À la vie, à la mort…

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Professeur de technologie, je me suis lancée dans l'écriture de nouvelles en 2018 ! Je vous souhaite un beau voyage ! N'hésitez pas à commenter et merci pour votre soutien ! Et si vous  [+]

Image de Automne 2021

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Tour à tour, ils se piquèrent le doigt avec la pointe d'un couteau et firent perler une goutte de sang qu'ils mélangèrent en touchant leur pouce. Ils crièrent : « Amis pour la vie ! » Le pacte était scellé.

Seb, Max, Ben et Mathilde avaient dix ans lorsqu'ils s'étaient juré une amitié fidèle, entière et sincère. Ils étaient amis d'enfance, ensemble depuis la maternelle et avaient grandi comme des frères et sœurs. Aucune rivalité n'existait entre eux car d'aucun n'avait jamais essayé d'être meilleur que les autres. L'école primaire achevée, ils avaient poursuivi leur scolarité dans le même collège. Ils étaient ensuite entrés dans l'adolescence, leurs corps s'étaient transformés, les hormones les avaient chamboulés mais ils avaient avancé, soudés. Ils venaient de passer le brevet des collèges avec succès et étaient bien décidés à profiter de leurs grandes vacances.

Seb était le sportif, il gagnait toutes ses compétitions d'athlétisme. Il venait de finir premier régional dans sa catégorie. Les étagères de sa chambre étaient pleines de médailles et de coupes, les murs étaient couverts de posters d'haltérophiles célèbres. Corps musclé et sculpté par de longues séances de musculation, blond aux yeux bleus, il était le beau gosse sur qui les filles se retournaient lorsqu'il passait.
Max était l'intellectuel, il était le premier de sa classe depuis la sixième et avait gagné le concours d'éloquence cette année. Il était capable d'élaborer des plans et des scénarios extraordinaires. Ses copains le sollicitaient pour organiser et animer les boums et les soirées du week-end. Brun aux yeux noirs, il avait un charme fou qui lui valait une cour d'admiratrices qu'il saluait la main droite sur le cœur, tel un gentleman.
Ben était le rigolo de la bande, le blagueur. Il était capable de répartie sur tous les sujets. Il arrivait à les tourner en dérision, même si les thèmes étaient des plus sérieux. C'était un bon vivant, sympathique, souriant, qui mettait de la gaieté, même dans les moments difficiles que la vie charriait. Cheveux châtains, le regard émeraude, il avait lui aussi un fan-club de filles qui le trouvaient craquant.
Le clan n'était rien sans Mathilde qui apportait un peu de fraîcheur dans ce groupe plein de testostérone ! Elle était l'épaule sur laquelle se reposer ; la confidente pour épancher ses chagrins ; la supportrice pour redonner de la motivation quand le moral était au plus bas ; l'arbitre lorsque les avis divergeaient. Sportive, un peu garçon manqué, elle était capable de se battre et de se rouler par terre pour défendre une cause. Émotive et fragile, elle était capable d'avoir peur et de se lover contre les garçons en regardant un film d'horreur. Brune, cheveux longs, les yeux couleur lagon, elle était la copine idéale, la petite amie rêvée.

Ces quatre amis étaient connus sous le nom de Friends, comme la série américaine, et aucune autre personne n'avait réussi à pénétrer leur cercle. L'entrée au lycée s'annonçait être une tornade émotionnelle qui allait les séparer, les éparpiller dans des sections et des lieux différents. L'été avant la tempête de septembre, ils se retrouvèrent dans le jardin de Mathilde et renouvelèrent leur vœu mais le cœur n'y était pas. Ils se couchèrent tête contre tête, face au ciel et les yeux humides, observèrent les étoiles. Ils choisirent la constellation de la Grande Ourse comme point de ralliement, leur permettant, si nécessaire et si le ciel était dégagé, de se retrouver par la pensée. Ils multiplièrent les activités, sorties et soirées ensemble pour profiter au maximum de chacun. Ils prirent des dizaines de photos pour immortaliser leur amitié et pouvoir transporter et garder tous ces souvenirs avec eux. Le moment de la séparation arriva avec des accolades interminables et une rivière de larmes pour Mathilde. Les garçons, par fierté, ne pleurèrent pas en public. Mathilde déménagea à l'étranger pour suivre ses parents et Ben partit en internat pour faire une école de théâtre. Max et Seb n'allaient pas dans le même établissement mais ils restaient voisins, ce qui leur permettait de se retrouver régulièrement. Ces trois années de lycée fissurèrent inéluctablement le pacte. Même si les garçons avaient essayé de se revoir pendant les vacances, même s'ils avaient écrit des lettres à Mathilde auxquelles elle avait répondu individuellement par un courrier délicatement parfumé par un nuage de son eau de parfum, l'éloignement physique avait, au fil du temps, disloqué le groupe...

