Asmat, Begonia & Compagnie

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• Être au monde pour saisir le beau, pour saisir l'instant. • Objectif(s) du prochain texte : viser plus de simplicité !

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Forêt équatoriale de Papouasie Nouvelle-Guinée, 1894

Lloyd Harris débarqua du Millénaire sans encombre. Affublé de son seul sac à dos, il remercia le capitaine avant de se diriger vers l'embouchure du fleuve près duquel se situait le port. Sans un regard en arrière, il s'engouffra dans la végétation qui bordait le cours d'eau. Dans l'affairement qui régnait toujours autour du navire, un marin qui le suivait des yeux vit l'épais rideau vert se refermer sur lui. Un seul pied sur cette île et la nature vous avalait.

Voilà dix ans qu'il n'avait pas foulé ces terres. Harris n'eut pourtant aucun mal à trouver son chemin. Il longea la rive gauche quelques heures encore puis, via les alluvions que le courant avait fait naître, passa à droite du fleuve, s'enfonçant toujours plus dans la jungle papoue. Il visait les falaises vertigineuses d'un massif situé une vingtaine de kilomètres à l'intérieur des terres.
L'humidité étouffante et les nuées d'insectes n'avaient plus aucune emprise sur lui : la sylve était sa maison, la canopée son toit. Botaniste depuis dix-sept ans, il nourrissait une passion sans borne pour les plantes. Pour percer leurs secrets, il s'était résolu depuis longtemps à vivre en marge du monde des hommes.
Sa vie était un mouvement perpétuel, une inertie que rien ne changeait ; si ce n'est l'envie, toujours plus forte, d'éluder le mystère des fleurs. Une envie qui l'avait mené des berges de l'Amazone aux forêts du Congo, des côtes de Bornéo à celles de Madagascar. Parmi tous les noms exotiques que compte la Terre, un en particulier résonnait en lui : Papouasie Nouvelle-Guinée.
Il faut dire que son premier voyage ici ne l'avait pas laissé indifférent. En fait d'aventures palpitantes, Harris en avait surtout vu de toutes les couleurs !
À l'époque, un ami, entomologiste pour le compte du British Museum, avait tenu à l'accompagner. Grossière erreur ! Le pauvre bougre ne tardait pas à contracter la malaria, rendant la progression dans la jungle plus difficile. Lloyd avait suivi : c'est la dysenterie qui fut pour lui une féroce compagne. Ils ne désespèrent pourtant pas et poursuivirent leur expédition. Ç'aurait pu être tolérable s' ils n'avaient pas croisé la route des Asmat. Ce peuple belliqueux, de surcroît anthropophage, avait bien failli les réduire en bouillie. De cette mésaventure, Harris avait gardé le surnom de Mandowe*. Il s'était également promis de ne plus prospecter l'or vert dans cette zone. Finalement, sans la découverte de Rosselia Bracteata et de Begonia Acaulis — qu'il nommait affectueusement Rosie et Becky, ce voyage aurait été un échec. La mise à jour d'espèces nouvelles, qui plus est endémiques, valait toutes les déconvenues du monde.

Encouragé par ses trouvailles et marqué au fer par la beauté de l'île, Harris était de retour sur cette terre riche, fertile, dangereuse. Cela faisait maintenant dix heures qu'il évoluait dans cette mosaïque de verts : vert pin, kaki, sinople, mélèze. Les pigments s'accrochaient à ses pupilles, mais lui s'accrochait à son but. Étudier, explorer, s'étonner et, si possible, découvrir.
Pour ce faire, il ne fallait pas être trop gourmand en énergie. Non loin d'une cascade, il trouva un gigantesque banian au creu duquel s'étalait un tapis de mousse. Il y installa son campement, grignota quelques fruits, un peu de viande séchée et s'endormit. Le lendemain, dès l'aube, il s'activait à analyser, échantillonner et classifier. Ce n'est qu'en fin de journée qu'il rencontra les Sépik.

