Dans la farine

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"Ecrivez court et vous serez lu, écrivez clairement et vous serez compris, écrivez imagé et vous resterez dans les mémoires." Joseph Pulitzer

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Quand Valentin entra dans son moulin, il ne remarqua rien d'anormal. Lucien, son ouvrier meunier, avait lancé tôt ce matin la première mouture et la poussière de farine couvrait déjà tous les recoins de la meule et du sol comme un linceul blanc et volatil. Le bruit des cylindres couvrait celui des roues à pales et des poulies qu'on devinait au fond et d'où l'eau jaillissait en écume pour actionner la force motrice. En ce début du vingtième siècle, les eaux de la Valouse, paisible rivière de la « petite montagne » jurassienne, contenues par une digue et un canal d'amenée judicieusement construits donnaient assez d'énergie pour actionner les nouveaux cylindres en acier que Valentin venait d'acquérir.
Les grosses meules de pierre devenues inutiles reposaient au bord du chemin d'accès où de lourds convois tractés par des bœufs et chargés des blés de la moisson attendaient leur tour. Il avait fait une bonne opération, le moulin travaillait plus vite et mieux, la qualité de la mouture était parfaite, les paysans de la vallée y trouvèrent leur compte, car il put baisser le prix du quintal et ainsi gagner de nouveaux clients. Certes les moulins de Lavans et de Thoirette, plus en aval sur la rivière, faisaient un peu la gueule et voyaient d'un mauvais œil cette concurrence nouvelle. Les vieilles rancunes refirent surface et quelques mots pas très gracieux furent échangés lors du bal du 14 juillet.
 
Ce matin-là Valentin était tout guilleret, ses affaires marchaient bien, sa femme attendait leur troisième enfant et son ventre s'arrondissait de jour en jour. Oui, Valentin était heureux, il tenait son moulin de son père qui le tenait lui-même de son père, trois générations de meuniers qui marièrent des filles de laboureurs ou de négociants du pays. Tout lui plaisait dans son métier, l'odeur de la farine fraîchement moulue lorsqu'il plongeait la main dans un sac pour en vérifier la mouture, l'eau et la rivière qui accompagnaient quotidiennement le travail des hommes, le moulin scrupuleusement entretenu par des générations de meuniers qui œuvraient ici au bord de l'eau depuis la nuit des temps. Les cylindres en acier avaient remplacé les meules de pierre et représentaient une formidable avancée technologique dans les métiers de la meunerie. Plus tard l'énergie électrique viendrait remplacer la force hydraulique, mais ce matin Valentin ne pensait pas au futur, il savourait la fraîcheur matinale alors que le soleil effleurait à peine les coteaux escarpés de la rivière, et que les paysans du haut de leurs charrois remplis des blés mûrs de l'été le hélaient pour lui souhaiter le bonjour.
 
En entrant, il siffla son chien, mais celui-ci, contrairement à son habitude, ne bondit pas de la réserve où il chassait souvent les souris et les ragondins qui remontaient parfois le canal d'amenée d'eau pour piller les sacs de farine. Un petit fox-terrier vif et malin qui passait le plus clair de son temps à l'affût au sous-sol dans la salle des poulies. C'est sur le palier de la meule que Valentin vit ces drôles de taches brunes diluées dans la farine. Intrigué, il examina une des taches avec ses doigts, la farine avait absorbé le liquide visqueux qu'il ne reconnut pas tout de suite. Il s'essuya sur sa blouse et le regard rivé au sol découvrit plusieurs empreintes de pas sur le sol farineux, comme si quelqu'un avait piétiné sur place. Il tenta de suivre la trace des gouttes qui formaient comme un chapelet, mais se perdaient plus loin sur le caillebotis de la passerelle d'accès aux roues du moulin. Néanmoins dans le couloir carrelé de tomettes que la poussière de farine avait épargné, il identifia stupéfié le rouge vif d'une tache de sang. Une investigation auprès de son meunier n'aboutit à rien, le moulin tournait déjà à plein régime, la pesée des sacs de farine attendait, il se dirigea vers la bascule et remit son enquête à plus tard.
 
Quand le soleil oublia le fond du vallon et n'éclaira plus que les cimes des collines, que le bruit du moulin s'estompa peu à peu dans la torpeur vespérale d'une chaude journée d'été, que les derniers équipages remontèrent lentement vers la plaine chargés d'énormes sacs de farine, alors Valentin se rendit dans la chambre des vannes. On n'entendait plus que le bruit de l'eau qui giclait sur les pales des roues encore en mouvement. Il actionna la manivelle pour couper l'arrivée d'eau et stopper la rotation du mécanisme. Lentement le débit de l'eau diminua, les roues ralentirent une à une puis s'arrêtèrent tout à fait. Encore une dure journée de labeur, l'eau du canal déviée vers la rivière ne laissait plus entendre qu'un léger ruissellement, le calme et l'obscurité prirent leurs aises dans tous les recoins du moulin. Valentin rangeait la manivelle quand il entendit sa femme à l'étage l'appeler pour le dîner. Alors qu'il traversait la passerelle devant les roues silencieuses, il découvrit avec horreur son petit fox-terrier trempé et sanguinolent littéralement empalé sur le sommet d'une roue. 
 