Dix-huit ans ! Le baccalauréat, le permis de conduire, la liberté et surtout une méga-fête ! L'anniversaire de Ben tombait pendant l'été, les trois amis avaient prévu de finir la soirée en boîte de nuit pour fêter ça ! Mathilde, de connivence avec les parents de Ben, fit la surprise d'arriver pour le dessert. Les retrouvailles furent proportionnelles à la durée d'éloignement, ils crièrent, pleurèrent, dansèrent et puis pleurèrent, dansèrent, crièrent ! Bras dessus, bras dessous, sous les flashs de tous les parents émus et heureux, ils soufflèrent les bougies. Seb était le seul à avoir déjà une voiture : une 205 bleue. Comme il n'avait pas bu d'alcool, il s'engagea à conduire ses comparses à la discothèque et à les ramener au plus tard à quatre heures, à la fermeture. Les trois passagers s'installèrent sur la banquette arrière, comme dans un taxi. Max et Ben tenaient Mathilde par le cou et les quatre amis chantaient à tue-tête Take on me, de A-Ha, qui hurlait dans l'habitacle. La boîte de nuit n'était qu'à cinq kilomètres, le trajet n'était pas long, mais suffisamment pour que le chauffeur dévisage Mathilde dans le rétroviseur. Seb n'avait d'yeux que pour elle qui était devenue une magnifique jeune fille encore plus belle que sur les photos qu'elle lui avait envoyées. Tombeur de ces dames, il n'avait jamais rien ressenti de tel. Là, tout de suite, il rêvait de l'embrasser et de ne l'avoir que pour lui. Au diable le pacte, il venait de tomber amoureux !

Seb se gara le long du mur d'enceinte de la discothèque Le Manoir. Ce nom provenait de la forme de la construction qui était une grande bâtisse au toit de chaume et dont les murs étaient recouverts par un torchis couleur sable. Le parking s'emplissait peu à peu de voitures, les groupes de jeunes, tels de petits essaims d'abeilles se dirigeant vers leur ruche, convergeaient tous vers l'entrée. Les quatre amis pénétrèrent dans la propriété par le grand portail en fer forgé et suivirent la grande allée gravillonnée. Les basses de la musique résonnaient déjà dans leurs oreilles, la soirée s'annonçait festive. La double porte d'entrée en arcade s'ouvrait sur un vaste hall avec sur la gauche des vestiaires, sur la droite un grand escalier qui montait à un étage privé et en face, un comptoir central pour acheter son entrée. Tampon d'accès sur l'avant-bras, Seb et Mathilde allèrent au bar chercher des boissons pendant que les deux autres se dirigèrent vers la grande salle de danse. Elle était composée d'une grande piste circulaire entourée de zones agencées avec des fauteuils en velours rouge et de petites tables basses ovales en verre ; le tout éclairé par des lumières tamisées. Ils s'installèrent dans un de ces espaces et ils trinquèrent à l'anniversaire de Ben et au retour de Mathilde. La musique étant très forte, ils devaient crier dans l'oreille de leur interlocuteur pour se faire comprendre, alors parfois, lorsqu'ils évoquaient des anecdotes, ils ajoutaient des mimes et tout se terminait par de grands éclats de rire ! La soirée touchait bientôt à sa fin, les garçons dansaient sur un pogo, la piste était pleine de corps qui s'agitaient en tous sens, en sautant de façon désordonnée et en se bousculant. Mathilde était partie aux toilettes pour réajuster son maquillage. Ses yeux étaient à la fois fatigués d'avoir beaucoup pleuré de joie mais également brillants de désir ! Elle n'avait eu de cesse de regarder Seb qui avait, lui aussi, fait des tentatives de rapprochement toute la soirée. Là, tout de suite, elle rêvait de l'embrasser et de ne l'avoir que pour elle. Au diable le pacte, elle venait de tomber amoureuse !

