Adélaïde, dracène, 9 ans et demi

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Des histoires à lire, à écrire, à raconter pour le plaisir des petits, des plus grands... C'est au creux des histoires que se cache la sagesse du monde...

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Aaaaatchaâââââh !

— Adélaïde, éternue dans tes pattes, bon sang ! Tu as déjà brûlé le dos de ton frère la semaine dernière !
Adélaïde n’y peut rien. Elle est maladroite. Pour tout, partout, tout le temps. Elle est TERRIBLEMENT maladroite.
Adélaïde est une dracène. « Qu’est-ce que c’est une dracène ? » allez-vous me demander… C’est très simple. C’est une dragone. Un dragon femelle.
Adélaïde est une belle et gentille dracène de 9 ans et demi. C’est très important le demi. Parce que huit ans c’est encore petit, mais 10 ans chez les dragons, ça change tout. C’est le moment où on rejoint l’école des cracheurs de feu. Huit ans, on sait tout juste voler de ses propres ailes, mais 10 ans c’est le début des choses sérieuses… Notre héroïne est bien décidée à montrer qu’elle peut avoir d’aussi bons résultats que les autres dragonous de sa classe.
Adélaïde a un peu peur aussi. Elle ne comprend pas bien pourquoi, mais parfois elle rate ses exercices. Elle a beau s’appliquer de toutes ses forces, elle a des difficultés. Pour apprendre à voler, décoller et atterrir aux mêmes endroits que les autres, elle a dû répéter énormément. Si fatiguée d’avoir fait tant d’efforts, elle s’endort sur son nid sans avoir la force d’avaler le moindre repas. Mais Adélaïde est tenace et combative. Elle n’a jamais abandonné, et malgré quelques imprécisions, à force, elle arrive à faire les mêmes choses que les autres.
Pour se déplacer elle est gênée aussi, s’il fait un peu sombre, ou au contraire un grand soleil. Ses copains de classe sont pris de fous rires quand ses pattes tombent dans tous les trous qui se présentent et s’entortillent dans la moindre liane grimpante de la forêt. Elle finit souvent les exercices tête en bas, pattes en l’air et les ailes emmêlées.
Parfois, elle est triste des moqueries des autres dragons de son âge. Mais son cœur est grand et courageux et sa bonne humeur et sa gentillesse finissent toujours par l’emporter.
Cette nouvelle école, c’était un sacré défi, et Adélaïde se sentait prête à réussir son apprentissage de cracheuse de feu premier niveau.
Le feu, Adélaïde l’aimait beaucoup. Dès sa sortie de l’œuf, elle avait mis le feu au nid en appelant sa mère de toutes ses forces pour lui signaler sa naissance.
Divers incendies et quelques brûlures involontaires avaient marqué ses neuf premières années, mais ce sont ses éternuements légendaires qui mettaient la communauté des dragons sens dessus dessous, déclenchant autant de rires que de panique.
Jasper était le plus vieux de tous les dragons. La tradition voulait qu’on aille le rencontrer le jour de son dixième anniversaire pour valider son entrée à l’école des cracheurs de feu. Il était si vieux que personne ne savait son âge. Il avait vécu beaucoup d’aventures, on disait qu’il avait aussi des pouvoirs magiques et des dons de guérison. Jasper était un sage.
Le dixième anniversaire d’Adélaïde ! Enfin ! Elle lisse ses écailles, affûte ses griffes, crache quelques jolies flammes et prend fièrement son envol jusqu’à la caverne du sage, sous les yeux un peu humides de sa famille.
Mais les choses ne se passent pas toujours comme on les imagine. Au lieu d’avancer avec cérémonie comme on lui a appris à le faire pour approcher le maître dragon, un trou dans la roche fait glisser sa patte. Comme sur un trampoline elle rebondit, avant de se vautrer sur les griffes du vieux sage. Elle s’étale de tout son long et le vieux dragon a bien du mal à contenir son rire tant la chute est phénoménale. Mais son regard de sage est brusquement attiré par tout autre chose. En silence, il se met à observer la future élève très attentivement. À ce moment Adélaïde voudrait bien disparaître.
