesure que s'éloignait le sol et qu'ils quittaient le smog.
— C'était quoi ? demanda Ella-Lou.
Reenle marmonna, gêné :
— Rien, je crois. Pas pu voir. J'ai paniqué, désolé.
La navette monta encore un moment, puis finit par sortir totalement du brouillard. Tous deux éprouvèrent un soulagement palpable, une sensation de libération, d'enfin pouvoir respirer pleinement quand ils aperçurent enfin les villes suspendues.
Au-delà, les étoiles scintillaient, immuables, à la fois bienveillantes et menaçantes. Tôt ou tard, il faudrait sans doute s'y aventurer pour fuir le smog qui s'épaississait et montait chaque jour un peu plus près des structures flottantes. C'était ça ou devenir eux-mêmes des infras.
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Fred Panassac · il y a
Une tension palpable, c’est bien mené et la chute est bien trouvée. Je vote.
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Ombrage lafanelle · il y a
Une belle écriture qui nous est amène très rapidement dans l'histoire. Mon soutien
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Romain Brock · il y a
Merci beaucoup!
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Annabel Seynave- · il y a
Jolie petite transposition de l'éternel rendez-vous foireux ! Très original, ce texte se lit avec plaisir.
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Romain Brock · il y a
Ma gratitude ! Merci!
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Pierrick Louvet · il y a
Bravo M. Brock !
A vous lire.

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Romain Brock · il y a
Merci M. Louvet! Et à se revoir bientôt !
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Emilie Taberly · il y a
A l'issue de la lecture, on a envie d'en savoir plus sur les villes lumineuses des nuées, les infras qui se cachent dans le fond et sur ce monde en passe de disparaitre dans le smog. Ambiance immersive, on en redemande! Très réussi! Bravo!
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Romain Brock · il y a
Merci Emilie!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ambiance stratosphérique , héros perdus dans l'espace à la merci d'ennemis non identifiés , une intrigue qui ouvre la voie à des énigmes .
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Romain Brock · il y a
Merci beaucoup !
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Vévé Ronique · il y a
Court et intense, sans fioriture avec juste ce qu'il faut de suspense ! Bravo !
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JAC B · il y a
Un texte de SF vivant qui distille de manière spontanée ses effets sans rien lâcher de plus, ça fonctionne bien d'autant que la chute offre un potentiel d'ouverture . Je like Romain.
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Romain Brock · il y a
Merci beaucoup !
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Gael Astet · il y a
SF vintage. Les femmes sont de pauvres petits choses qui pleurent et qui se plaignent , incapables de piloter un astronef. Les hommes, des héros qui sortent braver le danger...
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Romain Brock · il y a
En fait j'ai justement essayé de jouer avec ces codes (apparemment sans succès). En l'occurence l'homme en question est-il vraiment héroïque, ici ? Et la femme est elle vraiment la petite chose que vous décrivez ? J'ai l'impression que c'est plutôt elle qui est aux commandes de leur relation. Merci de votre lecture, en tous cas!
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Gael Astet · il y a
Ok j'avais pas percuté que c'était du second degré. En même temps, la SF vintage, les filles menacées par des monstres verts à tentacule avec des super astronautes qui les découpent au rayon laser (les monstres, pas les filles... enfin le plus souvent) , j'adore ça (mais chut, c'est un secret entre nous)

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