À la fin de l'été, la fête des moissons fut émaillée d'un incident majeur et d'une belle bagarre. Le meunier de Thoirette, trahi par deux traces de petits crocs sur son avant-bras et l'empreinte de ses semelles de chaussures, quitta la fête avec un œil au beurre noir et de bonnes contusions. Valentin régla l'affaire avec ses poings, sans se gêner et devant public. L'affaire en resta là, dans les profondes campagnes de Franche-Comté de telles histoires ne dépassent jamais les limites de la vallée et s'oublient peut-être au fil de l'eau et du temps qui passe.
 
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Gérard Jacquemin  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à toutes mes lectrices et tous mes lecteurs. cette histoire est une fiction mais s'inspire de faits réels. En effet, ce moulin a appartenu à l'un de mes arrière grand père. L'histoire des cylindres en acier est vraie, un inventaire des monuments historiques de Besançon en atteste. Extraits:

"La minoterie Ducreux cesse de fabriquer la farine panifiable en 1965. Le bâtiment sert actuellement d'habitation.
3 roues hydrauliques représentées sur le plan cadastral de 1831. 20 à 25 ch hydrauliques au début du 20e siècle. Matériel et capacité en 1934 : un appareil à cylindres des établissements dolois Lacroix Frères (installé dans les années 1925 ?) et 2 paires de meules, 5 à 6000 quintaux de blé traités dans l'année (20 à 22 quintaux par 24 heures) . Moteurs en place : moteur diesel Cérès, acquis en 1950, et 3 roues de poitrine (métalliques, à pales, d'environ 3 m de diamètre) ."

Moulin à blé dit moulin de l'Isle ; atelier de tournerie à Saint-Hymetière (39)
état : établissement industriel désaffecté
propriété privée
date protection MH : édifice non protégé MH
type d'étude : repérage du patrimoine industriel
date d'enquête : 1992
rédacteur(s) : Poupard Laurent
N° notice : IA39000512
© Inventaire général, 1992
crédits photo : Poupard, Laurent - © Inventaire général, ADAGP, 1992
Dossier consultable : service régional de l'inventaire Franche-Comté
9 bis, Rue Ch. Nodier 25043 BESANCON Cedex - 03.81.65.72.10

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J.A. TROYA · il y a
Joli récit, je l'avais déjà lu il y a quelques temps et la relecture est tout aussi agréable :)
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Les Histoires de RAC · il y a
Un instant j'ai cru voir l'ombre de Maître Cornille ♫
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
La simplicité captivante d'un récit parfaitement construit... j'ai pensé à Pagnol, à Daudet... tant je me suis laissé gagné par l'ambiance.
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci quelles références !!😊
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Vincent Spatari · il y a
Très belle narration. Bravo
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Sylvie Talant · il y a
Cette nouvelle régionale qui met en scène le métier de meunier et la vie d'autrefois est documentée. Ce n'est pas qu'une tranche de vie mais aussi, en dernière partie, une histoire de vie tranchée, qui fait du texte un véritable récit à allure de polar et avec une résolution à la fin. Les deux dernières lignes terminent le texte avec une poésie nostalgique en le remettant en perspective. Cette nouvelle me plaît.
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci pour votre analyse
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Fred Panassac · il y a
Les ravages de la jalousie au moulin. Une intrigue bien documentée qui allie la connaissance d’un métier ancien et le récit d’un acte de malveillance meurtrier par vengeance. Le texte se lit agréablement et fleure bon le terroir et la vie rude d’une époque révolue, j’ 💕
Image de Gérard Jacquemin
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est vraiment réussi, on sent la farine, on en a sur les doigts, on sent la fierté et la détresse. Bravo !
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Mireille Bosq · il y a
Dans certaines régions, on voit aussi brûler des granges. Tentatives de se libérer de jalousies, conflits de voisinage, se règlent ainsi. Entre soi. Un monde au cœur du rural très France profonde bien exprimé.
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Alice Merveille · il y a
Un beau récit qui nous plonge, le temps d'une lecture agréable, dans un monde à découvrir...
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Christiane Tuffery · il y a
Une bien belle histoire au fil de l'eau. Il n'est jamais bon d'être en avance pour la technologie car la jalousie veille. J'ai été sensible à l'histoire ce moulin à farine. Un bon moment de lecture

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