Seb et Max étaient sur le parking, ils se disputaient. Dès l'entrée dans la discothèque, Max avait compris ce qui se passait entre Seb et Mathilde. Cette dernière n'avait pas encore cédé à ses avances, mais l'avait plusieurs fois embrassé sur la joue en lui caressant les cheveux. Max, n'y tenant plus, avait saisi Seb par le bras et l'avait conduit à l'extérieur pour s'expliquer. Face à face, les deux amis se dévisagèrent comme deux ennemis prêts à se battre, l'un pour défendre ses sentiments, l'autre pour défendre leur engagement. Quelques personnes, attirées par leur haussement de voix, regardèrent dans leur direction tout en continuant à marcher vers leur véhicule pour rentrer chez eux. Soudain, les pneus de la 205 dérapèrent sur le sol en terre du parking et la voiture de Seb s'éloigna à vive allure dans un nuage de poussière. Il était 3h20 du matin...

3h45, la plupart des jeunes commencèrent à se diriger vers le vestiaire pour récupérer leurs affaires, certains allèrent une dernière fois aux toilettes vérifier à quoi ressemblait leur tête dans le miroir, d'autres allumèrent une dernière cigarette en attendant des amis restés à l'intérieur. Le parking était en pleine ébullition, les moteurs se mettaient en route, les phares s'allumaient, les portières claquaient. Ben et Mathilde étaient plantés au milieu du passage, le regard perdu et affolé car Seb et Max étaient introuvables depuis un moment et la 205 n'était plus là... Ils retournèrent dans la boîte mais les videurs leur confirmèrent que tout le monde était sorti. La pleine lune et quelques spots éclairaient la zone de stationnement maintenant déserte... Après un quart d'heure, leur patience se transforma en agacement. Ils s'attendaient à ce que les deux autres surgissent, contents de leur blague pas drôle du tout. À 4h30, les phares d'une voiture éclairèrent la route dans leur direction. Les parents de Ben venaient à leur rencontre, inquiets de ne pas les avoir entendus rentrer. Seb était ponctuel et fiable, alors ne les voyant pas revenir à l'heure prévue, ils avaient pensé à une panne. À cet instant, la panique commença à grandir en chacun d'eux car la situation était inquiétante. De retour chez eux, ils téléphonèrent immédiatement aux parents de Seb, espérant que tout cela n'était qu'une farce. Mais Seb n'était malheureusement pas rentré... Il restait à prévenir les parents de Max. Réveillée en plein sommeil, cette mère de famille se rua sur le téléphone, pensant immédiatement à une mauvaise nouvelle. Elle resta sans voix en entendant le mot « disparition » puis faillit s'évanouir lorsque son fils, les yeux rouges et gonflés, apparut en t-shirt et caleçon dans l'encadrement de la porte du salon...

Max saisit le combiné et expliqua sa dispute avec Seb et le départ précipité de son ami. Il raconta avoir attendu une dizaine de minutes sur le parking ; puis vexé et blessé par cette altercation et ne voyant pas son copain revenir, il avait décidé de rentrer chez lui à pied plutôt que de rejoindre les autres et de les affronter eux aussi. Éclairé par la lune, il avait parcouru assez rapidement les cinq kilomètres. Ses parents dormaient lorsqu'il avait ouvert la porte de chez lui, il n'avait pas voulu les réveiller pour ne pas avoir à leur donner d'explications. Il était monté discrètement dans sa chambre, s'était déshabillé et malgré toutes ces émotions, il s'était assoupi tout de suite.

6h du matin, le jour se leva sur un terrible constat : personne n'avait eu de nouvelles de Seb. N'y tenant plus, ses parents contactèrent la police pour signaler sa disparition. Toutes les familles se retrouvèrent chez Seb et l'enquête débuta. Les interrogatoires de chaque membre du groupe se succédèrent afin de reconstituer le déroulement des événements de la soirée. Chacun espérait, en son for intérieur, que Seb allait réapparaître, certes contrarié et en colère, mais vivant... L'atmosphère était tendue, personne n'avait osé demander les détails concernant la dispute mais tout portait à croire qu'il y avait une fille là-dessous. Tout le monde connaissait le caractère dominant de Seb, il avait dû se sentir très offensé pour avoir laissé ses amis en plan. C'était quelqu'un de très loyal et cela ne lui ressemblait pas de laisser ses proches dans l'inquiétude. Quelques heures plus tard, un lieutenant de police vint annoncer que des traces de pneus avaient été retrouvées près du plan d'eau qui longeait la route de la boite de nuit. Tous avaient retenu leur souffle, Seb était un conducteur prudent et un grand sportif, très bon nageur de surcroît, cela ne pouvait donc pas être lui !

