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TER

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Sytoun

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Crac ! La porte est défoncée comme un consommateur de drogue.
Bang ! Le crane du bourreau est percé comme une gourde de laquelle s’échappe le liquide rouge qui glisse avec lui sur le sol.
La mission du commando a réussi. L’otage est libéré. Sur son corps autant de trous de balle que dans un meeting d’extrême droite.
— On vous sauvera ! dit le chef du commando en le mettant sur une civière.

Le soir, c’est une triste nouvelle que rapporte le chef à la veuve de l’otage. Malgré le sauvetage, ses blessures ont eu le dessus sur lui. C’est le cœur meurtri que sort le chef. C’est la première fois qu’il échoue. Torturé dans l’âme, il ne peut se défaire de l’esprit que s’il était arrivé quelques instants plus tôt, il aurait pu conduire la victime à l’hôpital avant que son pronostic vital ne soit irrémédiablement engagé.
Deux jours plus tard, le chef arrive à son bureau dans lequel il fait les 400 pas comme une âme en peine. Impossible pour lui de s’assoir et rester de marbre quand sa conscience le torture à travers les barreaux mentaux d’une cellule. Le voilà condamner à perpétuité sans même mettre un pied en prison. Son âme est enfermée, seul son corps peut voguer.
C’est à ce moment que des coups frappés à la porte le tirent de ses sombres réflexions.
— Chef, dit son secrétaire. Un homme tient absolument à vous voir !
— Vous a-t-il dit pourquoi ?
— Il prétend être le fils de l’homme que vous n’avez pas pu sauver l’autre jour.
— Faites-le entrer.
Appréhendant la confrontation, le chef sait au fond de lui que rien ne peut le violenter plus que ses regrets. Le jeune homme qui se présente à lui a un visage jovial, souriant et décomplexé. Bien habillé d’une veste d’homme d’affaire, il prend place sur le siège que lui désigne l’officier.
— Monsieur, dit-il. J’irai droit au but, je demande votre protection. Je sais que vous avez tout fait pour sauver mon père, je sais que vous ferez de même pour moi.
— Qu’est-ce qui vous fait peur ? Demande le chef. Avez-vous reçu des menaces ?
— Pas en tant que tel. Mais sans doute le savez-vous, ma famille est impopulaire et détestée. Ce qui est arrivé à mon père n’est que le fruit d’une haine ancestrale envers notre famille.
— Je croyais que l’homme qui l’a torturé n’était qu’un fou ayant agi par maladie. Vous croyez que c’est un règlement de compte ?
— Un règlement de compte, non. Mon père n’a jamais fait de mal à personne. Un crime motivé par la haine, oui.
— Loin de moi l’idée de remettre en doute vos affirmations mais savez-vous à quoi est due cette haine envers votre famille ?
— Rumeurs et ragots. C’est de là que naissent la plupart des conflits.
— Qu’attendez-vous exactement de moi ? Quel type de protection ?
— Je sais que les miens ne seront en sécurité qu’à Fi Dar, notre propriété à l’est de la région. Il n’y a que là où personne ne pourra nous atteindre, bien que nous avons là-bas aussi des ennemis. J’ai pour projet de retourner là-bas, d’emmener ma famille avec moi et de la défendre au péril de ma vie. J’ai un permis de port d’armes et je sais m’en servir. Mais j’ai besoin d’aide. Il me faut des alliés efficaces. J’ai pris la liberté d’en parler au gouverneur qui m’a appuyé dans ma démarche. J’espère que le chef de la défense du pays fera de même.
— Je suis d’accord, oui.
Que pourrait dire d’autre un homme intérieurement rongé par le regret ?
— Voulez-vous y aller tout de suite ?
— Le plus tôt sera le mieux. Mes frères sont avec moi, accompagnez-nous avec vos hommes.

