T’as vu ta gueule quand j’ai bu ?

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Poésie, nouvelles, slam et Spokenword. Nombreuses éditions à compte d'éditeurs Mon roman "A prendre ou à laisser" est en vente sur tous les sites.  [+]

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En bas de chez Mona, un bar ! Un vrai de vrai avec tous les alcoolos de la place, les vieux, les purs et durs, les convertis à dieu gros rouge depuis tellement d'années qu'ils se sont mis à ressembler au godet que leur sert le patron : le visage cramoisi, les pores de la peau dilatés, la voix rauque, le verbe haut, la démarche chancelante, le regard torve. Un vrai plaisir quand j'ouvre la fenêtre et qu'ils ont décidé d'aller fumer leur cigarette dans la cour, un ravissement pour les oreilles, vraiment :

Elle :... complètement pétée, j' te jure quand j'ai été à la poste

Lui : t'as été à la poste ?

Elle : ouais, complètement pétée. Oh dis donc ça tonne

Lui : ouais c'est pour ça qu' ça c'est rafraîchit un peu

Voix du patron qui appelle un certain Laurent

Elle : v'ouaiaiaiais, y m'a appelée Laurent

Lui : mais non c'est pas toi

Elle : oh bin j' te dis qu'y m'a appelée Laurent

Lui : viens on rentre

Elle : tu payes ton coup alors ?

Lui : non mais y va pleuvoir !

C'est rafraîchissant limite poétique sauf quand il la menace de lui mettre sa main dans la gueule (dixit). Le top du top consiste à les écouter le soir, alors qu'ils ne tiennent plus debout, qu'ils sont cinq ou six, du grand art ! Le matin ils commentent les infos, refont le monde, plaignent les populations en danger de mort mais le soir, ah le soir... Engueulades est un doux euphémisme pour décrire les cris et autres onomatopées qui caractérisent "la France d'en bas". C'est un summum de bêtise cruelle mixée à la tendresse pastis, une petite communauté de pauvres gens indéfinissables, enlisés dans leur soif insatiable de gros rouge et de commérages.
Je me demande souvent ce qui a pu les précipiter à s'aviner ainsi tout au long de la journée, quelles structures ont fait défaut, ce que serait leurs vies en dehors du café. Je me demande aussi ce que deviendraient leurs espoirs sans cet espace de communauté que devient le bar, lieu de convivialité qui n'est pas sans masquer de profondes solitudes. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas là de fausse compassion, simplement d'un regard presque aimant sur ces populations sans âge, sans avenir, au niveau intellectuel apparent plutôt fond de verre, à la sensibilité soit à fleur de peau, soit sans émotion. Mais a-t-on déjà vu un verre de rouge faire du sentimentalisme ?

Il y a des jours je vous jure !! Mona me raconte les joyeusetés de l'environnement et que s’est-il passé hier soir ? Il lui a vraiment mis sa main dans la gueule ! Ni une ni deux, tu m'énerves vlan prends ça ! Je l'ai croisée ce matin, moi mon petit panier à la main, elle un œil au beurre noir, sa bouteille vide direct en partance pour la poubelle, identique à elle-même, marmonnant je ne sais quoi à propos du temps, ce n’était pas bien clair. Je l’ai saluée mais comme à son habitude, c'est-à-dire consécutivement au nombre de verres qu’elle a déjà bu, elle ne m’a pas reconnu. Non, en réponse elle a donné un violent coup de pied à son chien alors j’ai téléphoné à la SPA. Je sais le drame que cela peut représenter pour cette femme dans une solitude infinie mais j’ai craqué. Le chien n’en pouvait plus, totalement abattu, les oreilles basses, les yeux résignés, il m’a regardé en gémissant. J’ai murmuré : pauvre bête mais je ne sais plus vraiment si je pensais à lui ou à elle. Le caniche lui a été retiré dans la journée. Pour oublier, elle a bu plus qu’à l’accoutumée, beaucoup plus que ce que son corps ne pouvait supporter. J’ai appris qu’elle est décédée le soir même après un delirium tremens intense. J’ai ressenti un sursaut de culpabilité puis... Je me suis demandée si elle s’était posée une simple question en regardant partir son compagnon à quatre pattes : t’as vu ta gueule quand j’ai bu ?

Article 5
Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
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michel jarrié · il y a
Drame de l'humain ! Bien difficile de juger...Se mettre à la place de l'autre, le rouge en moins. Comment peut-on en arriver à ce type de situation? Il y a tant de dérives dans nos sociétés ! On s'y perd, mais la vie continue...
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Patrick Gibon · il y a
violence version gilles et jaune pastis dévoyé, les bas fonds de la fosse mais l'humanité en éclair scintillant d'hubris.
je connais bien les bistrots et m'y abreuve aussi parfois à l'eau ferrugineuse plutôt version rouge carminé ou mise en bière assurée mais arrête avant le coma éthylique qui peut vous faire devenir violent, jamais d'alcools "forts", la mort... bref je pige mais me lamente sur cette fin lamentable... pour le kien!
ouvrage fort une fois de plus que vous commîtes ou ko mythe!

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Stéphan Mary · il y a
Bravo pour ce commentaire et ces "je" de maux ! Oui une fin lamentable j'en conviens et m'en excuse, si je puis dire... J'ai craqué ! La brutalité, même si je peux en saisir la cause, me fait horreur
Merci d'être passé par là

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Stephan, peut-être le temps vous a-t-il manqué pour venir soutenir une seconde fois ce texte en finale.
Avant que les votes en DUDH, ne soient clos :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Merci, Julien.

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte voué d'importance ! Très intéressant ! Le fond comme la forme j'ai tout aimé ! Bravo pour cette oeuvre bien pertinente ! Je m'abonne pour la suite ! J'aime naturellement
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Un magnifique texte.
Je vous donne mes voix et vous invite à lire et soutenir mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Zou zou · il y a
A chacun sa drogue dans notre Monde cruel...faut-il avoir l'œil critique ou méprisant ? mes voix !
je concours aussi, si vous aimez...

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DAO Rassablaga · il y a
les droits a l'integrite physique et corporelle, oh oui.
N hesitez pas a soutenir mon epopee https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Stéphan Mary · il y a
Merci Issouf. Votre texte est très bon. Je vous ai attribué le maximum de voix
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André Page · il y a
La maîtresse boit et l'animal trinque, oui, j'habite moi-même au-dessus d'un bar, alors j'ai d'autant plus été attentif à cette histoire très bien composée où les choses se mettent en place crescendo, bravo Stephan :)
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Stéphan Mary · il y a
Merci André. Oui cette histoire ressemble à des centaines d'autres Peut-être un texte qui coule parce qu'elle est vraie. Et aujourd'hui encore je me pose toujours la même question...
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Les Histoires de RAC · il y a
Intéressant !
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Stéphan Mary · il y a
Merci
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Fred Panassac · il y a
Des dialogues pleins de vérité, un drame de la misère. "Qui aime les bêtes aime les gens".
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Stéphan Mary · il y a
Merci Fred. J'espère que tu vas bien. Tous mes vœux
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Fred Panassac · il y a
Merci Stéphan et mes meilleurs vœux à toi aussi. Tu peux passer me lire si tu le souhaites, dans ce concours.