Dans l'après-midi, une dépanneuse sortit la 205 bleue de l'étang et le corps sans vie de Seb fut retrouvé enchevêtré dans des branchages au fond de l'eau. L'autopsie révéla un hématome sur le côté gauche de la tête, au niveau de la tempe, et l'eau dont les poumons étaient remplis permit de conclure à une mort par noyade. La police élabora le scénario suivant : Seb conduisait trop vite, il avait perdu le contrôle de son véhicule qui s'était alors engagé sur la berge ; dans sa course folle, la roue avant gauche de la voiture avait heurté une souche, ce qui avait projeté violemment le conducteur contre la vitre latérale provoquant une perte de connaissance ; la voiture avait alors plongé dans l'eau et lorsqu'elle avait été totalement immergée, Seb, manquant d'oxygène, avait repris conscience ; il avait réussi à ouvrir sa portière et à s'extraire du véhicule ; plongé dans le noir le plus total et ne sachant plus où il était, il avait nagé vers le fond pensant se diriger vers la surface ; il s'était retrouvé bloqué par des branchages et s'était noyé. La conclusion du rapport était sans équivoque : noyade accidentelle. Les parents de Seb s'effondrèrent de chagrin, Mathilde fit un malaise, Ben regarda dans le vide pendant des heures et Max fut transporté aux urgences pour une crise d'angoisse sévère. Ce dernier portait le fardeau de la querelle qui avait très certainement causé le décès de son ami. Même si tout le monde s'évertua à lui dire qu'il n'était pas responsable, il avait le cœur poignardé par la douleur. Dorénavant, tout n'était que noirceur et désespoir, même les étoiles de la Grande Ourse semblaient ternes, la mort avait emporté avec elle l'insouciance et la joie de vivre de quatre adolescents.

L'église était noire de monde et il y avait tout autant de personnes à l'extérieur qui n'avaient pas pu entrer, faute de place. Les trois amis, tels des automates, avaient marché, main dans la main, jusqu'à la nef et avaient subi la cérémonie religieuse. Incapables de regarder ce cercueil blanc qui leur brûlait les yeux même avec leurs lunettes de soleil, incapables de regarder la photo de leur ami affichée sur l'autel, ils se réfugièrent dans leurs pensées, se remémorèrent une multitude de beaux moments partagés. Au cimetière, ils déposèrent, tour à tour, une rose blanche dans le vase au pied de la tombe et chuchotèrent à l'unisson : « Repose en paix. » Ils espéraient que leur frère de cœur avait rejoint le paradis, bien conscients qu'eux-mêmes, voués à un chagrin éternel, venaient de passer les portes de l'enfer...

Mathilde était restée le plus longtemps possible avec la famille de Seb, avec Ben et Max, puis il avait fallu se séparer à nouveau. Personne ne pleura, gardant ses larmes pour les nuits d'insomnie. Ayant besoin de solitude et de repos, ils n'avaient pas envisagé de date pour se revoir. Chacun poursuivit sa route sans trop regarder en arrière pour ne pas revivre la perte de leur compagnon.
Ben se réfugia dans le travail, il fut rapidement repéré et sélectionné pour jouer dans une pièce de théâtre à Paris. Endosser le rôle d'un autre lui permettait d'oublier ses angoisses et de vivre, pendant quelques heures, une autre vie. À vingt ans, il triompha sur les planches, ce qui lui valut une reconnaissance du monde artistique et des propositions pour le cinéma.
Mathilde voulait devenir avocate, elle démarra son cursus en droit dans une université. Elle s'engagea totalement dans ses études et ne laissa aucune place aux distractions. Elle ne sortait plus, passait ses journées et ses nuits à travailler pour essayer d'oublier que son cœur était brisé. À vingt ans, elle valida haut la main sa deuxième année.
Max sombra dans l'alcool. À la demande de ses parents, il suivit une cure de désintoxication. Après une tentative de suicide, il fut interné quelque temps dans un hôpital psychiatrique. Il répétait en boucle qu'il était coupable et qu'il ne méritait plus de vivre. À vingt ans, enfermé toute la journée dans sa chambre, shooté par les antidépresseurs, il n'était plus que l'ombre de lui-même.

