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Tête à tête

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Il cligna des paupières, d’abord. Ensuite, il entrouvrit les yeux. Les referma aussitôt. Une lumière violente était braquée sur lui. Insupportable. Ce n’est qu’à cet instant qu’il sentit la douleur dans le bas de son corps et sa mémoire revint, peu à peu. Il était en voiture sur une route déserte - mais où donc allait-il ? - lorsque soudain, devant lui, une masse énorme avait barré sa route. Il se souvenait avoir sauté sur les freins, un bruit abominable de crissement de pneus - son hurlement aussi, peut-être -, puis plus rien. Il n’avait aucune idée du temps pendant lequel il était resté inconscient, aucune idée non plus de ce qu’était cette masse apparue brusquement devant lui, mais il avait si mal qu’il ne s’y attarda pas. Au prix d’un effort surhumain, il se redressa sur son siège. L’odeur de l’essence arriva alors à ses narines et une vague de panique le saisit. Si la voiture explosait ! Oubliant la douleur, la lumière braquée sur lui et toute autre question qu’il pouvait se poser, il ouvrit la portière en un geste hystérique et se projeta dehors tel un diable jaillissant hors de sa boîte. Il retomba violemment sur le sol, évanoui.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, la lumière avait disparu. Une brume légère flottait autour de lui dans le noir de la nuit et il songea un bref instant à ces films d’horreur lorsqu’il était enfant. Il se redressa et regarda autour de lui. Nulle trace de sa voiture. Pas de route, non plus. Pas d’arbre, pas de fossé. Rien. Juste du noir autour, et cette brume qui flottait... Cette odeur, aussi. Mélange de plastique brûlé et d’autre chose qu’il ne parvenait pas à définir. Un peu comme lorsque le grille-pain avait pris feu, un jour, ses fils carbonisés. Il huma l’air plus intensément encore. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il ne ressentait plus aucune douleur. Il inspecta ses jambes qui paraissaient intactes, de même que ses bras. Il tâta délicatement son ventre, son torse, sa tête enfin, mais ne constata rien indiquant la moindre blessure. Désorienté, il se leva avec précaution et fit quelque pas devant lui avant de s’arrêter. Il ne voyait absolument rien et craignait de tomber ou heurter quelque chose. Alors il appela à l’aide. Doucement au début, puis de plus en plus fort à mesure que le temps s’écoulait et que seul un écho répondait à son cri. Finalement, épuisé, il s’assit à nouveau et prit sa tête entre ses mains. Il faisait un cauchemar, pas d’autre explication. Il suffisait d’attendre, il se réveillerait.

