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Violent parfum acide

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Frédérique, dans sa longue robe rose glacée,souleva la hache ensanglantée. Elle portait une fine ceinture vernie. Ses ongles étaient élégamment manucurés de pourpre. Cela ajoutait à la fraîcheur de ses mains juvéniles.Un serre-tête blanc d'enfant sage retenait ses cheveux bruns coupés au carré. Elle regardait avec dédain, le spectacle de son crime, sur le tas de sable.Un bébé taché de sang gisait au sol. De gros bouillons noirs sortaient de son ventre, en un glouglou régulier.Ses boyaux transpercés se déversaient encore le long de ses jambes potelées. On eut dit un ballon de baudruche crevé. Il ne criait plus. Des entailles lacéraient ses membres découvrant de larges plaies ourlées en surface comme de fines corolles roses. Quelques gouttes de rosée rouge sang coagulaient sur le pourtour de ces crevasses sanguinaires. Voilà ! Le plus dur était fait.Après avoir été trahie par sa meilleure amie et collaboratrice, Frédérique était ruinée. Camille avait détourné tous les fonds et en toute légalité, puisqu'il suffisait d'une seule signature pour vider les comptes de l'entreprise BioEco lait premier âge.Une seule signature : c'était un pacte de confiance. Frédérique y avait cru. A présent Camille avait une nouvelle société florissante, de lait Bionature pour nourissons. Frédérique avait accompli la besogne la plus difficile, éliminer un premier bébé. Pour les autres, ce serait plus facile, elle exterminerait toute une population de nourissons. Elle y parviendrait , elle avait tout son temps. Elle serait méticuleuse et choisirait de devenir assistante maternelle pour échafauder ses projets diaboliques.Encore une fois, le plus dur était fait. Elle venait de se familiariser avec le sang et la mort d'un nouveau-né, le sien. La mort des autres chérubins ne la toucherait pas.D'une main légère et délicate, elle posa la hache au sol.En fredonnant une comptine enfantine, elle virevolta dans sa robe rose, rajusta la bandoulière noire de son sac sur son épaule, et regagna l'allée centrale et pelousée du parc. Elle poussait devant elle un landau. Deux gardiens s'avançèrent dans sa direction et la sommèrent de s'arrêter. Elle s'exécuta et une douche glaciale parfuma son corps, comme une odeu de sang. Tout vacilla dans son esprit, elle venait de commettre un crime.Le visage livide, elle attendit sans bouger et dit :
_Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait !

_Vous avez marché sur la pelouse et c'est interdit. Vous savez lire les panneaux, non ! Un enfant, passe encore, mais vous ! On ne peut pas dire que vous donniez le bon exemple !
Frédérique balbutia des excuses et alla s'assoir sur le banc le plus proche, en plein soleil.Anéantie, elle décida de se rendre à la police, avouer son crime et payer sa peine. Elle n'en pouvait plus.Elle trouva cependant la force de se relever et, au lieu de prendre l'allée centrale pour se diriger vers la sortie, elle retourna, landau en mains, sur le lieu du crime. C'était plus fort qu 'elle.Et là, après le choc de sa rencontre avec les gardiens, elle réalisa que la hache était toujours là, mais en carton pâte. Au sol , un poupon en cellulose démantibulé était couvert de betteraves rouges dont le jus coulait encore.Des restes de pique-nique s'étalaient sur la verdure.Frédérique avait donc pété un plomb et avait vu ce qui n'existait pas.Toute sa conscience lui revenait à présent : elle n'était pas mariée et n'avait jamais eu de compagnon, pas plus qu'elle n'avait eu d'enfant. Elle était chef d'entreprise, ruinée, trahie, sans travail, était -ce bien necessaire d'ajouter qu'elle était seule au monde ?La sonnerie de son portable retentit.D'un geste maladroit, elle l'extirpa de son sac, le fit tomber au sol, dans le jus rouge. Après une salve de jurons, Frédérique récupéra le smartphone et glissa son doigt sur l'écran tactile pour décrocher :
_Allo, je suis le docteur Prismin, je vous appelle pour vous avancer notre rendez-vous, comme vous l'aviez sollicité. J'ai un désistement cet après-midi, à 14h. Est-ce que cela vous convient ?
_Parfaitement, répondit Frédérique soulagée. Je viens encore d'avoir une hallucination, docteur, c'est affreux. Merci à tout à l'heure.
Frédérique consulta sa montre, il était 11h35.Au moment où elle releva la tête, deux enfants déboulèrent.Ils avaient tout au plus 7 ans, et la petite fille se rua dans les jambes de Frédérique :
_Rends-moi mon landau, il est à moi!cria l'enfant en colère.
Frédérique comprit qu'elle avait pris son jouet, elle n'avait pas fait attention à la petite taille de l'objet. Bien sûr, ce landau ne lui appartenait pas.Pourquoi était -elle revenue sur ses pas en traînant le landau ? Sans doute, l'avait-elle fait machinalement, comme on prend la route en voiture sans regarder les panneaux qui défilent.
_Tu m'entends ? répéta la gamine .
_Oui, bien sûr, prends-là , tiens !Je n'en ferai rien, souffla Frédérique en retrouvant son calme.
Dans un grand soupir qui lui souleva les épaules, la fillette récupéra son jouet et le plaça contre le poupon en celluloide.
_Vite, dit la petite fille aux boucles d'or à son camarade, gare ton taxi devant l'hôpital. Je vais opérer le bébé tout de suite.
Le petit garçon s'exécuta, rangea le landau contre le poupon, sans un mot.
_J'ai mon scalpel sourit-elle en soulevant la hache en carton.Je suis chirurgien, je vais sauver ce bébé. Tu sais quoi ? Mon petit frère, il a eu un accident. Eh, bin, le chirurgien, il l'a même pas sauvé ! Tu peux pas savoir comme j'ai la haine ! Moi, je le sauverai, ce bébé, tu m'entends !
Le petit garçon acquiessa de la tête, mais ne dit rien. Il regarda la petite fille qui simulait une opération avec beaucoup de tendresse. Frédérique observait aussi toute la scène. Elle était admirative.
Frédérique consulta à nouveau sa montre. Il était 11h45.Son psychiatre la recevait à 14h, cela lui laissait le temps de rentrer chez elle pour manger un morceau.Le docteur Prismin, aussi incroyable que cela puisse paraître, lui avait fait des avances. Elle l'avait repoussé avec élégance.Le médecin était resté très correct et particulièrement respectueux,s'excusant même de s'être laissé aller.Rassérénée, Frédérique en conclua qu'elle avait bien fait de le conserver comme toubib.De soncôté, Philippe Prismin refermait la porte sur le dernier patient de sa matinée.Il savourait cet instant où il se retrouvait seul dans son cabinet, sans le bruit des jérémiades de ses malades.Il en vint à repenser à Frédérique Bartoll, si différente, soignée, lumineuse, brillante. Prismin saurait la posséder, il mettrait le temps qu'il faudrait. La balle était dans son camp. Cette femme sublime était en train de vaciller, il allait la relever dans ses bras, en la droguant de barbituriques, si nécessaire.Tous les moyens étaient bons pour qu'elle boive son filtre d'amour.Après tout , il l'aimait, n'était -ce pas le plus beau des sentiments?Le sourire satisfait, le docteur Prismin sortit de l'immeuble hausmanien pour aller se sustenter.
Frédérique se tenait encore dans le parc, devant le spectacle des enfants.L'opération du poupon en celluloide était une réussite et la petite fille se félicitait d'un tel exploit.A présent , les deux enfants rangeaient leurs affaires.Lentement, les bambins se dirigèrent vers l'allée d'arbres verdoyants et séculaires, chargés de leur bardas.Frédérique ne réfléchit pas, elle les suivit. Elle verrait bien !

