Arontack

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Vous vous dites c'est tellement bon de frissonner sous la couverture, de vérifier dix fois sous le lit, le cœur battant, la gorge serrée qu'aucune entité maléfique ne serait venue s'y cacher, prête à bondir sitôt la lumière éteinte. Mais vous ne connaissez rien de mon effroyable histoire et vous ne serez plus là pour la raconter, parce que votre mère, votre femme, votre mari ou qui sais-je encore vous retrouvera mort(e) de peur au fond de votre lit, les yeux écarquillés d'effroi.

Je m'appelle Afonso Vimara Peres, troisième du nom. En l'an de grâce 1593, à l'âge de dix-neuf ans, j'embarquais fier et conquérant sur l'un des cinq navires qui mirent le cap vers le riche port de Calicut sur la côte de Malabar. Bien que la majorité d'entre nous pensait que la terre était plate et que l'enfer se trouvait juste après l'horizon, le capitaine Gaspar de Lemos, homme taciturne, mais bienveillant, fit tout son possible pour alléger en pertes humaines ce voyage qui dura quatre longs mois.
En plus d'être né au sein de la plus puissante famille d'armateurs lisbonnins, j'étais doué pour le commerce, arrogant et j'avais la fougue d'un cheval alezan. Il me fallut à peine deux ans pour devenir l'un des plus riches marchands du non moins florissant port de Goa, lieu de perdition insondable et fascinant aux yeux du vieux monde. Ma renommée et ma fortune ont poussé sur le fumier de l'injustice, de la misère et de l'esclavage du peuple noir. Je me dis souvent que le malheur qui nous a frappés est à la hauteur des souffrances infligées par mon sinistre commerce. La disparition tragique de mon unique enfant me le rappelle tous les jours, toutes les heures, chaque minute et chaque seconde de mon interminable errance. Mais le ver est dans le fruit et le repentir seul ne sert à rien. Les ténèbres ont été faites aussi profondes afin qu'on s'y perde à jamais.

À cette époque, la mort noire sortait du ventre lourd des caravelles gorgées d'épices pour contaminer les villes côtières et s'enfoncer comme une lame brûlante dans les terres. Elle frappait indistinctement chaque foyer, n'importe quels caste, prêtres, artisans, agriculteurs, maîtres ou serviteurs preuve que la justice divine existe bel et bien. Par je ne sais quel miracle, mon épouse Isabel et moi avons été épargnés, mais pas notre fils unique. Cet enfant que je chérissais et que je destinais à prendre ma suite m'avait été enlevé prématurément. Nous avons tout tenté, tout imaginé pour le sauver. J'ose à peine le dire, mais juste après qu'il ait livré son dernier souffle, nous étions tellement assommés de chagrin que nous avons fait quérir un illustre sorcier de la région de Yamuna. Il se prénommait Baba Arontack. Je devrais plutôt dire il se prénomme... Tout le monde le sait ici, faire appel à un sorcier est une chose risquée et très coûteuse. Celui-ci était particulièrement rusé, adroit et son cœur aussi mauvais qu'une mer déchaînée au Cap de Bonne-Espérance, mais ses pouvoirs étaient immenses et rien ni personne n'aurait pu me dissuader même pas la sagesse divine.
Comment vous faire comprendre qu'en Inde, la magie, la sorcellerie, l'illusion, quel que soit le nom que vous lui donnerez, n'est pas un simple folklore. Solliciter, invoquer, supplier un sorcier, personnage puissant autant détesté qu'adulé n'était pas sans risque.

En ces temps anciens, les victimes de la peste étaient brûlées pour juguler toute propagation du mal. Personne ne s'aventurait à charrier les corps et des brasiers improvisés fleurissaient à chaque coin de rue à l'endroit même où les victimes étaient tombées. À force de gestes incantatoires, de mantras aussi étranges que terrifiants auxquels je ne comprenais rien, Arontack m'avait suffisamment impressionné pour me convaincre que la seule manière de faire revenir notre enfant d'entre les morts était que j'accompagne sa dépouille sur le bûcher. Je devais me transformer en martyre et ployer sans un mot sous le feu comme Saint-Étienne le fit jadis sous la pierre. Cependant, il fallait bien prendre garde, car cet immense sacrifice n'était efficient que si le supplicié se trouvait en pleine conscience et non contraint. Ma foi, mon amour inconditionnel surpasseraient les souffrances que j'allais endurer m'assura le sorcier. Il ne m'en coûterait que dix mille rupyas et l'offrande d'un buffle et d'une chèvre, ce qui pour moi ne représentait rien ou si peu.

