Trappeur memorium ou dans la peau (imaginaire) d'un coureur des bois

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Voyageur et cogitateur chronique, l'écriture accompagne mes ressentis et mes rêveries depuis l'adolescence. Aujourd'hui, c'est le temps d'éclore et de partager. "Nouvelles dystopiques & Poèmes  [+]

L’eau coule par ici, comme les veines irriguent le corps d’un homme,
Au tumulte de sa vie,
Vigoureuse, bouillonnante, intarissable, 
Le flux aquifère et nourricier d’un territoire sacré, 
Aux ressources infinies et inépuisables
Fleuves, rivières, lacs, étangs, ruisseaux… criblent les cartes des explorateurs, de légendes aux vaguelettes encrées,
Depuis l’aube de l’humanité,
L’univers lacustre de ces vastes territoires façonnent les sillons,
Des autoroutes naturelles, favorables aux échanges culturels et commerciaux, entre ceux d’ici dans la forêt et ceux de là-bas, venus du lointain, triomphants, sur leurs carlingues quintessenciées…


Au centre d’un village Huron-Wendat,
S’agitait dans la liesse et la négoce, le partage du butin de mes escapades…
Dès les premiers symptômes vernaux,
Je débarquais le dos bosselé, garni de mes trésors exotiques et cliquetants,
Un tas de fourrures, comme une ombre immense et velue, se dressait à mes pieds,
Sourire vénal,
Une poignée de cartouches jonglait d’une main juvénile à une autre, réprobatrice,
Une couverture de laine couvrait les épaules chétives d’une ainée,
Un mousquet à silex se plaquait contre une joue émaciée,
Hurlement de pouvoir, gravité du geste,
Une hache de fer fendait l’écorce d’un érable sacrifié,
Une tape vigoureuse sur l’omoplate, une poignée de main concluante,
Transaction culturelle et commerciale, anthologique…

Moucheté de l’écume scintillante d’une cascade énervée,
Je taisais le foyer d’un coup de semelle tapotée et m’en allais le ventre repu,
Direction le village tangent dans la montagne…
Troc en altitude,
Moi, le trappeur échevelé, je cours ma fortune dans les sous-bois…
La charrie sous ma frêle carcasse d’un poste de traite à l’autre, d’un campement à un village, d’une ferme frontalière à une ville de pierre, 
Capitale,
Pagayant à contre-courant sur les rapides indomptables d’un ruban aquatique courroucé, 
Gambadant d’une immensité sylvestre aux abords des grèves de mers intérieures éternelles, 
Scarifiant la neige craquante des empreintes de mes raquettes en babiche…
Je vogue et je pérégrine, 
Mes jambes sont ma monture aguerrie, rompues aux espaces infinis
Mon canoë est un vaisseau d’émotion chevaleresque…

Ma vie est un mythe au coeur d’un monde en sursis, je le sens,
Mon quotidien, une routine fantastique, 
Mon regard est plein de vert, plein d’étoiles, mais aussi plein de larmes et de flammes, je pressens l’avenir…
Je suis mélancolique,
Les fourrures que je dépèce et que je tanne sont mon passeport, d’un monde à l’autre, 
Mes congénères en costume me poursuivent pour l’illégalité de mon trafic, 
Mes acheteurs mondains me glissent dans la bourse une estime complice,
Mes partenaires à la peau cuivrée m’ont adoubé, eux, de leur confiance, et lié mon âme aux coutumes ancestrales du wigwam, 
Je suis le passeur entre les gens d’un monde en expansion et ceux qu’on nomme les premières nations, natifs d’un paradis terrestre en perdition, 
Que l’on s’apprête à conquérir, à convertir, à bouleverser…
Je suis le témoin d’un système subtil, flatteur, opportuniste, 
Et j’en jouis, comme tous les acteurs de cette organisation mercantile, temporaire, fragile,
Je ne suis pas fier de mon dessein, mais je suis né ainsi, 
Fécondé par la rencontre d’un couple métissé, atypique,
Balloté dans un berceau d’osier et abandonné aux rudesses de mon infortuné destin,
Tressé par des gens que je n’aie jamais connus que sous le titre de parents,
J’ai le scalp de l’étranger, mais mon coeur est algonquin…

Ma femme et mon fils m’attendent chaque hiver,
A l’abris dans notre tanière en bois rond,
Je nourris les miens et les abreuve de mes mythologies, de mes chimères énigmatiques,
Je suis une figure littéraire, 
Fera-t-on de mes frasques une fresque, une légende ?
Une figure de proue, trirème, tribal, tripartiste,
Ma position centrale est pourtant marginalisée et méprisée,
Je suis l’instrument utile, l’outil de leur pouvoir,
Dans les desseins de ce nouveau monde en construction...

Je ne suis qu'un modeste coureur des bois,
Et je cours contre la montre à gousset qui « tic-tac » dans ma besace brinquebalante et que je troque sans vergogne, pour retarder la fin de mon histoire éphémère...
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