Celle qui tend la main

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Autrice d’albums pour enfants, formatrice en atelier d'écriture, je travaille au sein d'une bibliothèque universitaire. J'ai écrit mon premier roman dystopique pour adultes, à partir d'une ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2015
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Je la vois sourire à chaque fois que je m’arrête au feu rouge de la gare St Charles, celle qui tend la main, celle qui parle une langue étrangère mêlé de français approximatif, celle qui me gratifie d’un sourire universel. Elle possède un visage de Madone, à peu près la cinquantaine, emmitouflée de vêtements superposés, propres. Elle se penche vers moi, gracieuse, élégance de l’âme. Elle ne quémande pas, elle propose et le conducteur pose ou ne pose pas quelques pièces au creux de sa main offerte. Je ressens son déracinement. Elle parle, dit des mots en français puis dans une autre langue que je ne comprends pas. Elle a des filles, peut-être un mari... D’ordinaire, je suis curieuse. De cette curiosité qui cherche à comprendre la pauvreté, la trajectoire d’une vie et qui rejette la cruauté, l’hypocrisie. Je ne lui demande rien. Je lui donne une main de bananes. Elle me remercie de ce sourire éclatant que j’emmène avec moi pour la journée. Le sourire sincère est une langue universelle, un passeport qui se donne de l’une à l’autre sans retenue. Elle tourne les talons en un joli pas de danse naturelle, le dos courbé. Elle se replace au feu vert, attend le feu rouge, me sourit encore quand je roule près d’elle, celle qui a un bonnet de laine sur la tête, plusieurs couches de vêtements et sa beauté renouvelée chaque jour, celle que je rencontre sur le chemin de la vie, de ma vie avec laquelle je partage les racines coupées et les champs en friches, pays oublié, arbre généalogique tronçonné. Nous sommes deux femmes unies un instant par la grâce d’un sourire universel.
Je me gare au parking de la bibliothèque dans laquelle je travaille. Pratique ! Et je fonce vers la gare récupérer ma mère à la descente du train, je n’ai pas envie de la manquer, 69 ans cette année et une valise toujours trop lourde pour elle, remplie de bonbons et de gâteaux pour la famille. Gourmande, ma mère rattrape le temps perdu, celui où nous avions seulement des patates à l’eau et quelques boîtes de sardines au fond du placard. Alors, elle nous gâte toujours de confiseries et autres sucreries. Je la vois, petite et ronde. Ses cheveux de neige sont d’un blanc naturel assez exceptionnel ! Elle me sourit, essoufflée et prêt à exploser comme une cocotte minute. Le train était encore en retard, tu te rends compte, presque trente minutes ! J’espère que les chats ne manqueront pas d’eau, ni de croquettes... Ils ne risquent pas, avec tout ce que tu leur mets dans leurs assiettes. Oui, mais si Roméo fait peur à Josy, elle n’aura rien...Pour la détourner de ses tracas, je tente un Regarde comme la gare St Charles à changer ! Petite, ma mère nous promenait en train, de Marseille à Autignac. Elle préparait nos affaires pour le lendemain matin, en les posant bien pliés sur une chaise différente. 4 exactement. C’est un des rares moments où je comprenais que ma mère m’aimait. Un cérémonial bien rôdé qui m’empêchait de dormir, excitée à l’idée de voyager. Aujourd’hui, c’est moi qui la récupère en provenance de Bédarieux via Autignac et Béziers. Tu te rappelles maman quand on prenait le train et...ma mère acquiesce, me coupe la parole, une vraie pipelette, méditerranéenne, pied noir née à Rabat au Maroc. Quand elle a quelque chose à dire, et c’est souvent, rien ni personne ne peut l’arrêter....enfin bon je verrai en rentrant comme d’habitude, si les chats ont fait un carnage ou pas...soudain, elle éclate d’un rire enfantin. Ma mère a cette capacité à changer d’humeur d’une seconde à l’autre. Elle peut vous regarder d’un œil noir et l’instant d’après l’œil rieur...je me souviens aussi du jour où j’ai fait semblant de vous abandonner sur le quai. Ça c’est bien ma mère. Elle fait des remarques et des blagues qui ne font rire qu’elle. Enfin, j’exagère un peu...elle me fait souvent sourire.
Des notes de musique s’éparpillent dans le brouhaha des voyageurs plus nombreux qu’il y a quarante ans. Un piano invite les gens à s’asseoir. Des boutiques d’habits, de souvenirs, Mac Do, Fnac n’existaient pas. Ce qui ne change pas, c’est l’effervescence, les conversations qui se mêlent, se télescopent, s’entrechoquent un instant pour se répandre plus loin, ce qui ne change pas ce sont les larmes des bambins, des rires emportés, des fragments de vie entendues...et le plaisir renouvelé de traverser la gare St Charles. Je travaille à deux pas de cette foule hétéroclite, des miséreux, des classes moyennes, des bourgeois en tous genres. Mon amour pour les voyages date de l’époque où, enfant, j’écarquillais les yeux pour ne rien perdre de la vie des gens. J’aime les aéroports, les ports, les gares, synonymes d’aventures, de belles découvertes, de rencontres.
Depuis 2010, la gare de Marseille est en verre, bâtisses majestueuse, arbres plantés et sculptures éphémères, adolescents habiles qui dansent sur les mains, la tête, en équilibre précaire, le soir en bas des escaliers du côté de la Place Victor Hugo. Je m’arrête, admirative et souriante. Cette gare est remplie du matin au soir, ça grouille, ça vit, ça rit. Les architectes ont gardé une base métallique au-dessus des quais A, B, C, D. Il y a un café anachronique au bout du quai A, chaises modernes, fauteuils anciens, bibliothèque penchée et un piano encore où parfois un client promène ses doigts agiles. Je n’ai jamais osé poser mes mains... ce café est rempli d’objets disparates aux couleurs vives, moment agréable de détente, prélude au voyage...Je tiens la valise de ma mère, elle n’arrête pas de jacasser, indifférente à la poésie de la vie, aux bruits de la gare. On se voit 3 ou 4 fois par an et la gare St Charles évolue en même temps que notre relation, les bases tiennent par on ne sait quel miracle...
Je tire la valise de ma mère. Heureusement, les roulettes existent ! Je t’ai emmené des fraises tagada, des smarties, des rochers Ferrero et... elle continue de parler et je lui souris. Elle ne sait pas dire « je vous aime » alors, elle nourrit. Et aussi des haricots sauce rouge, des pâtes, de l’huile, du café, du sucre, des sardines, des pilchards en sauce... je mets la valise dans le coffre, ma mère sur le siège avant et nous voilà parties pour Vitrolles.
Au feu, je la vois, celle qui tend la main, celle qui gratifie les donneurs d’un sourire universel. Ma mère la regarde avec empathie. Les yeux de ma mère s’embuent, regardent loin derrière la vitre lorsque j’accélère et que la femme au visage de madone rétrécit. On sait très bien toutes les deux d’où l’on vient, les foyers pour femme seule, les familles d’accueil, les séparations. Ma mère m’a raconté très tard, trop tard notre passé. Trop douloureux à dire, trop dur d’articuler un seul mot...
Je regarde la petite forme qui s’éloigne dans mon rétroviseur. Un jour, j’ai dit à celle qui tend la main qu’il existait des facteurs d’amour. Alors, elle est allée à leur rencontre. Ce matin-là, elle n’a pas pris le chemin de la gare st Charles pour se poster au feu rouge. Ce matin-là, elle a marché jusqu’à la caravane des facteurs d’amour. Il y avait 3 femmes et 2 hommes qui lui souriaient. Intimidée, elle s’est balancée d’un pied sur l’autre, elle parle maladroitement en français. La factrice d’amour lui a dit vous êtes de l’Europe de l’est ? Un grand sourire a illuminé son visage. Elle a parlé, parlé et la factrice l’a écoutée un long moment avant d’écrire la lettre.