Vint alors un événement qui chamboula leur existence. Max et Mathilde reçurent une invitation pour assister à la dernière représentation de la pièce dans laquelle jouait Ben. La perspective de retrouver ses compagnons fut un électrochoc pour Max. Il accepta aussitôt et recontacta Mathilde qui confirma elle aussi sa venue. Il reprit soudainement goût à la vie, il se levait le matin, se lavait, mangeait avec ses parents. Il se mit à l'écriture, il posa sur le papier toutes ses idées noires. Il s'accrocha à ce week-end entre amis comme si c'était sa lumière au bout du tunnel. La tournée se clôturait à Nice, Ben réserva une magnifique villa sur les hauteurs de la ville. Le spectacle fit salle comble et se termina sur une standing ovation. Mathilde et Max s'étaient tenus la main pendant toute la durée de la pièce et ne l'avaient lâchée que lors des applaudissements. Les trois amis se retrouvèrent en coulisse avec une joie extrême. Derrière un regard triste, une lueur de bonheur apparut dans les yeux de Max. Arrivés à la location, les invités furent éblouis par tant de beauté. La maison disposait de cinq chambres, d'une immense piscine mais surtout elle dominait la Grande Bleue. La vue était époustouflante et le cadre paradisiaque ! Sans se concerter, ils choisirent les trois chambres qui donnaient sur un même balcon surplombant le bassin. Ils posèrent leur valise et restèrent un bon moment, silencieux, accoudés à la balustrade en fer forgé. Ils observèrent les lumières qui flottaient sur la mer et les étoiles qui brillaient dans le ciel. Le dîner fut digne d'un repas de roi. Ben avait commandé un menu de fête chez un traiteur et il y avait une caisse de champagne au frais. Max eut du mal à digérer cette nourriture trop grasse, trop sucrée pour son estomac fragile, il partit plusieurs fois aux toilettes. Les deux autres en profitèrent pour évoquer discrètement la déchéance de leur ami : il semblait avoir vieilli de dix ans, il avait les yeux enfoncés, le visage émacié. Il avait beaucoup maigri, il flottait dans ses vêtements. La soirée se passait plutôt bien jusqu'à ce que Max se mette à boire plus que de raison. Ils l'aidèrent alors à rejoindre sa chambre et le couchèrent sur son lit. Il était deux heures du matin...

L'air était doux, une légère brise soufflait sur la galerie et pénétrait dans les chambres par les portes-fenêtres entrouvertes. Mathilde se réveilla en sueur, la gorge sèche. Elle se leva et se dirigea vers la salle de bain contiguë à sa chambre et à celle de Max. Elle but un grand verre d'eau, fit glisser la porte coulissante et entra dans la chambre de son ami. Il y eut soudain un bruit de chute dans l'eau. Mathilde se précipita à la fenêtre, Max était dans la piscine, il coulait comme une pierre.

Max s'était réveillé avec un mal de crâne horrible et était venu se rafraîchir dans la piscine. Encore sous l'effet de l'alcool, il avait mal évalué la distance entre ses pieds et l'échelle métallique ; il avait glissé sur le premier barreau immergé et s'était rattrapé in extremis avec sa main gauche alors que son corps était déjà projeté vers l'avant. Lorsqu'il avait saisi la rampe, il avait senti son épaule se déboîter. La douleur étant terriblement aiguë, il avait aussitôt lâché prise et était tombé dans l'eau, la main droite tenant fermement son épaule luxée. Incapable de nager et alors qu'il s'enfonçait dans l'eau, les souvenirs de la soirée mortelle resurgirent...

