RIEN À PETER

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Phillipe Peppard d'Aromanche faisait régulièrement un rêve atroce : alors qu'il recevait le Président de la République dans son journal de vingt heures, une diarrhée insoutenable le prenait, ses sphincters anaux se relâchaient, et un pet monstrueux suivi d'un bruit liquide interrompait le Président dans son explication des rapports franco-allemands. Un rêve affreux. Chaque entretien qu'il menait était hanté par ces souvenirs nocturnes.

Personne ne soupçonnait ce tracas chez le fameux journaliste. A l'écran, il affichait en permanence un air patelin, il devait même sa place à l'étrange talent de rapporter les horreurs les plus sanglantes sur le ton de la confidence amoureuse. Recevant des politiques, il feignait de poser des questions gênantes, auxquelles ces derniers feignaient de répondre. Interrogeant des artistes ou des sportifs, il s'escrimait à bâtir en direct la légende d'individus souvent peu coopératifs, et d'ailleurs souvent peu intéressants. L'ordre régnait à la télévision, que perturbait seulement ce fantasme persistant.

Et puis un jour la rédaction s'agita un peu. Des rumeurs couraient sur une possible démission du Président de la République, malade depuis longtemps. L'Etat ne pouvant tolérer le moindre soupçon de faiblesse, une émission spéciale fut promptement organisée, avec Philippe Peppard d'Aromanche pour interviewer. Choisi par le Président lui-même, au motif, tout à fait officieux, qu'un pareil imbécile lui couperait difficilement la parole.

Les grandes orgues de l'Histoire en direct retentirent un soir de mars. A vingt heures Philippe Peppard d'Aromanche ressentit les premières morsures d'une digestion troublée. A vingt heures quinze, il promettait à Dieu les choses les plus folles. A vingt heures trente, début de la retransmission, il se trouvait confronté à son pire cauchemar : torturé par la pression du gaz, face à un Président plus majestueux que jamais.

Celui-ci pourtant frôlait la neurasthénie. Accusé d'ambition personnelle tout au long de sa vie, il avait finalement rencontré peu d'individus motivés par autre chose, y compris chez ses accusateurs. Son seul interlocuteur valable restait l'Histoire, qui n'était pas bavarde. Il consacrerait donc les derniers temps de son mandat à placer ce pays frileux sur les rails de l'Union Européenne. Pour le reste, il s'ennuyait ferme ; et voilà que la meute des malveillants lui cherchait encore des ennuis...

L'entretien démarra derechef par un bilan de santé, et se poursuivit par l'évocation des notions de responsabilité, de conscience, de devoir, tandis que Phillippe Peppard d'Aromanche s'efforçait d'éteindre le feu qui lui dévorait l'anus. Le plateau n'avait jamais été aussi caniculaire. Et soudain, le drame.

Une déflagration d'anthologie accompagnée d'un déferlement vésuvien. En cet instant, Phillippe Peppard d' Aromanche connut sa première expérience de dédoublement. Car à en juger par ce qu'il ressentait, il était pour rien dans ce cataclysme anal. Il eut peur. Il regarda le Président. Et il comprit que le responsable se tenait en face de lui. Il en resta médusé.

Les caméras affolées cadraient alternativement les deux interlocuteurs. Le Président remuait les lèvres sans qu'aucun son n'en sorte. Le journaliste exposait ses amygdales à des millions de téléspectateurs. Son étonnement quasi-métaphysique l'amena à s'oublier.

Il fit lui aussi retentir les trompettes de Jéricho. Ce fut, selon les spécialistes qui commentèrent l'événement, un splendide la mineur que le journaliste réussit à tenir trois secondes. Le réalisateur renonça à tout effort, la consternation régnait sur le plateau. Les deux hommes, eux, commençaient au contraire à se détendre.

- Métier d'abruti, maugréa le Président.
- Je vous demande pardon, M. le Président ?
- Je dis : métier d'abruti. La plus grande partie de mon temps se passe, décidément, à dire des âneries pour gouverner des imbéciles.
- Oui, M. le Président.
- Et vous, votre métier vous plaît ?
Le journaliste eut un baillement dinosaurien.
- Vous savez sans doute ce que c'est. Je voulais être le combattant inflexible de la vérité. Et puis j'arrive dans le métier, je découvre une épaisse croûte de mensonge qui recouvre tout, un morceau trop gros pour moi, alors...

Le Président se tourna vers la régie, où la trajectoire de ses conseillers venait de couper bruyamment celle du directeur d'antenne, dans la panique générale.

- Maintenant que nous avons retrouvé nos esprits, nous devrions songer à nous changer.

Le président approfondit maintenant les mystères des roses trémières, dans sa propriété du Sud-Ouest, Philippe Peppard d'Aromanche n'est plus journaliste. Au dire de certains, les deux hommes s'entretiennent longuement au cours de week-end landais, préparant un livre qui fait déjà grincer quelques mâchoires. La vérité, parfois, a des manières singulières d'éclater.
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