Marseille le 14 février 2013,

Mamunia, je vais bien, très bien même. Je mange à ma faim. Est-ce que tu as reçu l’argent ?

La voix d’Alicja s’est enrouée, des larmes silencieuses ont coulé sur ses joues. La factrice a caressé sa main avec une gentillesse qui la fait fondre en larmes de plus belle. Elles se sont rapprochées encore, intimité immédiate entre deux femmes inconnues, promiscuité du lieu. Alicja s’est confié, chez elle, il n’y a plus aucun espoir, plus de travail, plus rien. Ils ont immigré ici, le temps de gagner des sous et ils retourneraient chez eux pour se construire une maison. Pas grande, juste trois pièces pour vivre, ça suffirait largement. Mais Jaroslaw est mort d’un accident. Elle est seule avec ses filles. Sa mère est toujours là-bas. Elle a mal au cœur de lui mentir mais il vaut mieux. Depuis tout ce temps...alors la factrice d’amour a repris le stylo.

Bientôt, je t’enverrai encore de l’argent. Les filles sont grandes, elles vont à l’école. Si tu les voyais, Mamunia, elles sont habillées comme des princesses. On ne peut pas encore venir, tu comprends Jaroslaw a un travail et...il ne peut pas le quitter. Embrasse pour moi tata, je vous aime...votre fille Alicja.

Et moi, je la regarde rétrécir dans mon rétroviseur avec à mes côtés, ma mère les yeux mouillés.
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