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Une part de tarte

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François Thiery

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Un bruit de gravier et un grincement de bois retentirent dans la pénombre de la cour. Mrs Felicity Brown sortit ses mains de la farine, les essuya dans son tablier, et courut vers l’entrée du manoir aussi vite que lui permettaient sa corpulence et ses cinquante-deux ans. Un instant plus tard, elle accueillait le visiteur dans la cuisine pendant que la calèche s’éloignait.
- Révérend Bekton, asseyez-vous, je vous en prie !
L’homme se laissa tomber sur une chaise et poussa un profond soupir. La cuisinière se rendit compte alors à quel point son visiteur avait sinistrement vieilli depuis leur dernière rencontre. Le robuste quinquagénaire semblait avoir vécu dix ans en quelques mois.
- Alors ? Quelles nouvelles ? interrogea-t-elle, anxieuse.
Le révérend soupira de nouveau, et se frotta les yeux et le visage un long moment.
- C’est terrible, finit-il par répondre. Des morts par centaines, par milliers, peut-être plus.
- C’est donc bien... ?
- Oui, ma pauvre Felicity. C’est bien la Peste. La Grande Peste.
- Que le Seigneur nous protège ! soupira la gouvernante en se signant.
Ils restèrent un moment silencieux, puis Felicity se redressa brusquement.
- Je manque à tous mes devoirs, pardonnez-moi ! Désirez-vous une tasse de thé ?
- Volontiers, Felicity, volontiers.
- Je vais mettre la bouilloire sur le four, j’ai ma pâte qui est prête...
Une demi-heure plus tard, sa tasse de thé en main et une part de tarte chaude dans l’estomac, le révérend Bekton reprenait des couleurs. Felicity le surprit même à sourire doucement, comme perdu dans de lointains souvenirs. Puis il revint brusquement sur terre, soudain tendu.
- Comment va Isaac ?
- On ne peut mieux, mon révérend, on ne peut mieux ! Enfin, je crois...
- C’est-à dire ? Sa santé ? s’alarma le digne ecclésiastique.
- Non, non, le rassura-t-elle. Mais, je ne sais pas...il passe des heures enfermé dans la vieille grange avec ses instruments bizarres... il marmonne sans cesse à propos de je ne sais quel crochet qui l’embête avec ses agrama...anarga...je ne sais quoi. Et il oublie de manger parfois, voire de dormir ! Si je ne le surveillais pas...
- Un esprit tel que lui s’ennuie ici, sans doute. Mais il sait que tant que la peste règne à Londres...
- Apparemment, il enrage de ne pouvoir trouver ici certaines choses dont il a besoin. Il a traité le verrier de Grantham de jean-foutre, pardonnez-moi...
- Je vais passer le voir, dit le révérend en se levant. Grand merci pour votre accueil, ma chère, cela m’a fait beaucoup de bien.
- Prenez une part de tarte pour Isaac ! »
***
Le révérend Bekton se dirigea vers la vieille grange qu’on distinguait encore dans la pénombre, à côté du verger. Une lumière vive sourdait sous la porte. Le vieil homme frappa. Pas de réponse. Il frappa encore. Silence. Doucement, il entra, et fut un instant abasourdi, se rappelant les contes de son enfance où le héros, passant par un arbre creux ou une porte magique, atterrit soudain dans un autre monde.
L’intérieur de la grange était méconnaissable. A droite, une robuste table était encombrée de fioles, cornues, et autres verreries, certaines tout juste sorties de leur caisse garnie de paille. A gauche, une petite bibliothèque bien remplie, chaque livre débordant de plusieurs signets. Au centre, un grand trépied métallique dont le haut était recouvert d’un drap. Plus loin, un lutrin avec une grosse Bible. Et sur les murs, des papiers épinglés, recouvert de dessins, de calculs en fine écriture. Et au fond, Isaac, penché sur un bureau brillamment éclairé, les deux mains sur les oreilles.
Respectueusement, le révérend entra, referma doucement la porte, s’approcha et attendit. Au bout d’un long moment, Isaac se leva si brusquement que Bekton sursauta, et le jeune homme, avec un cri de rage, balaya le bureau d’un revers de bras. Encrier, plume, livres, papier tombèrent au sol avec fracas. Le révérend eut un geste vers la lampe à pétrole, avant de s’apercevoir qu’elle était solidement fixée au mur.
Isaac souffla :
- Ça ne marche pas, ce n’est pas possible ! Il faudrait...
Il aperçut alors le révérend.
- Oh, révérend Bekton, fit-il sans saluer ni marquer la moindre surprise. Puis, avidement :
- Dites-moi, l’épidémie est-elle terminée ?
Le révérend, qui connaissait suffisamment le jeune homme pour ne pas s’offusquer de son manque total de manières, soupira :
- Hélas non, mon cher Isaac, hélas non. Il y a au moins...
Mais le jeune homme ne l’écoutait déjà plus : il tournait en rond dans la grange, furieux.
- Comment vais-je faire ? J’ai des commandes qui n’attendent pas ! Des livres, du matériel ! Je n’arrive à rien ici ! A rien !
- Sortons quelques instants, voulez-vous ? suggéra le révérend
Isaac se laissa emmener comme un somnambule. Ils firent quelques pas dans le verger. Bekton finit par briser le silence.
- J’ai suivi vos études avant que vous ne partiez à Cambridge, Isaac. Cette épidémie ne sera pas éternelle, vous pourrez bientôt...
- Révérend, soupira Isaac, vous ne comprenez pas. Je suis bloqué ici, pendant que d’autres avancent. C’est insupportable.
Bekton réfléchit un instant.
- Dans tous les domaines ? J’ai vu que vous vous intéressiez à beaucoup de choses...
Le jeune homme eut un geste méprisant.
- La majorité de ce que vous avez vu dans la grange ne me sert plus à rien désormais.
Bekton haussa les sourcils, impressionné. Il connaissait suffisamment son interlocuteur pour savoir que s’il abandonnait un sujet, c’est qu’il en avait extrait tout ce qu’il pouvait. Isaac soupira de nouveau et regarda la lune qui se levait, ronde et brillante. Il resta silencieux encore un long moment. Bekton lui tendit ce qu’il avait apporté.
- Mrs Brown m’a donné ceci pour vous. Elle n’est plus très chaude, mais il faut vous nourrir, Isaac !
Le jeune homme sourit amèrement et mangea lentement sa part de tarte. Il s’essuya dans sa manche.
- Je pourrais faire tellement plus, vous savez, dit-il en regardant fixement le révérend.
Bekton hocha la tête.
- Je sais.
Isaac déambula un instant sous les arbres, pensif. Puis ses traits se crispèrent à nouveau, se tordirent de rage.
- Et je suis coincé ici, hurla-t-il, à manger des tartes aux...
Il arracha un fruit d’une branche basse, et le jeta avec colère vers la Lune. Le fruit décrivit une longue courbe avant de s’écraser au loin, au bas de la colline.
- pommes... finit le jeune homme dans un murmure.
Il resta un instant silencieux, regardant tour à tour le fruit et l’astre. Puis il se retourna vers son interlocuteur, l’air hagard.
- Joli lancer ! fit Bekton, ne sachant trop que dire.
Isaac sourit, de plus en plus largement. Il fonça en courant vers la grange.
En contrebas, la Lune se reflétait sur la peau rouge et luisante de la pomme tombée à Terre.

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Ghost Buster · il y a
Très bien joué, je n'ai pas vu venir qui était Isaac avant la toute fin. Bravo !
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François Thiery · il y a
merci à vous !
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