Caméra surprise

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Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2022
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L'émission « Caméra surprise » était en perte de vitesse. Le public commençait à se lasser des canulars télévisés, dont le principe, il est vrai, ne changeait guère.
Les scénaristes n'avaient pas le choix. Il fallait faire du neuf et surtout frapper fort pour relancer le programme. À force de réflexion, ils eurent l'idée de faire croire à un quidam qu'il n'existait pas. L'opération était particulièrement compliquée et nécessitait de nombreuses complicités, mais la production n'avait le choix. C'était le dernier coup de dé, le quitte ou double décisif.
Le quidam, choisi pour être la victime de ce canular d'envergure, se nommait Paul Avril, un jeune retraité. Son étrange nom de famille lui venait de son statut d'enfant trouvé. On n'avait rien trouvé de mieux pour le nommer que le mois de sa découverte. Un homme sans famille, cela facilitait tout de même les choses. Surtout qu'il ne s'était jamais marié, n'avait eu que deux ou trois amantes passagères, dont il se souvenait à peine des prénoms. De plus, il n'avait qu'un véritable ami nommé Gilbert. C'était ce dernier qui avait posé sa candidature à l'émission pour faire une farce à son vieux copain. Gilbert passait son temps devant la télévision, il ne pouvait pas lui venir en tête des idées bien merveilleuses.

La première séquence montrait Paul aux prises à un faux gendarme qui lui expliquait qu'il ne pouvait pas prendre sa plainte concernant le vol de ses papiers d'identité au motif qu'il n'apparaissait pas sur les fichiers de l'État civil. Paul avait beau s'escrimer à répéter les détails de sa naissance, les noms de l'orphelinat et des deux familles d'accueil qui l'avaient successivement accueilli, son interlocuteur n'en démordait pas.
Non, je vous assure, vous n'existez pas ! Il n'y a aucune personne qui réponde aux critères que vous m'indiquez. En plus, vous n'avez aucun document pour appuyer vos propos.
Était-ce sa faute si on lui avait dérobé jusqu'à ses relevés de banque ? Il ne lui restait pas la moindre lettre. On lui avait tout pris et de plus sans effraction. C'était tout de même bizarre. Quoiqu'il en fût, son nom ne figurait nulle part. Même son compte de messagerie électronique n'était plus reconnu.

Ce fut un sale coup pour Paul. Il ne savait plus quoi faire. Alors, comme à chaque fois qu'il était en difficulté, il résolut d'appeler au téléphone son pote Gilbert. Comme ce dernier ne répondait pas, Paul se rendit directement à la maison de retraite où Gilbert résidait depuis quelques années.
Paul crut devenir fou lorsque l'employée lui assura que l'établissement n'avait jamais eu de pensionnaire nommé Gilbert Fossac. Il devait se tromper. Paul rétorqua qu'il ne se trompait pas. Il était venu voir son copain ici une bonne cinquantaine de fois. Elle n'avait qu'à demander à sa collègue Lucie qui était normalement à l'accueil. La jeune femme fixa Paul avec consternation. Il n'y avait pas de Lucie parmi le personnel. Mais si, s'énerva Paul, vous êtes nouvelle, vous avez dû la remplacer. Mais non, elle n'était pas nouvelle. Elle travaillait ici depuis dix ans. Paul ne comprenait pas. Il s'emportait toujours plus, si bien qu'elle dut appeler deux infirmiers pour le chasser.
Cela fit une deuxième séquence très savoureuse. Les trois acteurs avaient été particulièrement convaincants.

Ensuite, on filma plusieurs scènes montrant le désarroi de Paul. À la banque, on ne s'expliquait pas d'où sortait sa carte bleue puisqu'il n'avait jamais été client chez eux. Pas étonnant que le distributeur de billets la rejetât.
Mais comment faire ses courses s'il ne pouvait accéder à son argent ? s'insurgeait Paul. C'était du vol.
Le responsable de l'agence finit par appeler les gendarmes, qui arrivèrent en un instant. Évidemment, puisque le script de l'émission était particulièrement bien réglé.
Mais, tout de même, j'existe, vous le voyez bien ? gémit-il face au gradé qui le reçut.
Ce dernier haussa les épaules.
D'accord, mais pour s'assurer que vous êtes bien qui vous prétendez être, il faut des preuves ou au moins des témoignages. Vous avez bien des connaissances qui pourraient attester de votre identité ? Je ne sais pas, moi, des parents, des amis, des voisins.
On avait prévu une caméra pour faire des gros plans sur le visage de Paul afin de ne rien perdre de sa détresse. Les producteurs savaient pertinemment qu'il n'avait pas de famille et qu'il ne parlait pas ses voisins. Sa seule connaissance était cet unique ami qui était censé n'avoir jamais existé.

Bien sûr, Paul ne put trouver de témoins pour prouver son identité. Tout avait été scrupuleusement verrouillé. Les quelques commerçants et les professionnels de santé, qui connaissaient son nom, avaient été remplacés par des comparses.

La production, par un faux coup de fil de la gendarmerie, l'orienta vers l'orphelinat, qui l'avait accueilli à sa naissance. Bien sûr, on ne le connut pas plus. Il ne reconnaissait lui-même personne. Le temps passé depuis son séjour n'expliquait pas tout.