Cette tribu papoue, qui portait le nom du fleuve qu'il avait longé, était en substance plus pacifique que les Asmat. Le botaniste ne savait pourtant que peu de choses les concernant : les ressources fluviales leur étaient vitales, leur art était élaboré, et — surtout ! ils n'étaient pas cannibales.
Adonc, cette rencontre se fit à pas feutrés. Comme le soleil et la lune se côtoient dans un même ciel sans jamais se toucher, Lloyd et la tribu vaquaient chacun à leurs occupations, laissant deviner à l'autre sa présence sans pour autant précipiter le face à face. La première fois qu'il s'aperçut qu'il n'était pas seul, Harris veilla toute la nuit, par précaution, au cas où les papous auraient voulu s'en prendre à lui.
Encore en vie au petit matin, il sut qu'il n'avait rien à craindre.
Pendant les jours qui suivirent, ils s'apprivoisèrent sans accro. Il y eut d'abord quelques gamins de moins en moins farouches. Le reste du clan suivit. La curiosité avait pris le pas sur la crainte et la méfiance. Lloyd ne connaissant pas leur dialecte, Ils ne pouvaient donc pas communiquer. Mais la bonté n'a pas de barrière : c'est une langue commune à tous les cœurs, une langue qui peut bien se passer de mots.

C'est ainsi qu'un soir, alors qu'il admirait les flammes danser et chanter, on vint le chercher. Un petit groupe d'enfants l'entoura, le tenant par la main, le touchant du bout des doigts, grimaçant dans les éclats de rires.
Tout ce joyeux petit groupe évolua dans la jungle tandis que le soleil s'en allait briller ailleurs.
Ils finirent par arriver là où tout le reste du clan se trouvait et où la vie s'organisait. Harris eut tout le loisir d'observer et de ressentir l'effervescence qui animait les papous. À la vision des corps peints, des costumes de fleurs et de feuillages, de plumes, de pierres et de coquillages, il était évident qu'un évènement coutumier allait avoir lieu. Même les Dendrolagues semblaient fiévreux, dans l'attente brûlante d'une nuit festive !
Lloyd repéra vite les monticules fumants qui accueillaient les bounias salvateurs. Tout comme les Sépik appartenaient à la terre, leur nourriture y trouvait sa place et, dans le ventre chaud et bouillant de la matrice, elle cuisait avant d'être offerte à nouveau au ciel et aux hommes.
Tandis qu'il humait l'air et se réjouissait de participer aux festivités, trois hommes brandirent ce qui semblait être des Kundu — petits tambours oblongs en bois de palétuviers. Assis autour d'un feu, Harris vit la tribu s'embraser avant d'exploser en une danse frénétique. La fête commença. Des mains chaleureuses vinrent le chercher pour l'entraîner dans cette valse folle. Il dansa et tourbillonna des heures durant, si ce n'est plus. Ce soir-là, son cœur avait chanté au rythme des percussions.

La cérémonie dura en tout et pour tout trois jours. Trois jours au cours desquels l'allégresse domina l'humeur générale. Lloyd ne saurait dire, tant les breuvages et la nourriture étaient abondants, à quel moment sa conscience bascula. Il se doutait bien que les autochtones connaissaient les vertus de la nature plus qu' il n'en saurait jamais. Aussi savaient-ils très exactement quel végétal choisir pour que l'esprit gagne d'autres mondes.
Sous l'empire d'une plante inconnue mais puissante, Harris se révéla à lui-même. Avant qu'il n'ait eu le temps de s'en rendre compte, il était totalement drogué.
Les premières heures, du moins c'est ce qu'il lui sembla, furent terrifiantes. Ses peurs les plus conscientes et les plus inconscientes se dévoilèrent à lui, tout comme ces choses qu'il avait en horreur concernant sa vocation, malgré sa passion.
Hallucinant totalement, il eut la sensation oppressante de l'humidité et celle, écrasante, de toutes les fièvres qu'il avait pu subir. Lui apparurent également les serpents, les araignées, les scolopandres. La solitude poussée à son paroxysme, le manque cruel de confort.
Puis, elles s'estompèrent pour laisser place à de splendides visions : chaque femme Sépik se transformait en une nymphe dont le corps aux courbes chaleureuses débordait de fleurs et de fougères. Leur parfum vint à ses narines, leurs couleurs vibrantes inondèrent son cœur.
Quand les effets furent passés et qu'il revint à lui, il sut qu'il s'était trompé de voie. Il les remercia vigoureusement, rejoignit son campement, empaqueta ses affaires et prit le chemin du port. Il retournait à Londres. Lloyd Harris ne serait plus botaniste, il serait fleuriste !