Il avait menti et personne n'avait rien vu, même pas la police, il faut dire qu'il était très doué en rhétorique. Le soir de l'accident, il était monté avec Seb dans la voiture. Il voulait discuter avec lui mais pas sur le parking. Seb avait démarré et avait roulé vite, trop vite. Il était contrarié de devoir s'éloigner de Mathilde, il disait que le pacte ne comptait plus car il était tombé amoureux d'elle. Max lui avait alors avoué que le pacte ne comptait plus pour lui non plus car il était amoureux de lui ! Oui, Max avait eu le courage de lui déclarer son amour. Mais Seb avait éclaté de rire, il avait ri avec moquerie, avec mépris, avec dégoût... Max l'avait poussé violemment, Seb avait donné un coup de volant et perdu le contrôle de son véhicule. La voiture avait heurté une souche, Seb s'était cogné la tête, la voiture avait plongé dans l'étang. Max était lui aussi sonné, il avait mis du temps à se ressaisir et à sortir de la 205. Lorsqu'il avait repris son souffle, l'eau était déjà montée jusqu'aux vitres de l'habitacle. Le toit scintillait sous la pleine lune. Seb avait repris connaissance, il avait réussi à détacher sa ceinture. Max était venu à son secours mais dans la panique, ni l'un ni l'autre n'étaient parvenus à ouvrir la portière. Finalement, Seb avait réussi à s'extraire par l'autre côté mais il était épuisé, il nageait avec grand peine. Max avait alors lu dans les yeux de Seb un mélange de pitié et d'aversion pour ce qu'il lui avait révélé. Se sentant jugé et rejeté, il avait plongé sur lui sans réfléchir et lui avait maintenu la tête dans l'eau noire de l'étang. Seb s'était débattu, mais surpris, fatigué et choqué il n'avait pas réussi à lutter. Max était resté hagard quelques instants, le corps de son ami dans les bras. Les rayons de lune éclairaient un arbre mort tombé dans l'eau près de la voiture. Il avait nagé jusqu'à lui, avait plongé avec le corps et l'avait bloqué tête vers le bas. Poussé par l'adrénaline qui avait envahi ses artères, il avait nagé jusqu'à la rive, puis couru 2 km pour rentrer chez lui. Ses parents dormaient, il était rentré discrètement. Il s'était déshabillé, avait mis à laver ses vêtements dans la machine et avait enfilé un caleçon et un t-shirt. Comment avait-il pu en arriver là ? Il venait de tuer son ami, son amour, il n'avait plus aucune raison de vivre... Il avait pleuré sur son lit jusqu'à ce que le téléphone sonne...

Mais il avait été lâche, il n'avait pas eu le courage d'avouer son crime. À partir du jour de l'enterrement, il n'y avait plus eu ni passé, ni avenir, seulement de la souffrance et de la culpabilité. Depuis, il sombrait et avait même tenté de mettre fin à ses jours. Deux ans après, grâce à ce week-end ensemble, la fin s'était imposée à lui : il fallait tout révéler et rejoindre Seb. Il espérait avoir assez de volonté pour tout leur dire mais si sa couardise l'emportait à nouveau, il avait tout laissé par écrit dans une lettre ; du moins il avait tenté d'expliquer comment, malgré lui, il était devenu le meurtrier de son meilleur ami.

Le manque d'oxygène l'oppressa, bon sang, il fallait qu'il respire. Il n'était même pas capable de se laisser mourir, serait-il capable de dire la vérité et d'assumer ses actes ? Il nagea avec son bras valide vers la surface, sortit la tête de l'eau en toussant et hoquetant. Il aperçut Mathilde à genoux sur les margelles, qui tendait son bras vers lui. Il agita les jambes en tout sens pour se rapprocher du bord, il tanguait, sa tête entrait et sortait de l'eau comme un bateau dans une tempête. Elle était au-dessus de lui à présent. Il lui tendit la main mais ses doigts se refermèrent dans le vide. Il sentit un poids sur sa tête, il coula à nouveau...

La main droite de Mathilde maintenait fermement Max sous l'eau, sa main gauche serrait fermement la lettre d'aveu de l'assassin de Seb.
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Stéphane Peyronnet · il y a
Quel suspense et quel rebondissement final... Bravo !... et merci... un bon scénario de film en effet...
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Sandrine Fagnoni · il y a
Merci pour vos messages très positifs ! Si vous avez aimé, un peu, beaucoup, à la folie, alors likez et diffusez un peu, beaucoup, à la folie, sans modération !!! :)
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Aurélie Verdier · il y a
Une nouvelle très agréable à lire. Elle pourrait donner un bon roman... Bonne continuation
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JAC B · il y a
Un peu cliché « les yeux lagon » comme l’arrivée de « Mathilde pour le dessert » mais bon, ça va bien avec l'atmosphère de ce texte !! On se prend au jeu de l'histoire . C'est bien écrit. Je like!
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C H · il y a
A dévorer…
Tous les ingrédients sont réunis et la recette exécutée avec dextérité et talent!
Mérite 3 étoiles au guide des écrivains !

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Sylvain Dauvissat · il y a
Il y a du scénario de film dans l'air avec ce texte !
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Sophie Regnat · il y a
Comme toujours Sandrine maintient le suspense jusqu'au bout même qd on pense ne plus pouvoir être surpris. Un gd bravo pour nous garder autant en haleine...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un thriller qui maintient le suspense jusqu'à la dernière ligne .
Une intrigue où la tension augmente au fur et à mesure que se développent les évenements .
Un bon moment de lecture.

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