Deux heures plus tard, l’expédition arrive à Fi Dar : une vaste étendue de terre (environ 20 hectares) à l’est du pays. Le chef et Dawid El Raïs, le fils du défunt, s’aventurent les premiers dans la propriété où viennent à leur rencontre cinq adolescents.
— M’sieur, dit l’un d’eux à l’attention du chef. Tout à l’heure, un émissaire du gouverneur est venu de dire que la moitié de notre terre est confisquée au profil d’un autre !
— Vous êtes locataires, déclare Raïs. Nous sommes propriétaires.
— Mon père a acheté cette terre, elle nous appartient et...
— Elle est la propriété de l’Etat et ensuite, la mienne, renchérit Raïs.
— Vous n’avez pas le droit ! S’emporte l’enfant, bousculant l’homme qui s’avançait.
Le chef allait intervenir pour les séparer mais, plus vif, Raïs a dégainé un revolver et tiré deux balles sur l’adolescent qui s’écroule. Aussitôt, le chef dégaine son arme mais Raïs brandit le contrat signé de la main du gouverneur.
— Cette terre est à moi, maintenant. J’y ai tous les droits. Elle redeviendra mienne et je tuerai tous les fils de pute qui viennent y foutre leur cul sans ma permission. Et vous avez ordre de m’obéir, petit soldat, sans me chier votre opinion dont je n’ai proprement rien à foutre.
— Vous avez tué un enfant ! hurle le chef.
— Vous l’avez vu me frapper le premier ! Je n’ai fait que me défendre. Contentez-vous d’obéir et gardez votre morale pour vous. Nous n’avons pas la même ! Et tant que vous y êtes, débarrassez-moi de ce cadavre !
— Il a raison, intervient un homme en costume surgissant de nulle part derrière eux. Je suis envoyé par le gouverneur confirmer les dires de cet homme. Cette terre est à présent sa propriété et vous avez pour mission d’obéir, soldat ! Emmenez-donc ce cadavre loin d’ici avant qu’il pourrisse !
À contrecœur, le chef se lève et prend dans ses bras le corps inerte du jeune corps dont le visage sans vie ne peut s’empêcher de cacher un sourire. Une larme coule des yeux du chef. Le voilà confronté à un nouvel épisode qui cette fois, le plonge la tête la première au mitard de sa conscience, d’où jamais plus il ne sortira. Son âme est enfermée, même son corps ne peut plus voguer. La mort dans l’âme, il grave sur la pierre tombale de l’enfant : « ci-git le jeune Phil Astin , tué par balle sur sa terre ».

1er extrait de la version 2.0 du recueil PACIFIQUE ANARCHIE, très prochainement disponible
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Kenza Melindes · il y a
Free Palestine !
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Kinza · il y a
Le pire si on caricature c'est vraiment ça. Qu'Allah protège le peuple palestinien
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Lina Rad · il y a
Très très fort la symbolique !
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Paul Royaux · il y a
Triste réalité bien transmise. A+
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Emma · il y a
Jamais déçue par cet auteur, trop peu connu pour les chefs d'œuvres que tu écris !
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CRIMINELLE PENSIVE · il y a
Sombre mais moins que la réalité des palestiniens malheureusement
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Salwa Bendas · il y a
Je suis peut être la seule mais sans lire les commentaires sur facebook insta ou ici j'avais déjà ma petite idée sur la chute dès que j'ai vu que le type s'appelait "El Raïs" avec Sytoun j'ai l'habitude de ces jeux de mots désolée on la fait pas plusieurs fois a une lectrice avertie. Ca n'enlève rien a la force de persuasion de ce texte, très bonne idée bien exploitée
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Sytoun · il y a
On reconnait les connaisseurs mdr
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Méli la petite lectrice · il y a
La chute est super bien maitrisée on s'y attend pas du tout !
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Colonel Olrik · il y a
1ere lecture sans connaitre la fin : mouais, pas nul mais pas terrible non plus quoi. J'en arrive a la chute : pardon ? Non c'est pas possible ! 2ème lecture avec l'idée de la chute : vraiment trop fort
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Sytoun · il y a
Mdr
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Ismahane KETURA · il y a
Instrumentaliser la souffrance d'un homme pour en faire un complice c'est horrible
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