PRIX

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Adjibaba · il y a
Un texte que j'ai découvert complètement par hasard.
D'où est ce qu'il se cachait ?
J'ai très sincèrement apprécié ce texte. C'est un mélange réussi du chaud et du froid.
J'adore et je m'abonne pour mon plus grand plaisir.
Une invitation à soutenir mon oeuvre : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci pour ce lumineux commentaire, je viens sur le chemin d'entre justice et vengeance.
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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci pour le compliment, je viendrai vous lire.
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Dimaria Gbénou · il y a
Parce qu'en m'abonnant a votre page, je découvrirai des merveilles, je le fais sans hésiter. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît l'oeuvre " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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Thierry Zaman · il y a
ecriture coloree, couleur sang! 😊
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Pascal Gos · il y a
Fabienne, j'ai commencé à vous lire et vous avez su me tenir jusqu'au bout. Je vote.
Pascal Gos
venez me soutenir aussi
https://short-edition.com/fr/auteur/pascal-gos
Le bonheur des choses imparfaites.

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Jcjr · il y a
Quand les délires hallucinatoires vous poussent dans les mains d'un psychiatre véreux, la suite ne peut qu'être noire. Il y a quelque chose d'Hitchcock dans l'ambiance ce votre récit. J'ai aimé. Viendriez-vous me voir ?...
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci, oui je viendrai vous lire, dès que possible, en attendant, bonne journée à vous Jcjr
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MCV · il y a
On oscille entre l'horreur et le soulagement, sans savoir qui va gagner.
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Fabienne Pigionanti · il y a
c'est cette exacte incertitude qui fait avancer le personnage.Merci!
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Alexienne Duplessis · il y a
J'arrive trop tard :( mais quelle lecture ! Bravo Fabienne
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Fabienne. Je relis avec plaisir votre chouette TTC !
Vous avez soutenu Ianna, elle est désormais en finale. La soutiendrez-vous encore ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.

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Adlyne Bonhomme · il y a
Je suis en compétition avec "je tresse l'odeur" si vous aimez
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Fabienne Pigionanti · il y a
J'y vais dès que possible, à très bientôt!
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Adlyne Bonhomme · il y a
Merci!
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Adlyne Bonhomme · il y a
Merci Fabienne! Si vous souhaitez je vous propose une autre petite ballade à revoter mon poème en finale merci.
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Fabienne Pigionanti · il y a
Avez vous pu voter pour violent parfum acide?
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Adlyne Bonhomme · il y a
Non, j'arrivais trop tard
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