Ensuite était prévu un montage serré des nombreuses démarches infructueuses entreprises par Paul. La recherche vaine des familles d'accueil, qui assuraient, le voisinage et les différentes mairies, n'avaient jamais existé, les visites auprès de différents organismes qui n'aboutissaient jamais à rien... À chaque fois, son désarroi permettait d'efficaces gros plans sur son visage dévasté.
L'entreprise, au sein de laquelle il avait passé plus de trente ans en obscur comptable, n'existait plus. Impossible de trouver trace de ses anciens collègues. Même les tombes de ceux qui étaient décédés du temps de son activité n'existaient plus. En tout cas, ce n'étaient plus leurs noms qui étaient gravés sur le marbre.
Rien non plus aux impôts, ni chez ses fournisseurs d'énergie. Même au cadastre, son nom n'apparaissait pas. Sa maison était censée appartenir à un autre. C'était d'ailleurs le sujet de la dernière séquence à la fin de laquelle on allait révéler à Paul le canular dont il était la victime.

Ce soir-là, quand il retourna chez lui, un agent immobilier était en train de faire visiter la maison à un jeune couple. Ils en étaient à la cuisine. Paul eut beau s'emporter, le professionnel lui assura que la maison était bien en vente. Un panneau, adossé au grillage, l'indiquait d'ailleurs clairement. Il assurait l'avoir installé depuis plus d'une semaine et affirmait même en être à sa cinquième visite.

Cette fois, c'était de trop. Paul s'empara d'un couteau et fit déguerpir les intrus. Plusieurs fois, le faux agent immobilier voulut révéler la vérité à Paul, mais il ne le laissa pas parler. Il hurlait comme un dément et paraissait prêt au meurtre. Les acteurs durent battre en retraite.
Après leur départ, Paul chercha à se barricader, mais sa clé n'entrait pas dans la serrure.

La production ne s'attendait pas à une réaction aussi violente de la part de Paul. Cela perturbait sérieusement ses plans. Une scène aussi violente ne pouvait que heurter le public familial auquel s'adressait l'émission.

On réfléchit longtemps avant de prendre une décision. Finalement, on résolut d'envoyer Gilbert amadouer son ami. Lui seul ne risquait pas un coup de couteau. On filmerait tout évidemment. Les images pourraient toujours servir.
Plus tard, on espérait rejouer la dernière scène avec la complicité de Paul. Bien sûr, on perdrait beaucoup en spontanéité, mais, dans les circonstances présentes, c'était le mieux que l'on pouvait espérer.

Quand Gilbert aperçut Paul, il regretta définitivement d'avoir posé sa candidature à « Caméra surprise ».
Voir son meilleur ami pendu au milieu du salon n'avait rien à voir avec la franche rigolade qu'il avait prévu. Il poussa d'ailleurs un hurlement absolument sinistre et en rien amusant.
Le producteur, qui suivait les images sur un écran de contrôle, n'était pas moins atterré. La vente des images aux journaux à scandale ne compenserait jamais la fin d'un programme aussi lucratif.
En attendant, Paul n'existait plus pour de bon. Le canular avait trop bien pris.
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Pat Vermelho · il y a
Les affres de la télé-réalité poussées à l'extrême. Ca me rappelle nombres de films sur le sujet comme Rollerball dans lequel des patineurs s'affronte jusqu'à la mort pour dans un jeu de balle. Joli récit. A voté.
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Ralph Nouger · il y a
Une drôle d'histoire finissant mal. Il y a des canulars dangereux à éviter.
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Alice Merveille · il y a
Un texte cruel qui ne ménage pas l'absence abyssale d'imagination de la télé-réalité (réalité ?) Belle construction.
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Viviane Fournier · il y a
La dé-existence ... terrible idée et belle lecture qui accroche jusqu'à la chute ! ...Bravo ... vraiment !
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Daisy Reuse · il y a
Pauvre Paul, qui souffrait déjà d'un parcours chaotique avec un puzzle de vie
difficile à reconstituer tant il y avait de pièces manquantes ! Un texte bien mené qui devrait faire réfléchir.

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Patrick Peronne · il y a
Quand le voyeurisme servi par un médium sans scrupules montre ses limites. Et il y a fort à parier qu'en dépit de la mort du participant à cette "caméra surprise", l'oeil créateur de réalités virtuelles ne trouve le moyen de rebondir pour tenter de continuer à sonder la profondeur crasse de nos instincts les plus bas. Un texte réussi et maîtrisé.
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Alain Derenne · il y a
Waouh, surprise surprise....
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Joëlle Brethes · il y a
Oups ! Voici une bien belle horreur qui montre les dégâts de tous ces jeux stupides destinés à amuser la galerie...
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Fred Panassac · il y a
Un bon scénario, le mécanisme est bien huilé, on s’attend un peu à cette fin sordide mais c’est bien mené et la narration est prenante.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le danger est partout dès qu'il atteint l'esprit et perturbe les neurones.
Une atmosphère tendue qui maintient le suspense.

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