Christ et Satan réunis ! Avez-vous déjà senti l'odeur de la graisse humaine qui fond sur les braises ? Des cheveux, des poils roussis, de la chair encore rose qui grésille comme la couenne d'un cochon ? Ces odeurs répugnantes alliées à l'intensité de la douleur m'ont fait totalement perdre la raison, balayant dans une plainte ardente tous mes espoirs de revoir un jour mon fils. Mon pauvre amour n'était pas suffisamment grand pour mon petit homme et mes souffrances seraient sans limites.
Le sombre paysage des abysses peuplé de créatures insensées s'est alors ouvert sous mes pieds. Depuis ce jour funeste, je navigue entre le monde infernal de ce fou d'Arontack et celui des vivants. Ma peau en lambeaux fumants se consume interminablement, mes yeux sans paupières et mon visage dépourvu de nez sont devenus le cauchemar de tous les malheureux qui ont eu la malchance de croiser mon regard halluciné. Désormais, ce sorcier de malheur n'a de cesse de me torturer, de jouer avec moi comme avec une vulgaire poupée de chiffon. Il me fait espérer le repos et la paix à la seule condition de sacrifices humains épouvantables. Un jour, quand j'accomplirais son œuvre ultime, quand il aura enfin percé le mystère de la transcendance divine, j'aurais enfin accès au repos éternel.

Pour lui, j'ai traversé des siècles de boue. Mon prochain sacrifice verra le jour dans une toute petite maison blottie à flanc de montagne dans la province reculée du Satpura. À cause d'un pauvre enfant mal formé et devenu fou à force de maltraitance, une famille entière doit périr. Un mari, son épouse et leurs quatre enfants seront offerts à l'appétit féroce du sorcier. C'est la décision prise par tout un village pour conjurer le mauvais œil et laver l'honneur de ses habitants. Pour Arontack, chacun apportera qui un poulet, qui un buffle, qui une partie de sa récolte, tant et si bien que tous se retrouveront encore plus pauvres que jamais. Je suis devenu le passeur, le meurtrier, le bourreau, l'alibi d'Arontack qui n'a de cesse de se repaître de mes crimes.

Pour vous trouver, je traverserai encore des siècles de barbarie. Ne pensez pas dormir sur vos deux oreilles, il y a toujours quelqu'un pour vous vouloir du mal. Sentez-vous ce frisson qui parcourt votre échine ? Vous apercevez ce fantôme qui traverse en flottant la pénombre de la chambre ? Sentez-vous cette odeur de pourriture qui le précède ? Oui, c'est bien mon ombre que vous voyez cachée derrière votre paravent. Je suis là. Avec vous. Tout prêt. J'attends ce moment si doux où vous vous endormirez enfin. Par pitié, ne résistez pas. Laissez-vous faire pour que finisse mon calvaire. Permettez que je me glisse sous votre lit, qu'à la nuit tombée j'ondule jusqu'à votre gorge offerte et tranquille. Faites que cet instant soit un chef-d'œuvre, qu'il soit épouvantablement effroyablement unique.
Je nourrirai votre souffrance de manière froide et méthodique. Et quand vous serez passé par tous les états, jusqu'à la fêlure, jusqu'à la transcendance, jusqu'à votre total abandon, vous serez la croix sur la croix, la mort dans la mort et vous signerez mon salut d'un sourire sur vos lèvres !
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M. Iraje · il y a
C'était pas tout à fait trop tard pour venir frissonner avant la finale.
Pour ma part, avant que le portail ne se referme (J-1) , je t'invite chaleureusement à venir REtrouver le jardin des ombellifères 🥕🥕🥕 Les combattantes de l'ombre (M. Iraje)

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Ninn' A · il y a
pas honte, non, de me faire des frayeurs pareilles ? :-) c'est malin ! hum... si je mange du jambon ce soir, je pense que je vais retirer la couenne... bon allez, c'est vachement bien.
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Les Histoires de RAC · il y a
Affreusement bien écrit même si la conclusion (?)/fin me parait un peu rapide ; mais ce n'est que mon avis ♫
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Felix Culpa · il y a
Un récit transcendant qui pourrait faire l'objet d'un scénario ! Excellent ! Mon vote !
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Virginie Denise · il y a
Horriblement bon! Bravo Lino!
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Simultané Mordescu · il y a
Contente que tu ai eu les miquettes !
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Phil Bottle · il y a
C'est ensorcellement bien écrit! On navigue, serein, curieux, puis on est pris dans une odieuse tempête et les feux de Saint Elme nous enflamment et nous font cuire... à petit feu. Moitié Juif errant, moitié Hollandais volant, moitié spectre malfaisant et dévoué à son propre Satan et moitié tant d'autres... cela finit pas faire un tout hors normes! Un très très bon texte!
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Alice Merveille · il y a
Et bien il y a de quoi devenir insomniaque... belle plume !
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Viviane Fournier · il y a
Un récit terrible, Lino ... mais j'ai aimmmé et ton écriture est belle ... vrai, elle emporte !
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Marie Van Marle · il y a
Horrible histoire très bien contée.
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Moi je suis sauvé, j'ai un lit sans pieds, pas possible de se glisser dessous !
Euh... je vais regarder dans l'armoire quand même.... !!!

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Simultané Mordescu · il y a
Oui faites gaffe, c'est une vraie saloperie ce truc. Pensez à condamner vos fenêtres :)
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Peux pas, elles ont rien fait !
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Phil Bottle · il y a
Fenêtre, ou ne pas fenêtre?
Moi m'en fous, chuis bêh vitrée!

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