Il somnolait presque - le choc, sans doute -, lorsqu’une voix retentit, forte.
— Des signes de conscience ?
Toujours assis par terre, il recula d’une manière certainement grotesque, cherchant instinctivement un coin pour se cacher. Mais il n’en trouva pas. Affolé, il tourna la tête en tous sens et agita les mains devant lui pour tenter de dissiper la brume et trouver enfin un abri. En vain. Il ne distinguait rien autour de lui. Pire, la brume semblait presque solide maintenant, comme un voile qui recouvrirait tout, et cette odeur, toujours... Il sentit la panique l’envahir à nouveau et se força à respirer calmement.
Mais alors même que son coeur se calmait, une autre voix résonna, plus forte encore que la précédente.
— Non, aucun. Juste la paupière qui tressaute, parfois.
— Simple réflexe nerveux.
Il leva les yeux vers le haut. Il ne pouvait dire vers le plafond puisqu’il ne voyait rien, mais la voix venait d’au-dessus de lui, il en était certain. Plafond, ciel... Non, pas le ciel. Il était enfermé dans quelque chose, il le sentait.
La voix interrompit ses pensées.
— Vérifie la pupille.
Avant même que la signification de ces mots l’ait atteint, un immense rideau noir se souleva devant lui en même temps qu’une violente lumière l’inonda. Il ferma les yeux pour ne pas être ébloui avant de les rouvrir prudemment.
Deux hommes, géants, étaient penchés sur lui derrière ce qui ressemblait à une vitre. Enfin... pas vraiment une vitre car l’image était légèrement déformée, mais il ne trouvait pas d’autre mot pour désigner la matière transparente le séparant des deux hommes. Il ne voyait que leur tête et le haut de leur corps mais comprit qu’ils étaient médecins à leur blouse et au tissu qui couvrait leur bouche. Nom de Dieu, où était-il ? ! Ces hommes étaient immenses...
— La pupille est complètement voilée.
Ils semblait ne pas l’apercevoir. Il était pourtant là, devant eux ! Un vitre sans tain ? Un miroir grossissant ? Aucune explication rationnelle ne se présenta à lui et celle, totalement folle, qui commençait à émerger dans son esprit le glaça. Il fallait qu’il sorte de là ! Désespéré, il se releva d’un bond et se mis à hurler en agitant les bras.
— Encore un tressautement, tu as vu ?
Il hurla de plus belle.
— Oui, c’est vrai.
Ses cris résonnaient étrangement, se cognaient en écho pour mourir ensuite sans qu’aucun des deux hommes n’aient l’air de les entendre.
— Tu as déjà vu ça sur des comas ?
Il tomba à genoux, épuisé. Le rideau retomba et il fut dans le noir à nouveau. Les voix poursuivaient comme si de rien n’était.
— Pas de manière aussi importante, mais oui, j’ai déjà vu ça plusieurs fois.
Ses cris se changèrent en sanglots et il appuya ses mains sur le sol pour ne pas s’effondrer. Les larmes et la morve inondèrent son visage sans qu’il fit un geste pour les essuyer.
— Tu crois que ça indique un prochain réveil ?
Il releva la tête à ses mots, saisi d’un espoir insensé.
— Non. Trop amoché.
— C’est sûr que le camion ne l’a pas loupé, ses jambes sont en bouillie ! Sans parler du reste...
Ses larmes avaient cessé de couler. A quatre pattes dans le noir, le visage levé vers l’endroit où les visages lui étaient apparus avant que le rideau ne retombe, il s’était figé. L’horreur de la situation prenait peu à peu possession de son être.
— Un coma comme ça, je n’ai jamais vu personne en sortir.
— Cela dit, vu son état, mieux vaut qu’il ne s’en sorte pas.
— Sûr !
Un cri de bête sorti de sa gorge presque malgré lui. Un cri rauque qui n’en finissait pas.
— Tiens, encore un tressautement. Tu es sûr qu’il ne nous entend pas ?
— Sûr, oui. Le cerveau a grillé. Un joli court-circuit !
Replié sur lui-même, il se laissa rouler sur le sol et son cri s’éteignit peu à peu.
— Il n’en n’a plus pour longtemps, non ?
Il sentait ses forces l’abandonner peu à peu, sa raison vaciller.
— Difficile à dire...
Enroulé en position foetale, il commença à se balancer doucement d’avant en arrière.
— J’en ai vu tenir longtemps...
Il ferma les yeux pour ne plus voir le noir. Le noir et le vide de sa tête. La brume de son cerveau. Grillé, comme ils disaient... Ne plus rien voir. Il continua à se balancer, plus fort. Ce mouvement l’apaisait.
— Vingt ans, parfois plus...
L’autre voix émit un sifflement. Il entendit des pas s’éloigner et la voix encore, lointaine.
— J’ai toujours trouvé stupide cette idée de croiser les humains aux machines... Tout ça pour gagner quelques années ! On ne peut même pas le débran...
Le reste se perdit et une porte claqua. Plus rien, ensuite, à part le bruit le ronronnement sourd d’une machine juste à côté de lui.
Se balançant toujours, il se mit à fredonner doucement. Une chanson que sa mère lui chantait lorsqu’il était enfant et avait peur du noir.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Serge Debono · il y a
Quel cauchemar ! Une belle écriture et un ressenti brillamment exprimé. De toute évidence vous méritiez mieux. Au plaisir de vous lire à nouveau, et un grand merci pour votre soutien (prix Imaginarius).
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Marie-Hélène Moreau · il y a
Merci et bonne chance !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Coraline Parmentier · il y a
Terrifiant à souhait, j'aime et je vote !
Si mon royaume embrumé vous intéresse, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte, assez noir. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert ( L'héroïne - Tata Marcelle)
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Marie Hélène Peneau · il y a
Frissons !!! Superbe, je vote max. et vous invite à lire « Le siècle de Léone ». Bonne soirée MH
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Chantal Sourire · il y a
Ambiance noire garantie, je vote !
Je suis en lice avec "Libellule" et en finale hiver avec "le refuge", si vous avez un peu de temps...

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James Wouaal · il y a
Lol, j'avais oublié de voter... C'est réparé. ☺
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Skirchacker · il y a
Bravo! Très bonne chute.
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