— Approche, ma belle.
Un petit pas lui semble aussi difficile que son premier vol.
— Tu tombes souvent n’est-ce pas ? dit-il en fixant ses yeux dans ceux d’Adélaïde.
Même s’il ne fait pas très jour dans la grotte, Adélaïde est tellement rouge en répondant un « oui » timide que toutes les parois clignotent comme des guirlandes de Noël.
— Approche. Encore un peu… 
Elle obéit, mais n’est pas très rassurée.
Et si le sage trouvait qu’elle n’était pas digne d’aller dans cette nouvelle école ?
— C’est donc ça ! dit-il soudain… Ne bouge pas. Tu me fais confiance n’est-ce pas ?
À vrai dire, Adélaïde fait surtout confiance à toutes les histoires merveilleuses qu’on raconte à propos de Jasper. À cet instant précis elle ne sait pas trop où elle en est.
— Bien. Ferme les yeux.
Adélaïde respire et ferme les yeux.
Jasper désinfecte les yeux d’Adélaïde d’un mouvement habile. Avec ses narines de vieux dragon, il souffle un nuage de vapeur sur ses paupières. Adélaïde sursaute un peu, à cause de la sensation de chaleur humide.
Un bref instant se passe. Jasper lui demande d’ouvrir les yeux.
Adélaïde ouvre les yeux en tremblant un peu. La tête lui tourne. Elle perd l’équilibre. Elle s’aperçoit qu’elle distingue parfaitement toutes les choses qui l’entourent malgré l’obscurité. Le trou dans lequel elle a trébuché tout à l’heure, les écailles de Jasper, le nombre de dents manquantes à son sourire, les griffes de ses pattes, l’éclat étrange de ses yeux. Tout est devenu net et clair. Les contours existent enfin, là où elle ne percevait que des brumes et des petits points. Un instant si magique qu’une larme de joie coule sur sa joue de dragone.
— Que s’est-il passé, maître Jasper ?
— Et bien vois-tu, ta maladresse était due à un problème avec tes yeux. Lorsque tu es née, tu as dû mettre le feu à ton nid n’est-ce pas ?
— Oui c’est vrai. Maman me le raconte toujours !
— Et bien quelques cendres sont entrées dans tes yeux à ce moment-là et n’en sont jamais ressorties. Depuis, tes yeux étaient dans le brouillard. Toi, tu pensais que tu voyais comme tout le monde, alors qu’il n’en était rien ! J’ai nettoyé tes yeux. J’ai ôté les cendres. Te voilà guérie !
Adélaïde n’en revient pas.
— Maintenant, tu vas faire des prodiges à l’école… Je me demande même si je ne vais pas te faire passer directement au deuxième niveau. Tu as dû faire tellement d’efforts pour maîtriser tes pouvoirs ! Je suis très impressionné par ta réussite et très fier de toi. Retourne voir ta famille et partage avec eux cette extraordinaire nouvelle. Jeune fille, te voilà officiellement admise dans l’école des cracheurs de feu ! Félicitations !
Adélaïde s’élance pour sortir de l’antre du dragon. Elle a remercié Jasper pour son intervention miraculeuse d’un coup de langue magistral (car c’est ainsi qu’on se dit qu’on s’apprécie chez les dragons) même si ce n’est pas très protocolaire…
Maintenant, du bord de la grotte chaque détail lui saute aux yeux. Les chemins dont elle avait appris les détours et les odeurs pour se repérer défilent naturellement, les grands arbres, les vallons… Tout est là, net et clair, facile.
— À nous deux, l’école des cracheurs de feu ! Adélaïde voit clair ! YOUPIIII ! 

Dans une grande bouffée de bonheur, elle déploie ses ailes, monte haut dans le ciel et souffle une flamme en forme de cœur énorme pour laisser exploser sa joie.

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