*Ce qui peut être consommé.
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Émilie Bressler  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour la communauté ! 👋🏼

Tout d'abord, merci à vous pour avoir lu l'ensemble du texte.
Premier d'une longue lignée que je publie ici, il représente un beau défi que je suis fière d'avoir relevé.

En effet, ça a été assez compliqué de ne me cantonner qu'à 8000 signes. J'aurais souhaité pouvoir écrire davantage, rentrer un peu plus dans cet univers.

Outre l'illustration à partir de laquelle on devait créer notre récit, c'est aussi une bien belle lecture qui m'inspira : les femmes aventurières et exploratrices qui ont conquis le monde. Je n'en ai certes pas choisi une pour incarner le personnage principal, mais l'époque et le lieu sont, eux, tirés de cette lecture.
J'ai bien sûr effectué quelques recherches. Aussi, les peuples cités ainsi que le fleuve sont-ils vrais. Tout comme les deux espèces de plantes endémiques à la Papouasie ou le terme "Mandowe".
J'ai malgré tout pris quelques libertés, notamment en ce qui concerne la consommation de plantes psychotropes ainsi que la mention du Bounia, qui est plutôt un plat d'origine mélanesienne.

J'espère vous avoir permi de passer un bon moment. À très vite pour de nouvelles histoires 🕊️

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Les Histoires de RAC · il y a
Très intéressant & totalement dépaysant, bravo ♫
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André Page · il y a
Je me suis volontiers laissé emporter au coeur de cette jungle, merci :)
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Mathias Moronvalle · il y a
Bonjour, c'est amusant mais nous avons placés nos textes sur l'illustration dans la même aire géographique. Hasard des imaginaires collectifs? En tout cas le votre est bien plus abouti et l'explorateur s'en tire mieux. Félicitation et bonne continuation !
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Armelle Fakirian · il y a
Bonjour Emilie. J'ai passé un très bon moment dans ce récit d'aventure et de révélation mystique très bien documenté et mené. j'aime beaucoup la fin, le botaniste devenant fleuriste. Une très belle idée. Bravo !
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_ azo · il y a
À la première lecture, on sent que l’environnement est bien documenté. Après avoir lu votre commentaire, j’ai bien compris à vos lectures que les références documentaires sont sérieuses. C’est pour ça que ça respire l’authenticité. Mais je trouve qu’on est sorti trop vite du récit. On nous a chassé de l’histoire. J’espère que vous le referez avec l’aventurière. Je suis curieux de connaître son nom.
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Fab Meiloan · il y a
Très bel écrit historique, où l'on apprend foultitude de choses, et puis de l'humour à la fin, bravo, merci!! Je vous invite, si vous en avez le temps et l'envie sur En avoir plein le dos! (Fab Meiloan)
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Marie Claire Haguet · il y a
Un texte riche de couleurs doublé d'une jolie chute !
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M. Iraje · il y a
Un chemin de reconversion agréable à suivre et à ... lire.
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Matthieu Varaut · il y a
Superbe, merci pour ce voyage dans une autre région et une autre époque (et, dans une région sans époque). A mi-chemin entre Jules Verne et Conrad, j adore !
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Flor Ever · il y a
Bonjour Émilie, j'ai lu votre texte avec grand plaisir, les images, l'ambiance, les tribus. La fin m'a semblé trop rapide, j'en attendais plus... Peut être, voulais-je rester encore !