Rien à perdre

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Lire, écrire, marcher, me rendre utile, faire bonne chère... J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de nouvelles), CXXIII éphémères  [+]

Depuis des années, j’ai cessé de parler.
Depuis des années, j’ai posé mon petit banc.
Depuis des années, je regarde passer les gens.
Je m’appelle Lydia. J’ai la peau mate, le visage buriné. Je suis née dans la ZUP il y a quarante-cinq ans. À la maison, on ne parlait pas Français. Mon père était métallo et ma mère s’occupait de mes trois sœurs. Ils ne voulaient plus d’enfant et c’est par accident que j’ai été conçue. Ma mère ne s’est pas occupée de moi. J’ai grandi dans l’ombre de mes frangines.
Elles se sont bâties une petite vie pépère... Moi, zéro.
J’ai bossé quelques années dans un garage de la vallée. Je me suis mariée avec un mécano entreprenant et beau parleur. On est parti vivre à Paris. Il m’a mise enceinte et m’a foutue dehors. Je ne pouvais pas garder le bébé, alors je suis allée voir une « faiseuse d’anges ». Elle m’a salement abîmée et je me suis baladée d’hosto en hosto pendant des mois. Après ça, le trou noir, le néant. J’ai zoné dans les rues de Paris et j’ai fait la « traînée » pour survivre.
Un jour, je suis rentrée à la maison. Le père n’était plus là, mort un an après sa retraite, les poumons bouffés par les hauts-fourneaux. La mère était toujours là, incrustée dans son HLM.
J’ai cherché du boulot, mais rien pour une femme comme moi. Alors je suis entrée dans l’ordre des mendigots.
Depuis des années, le jour, je mendie et, la nuit, je dors chez ma mère. Elle s’en sort tout juste avec sa pension de réversion. La règle de vie est simple : tous les matins je dégage à huit heures et je ne reviens pas avant neuf heures du soir. Comme ça elle peut faire ce qu’elle veut et voir qui elle veut.
Tous les jours donc, je me lève à sept heures trente, je fais ma toilette, je m’habille, je prends mon matos et je sors quelques minutes avant que ne sonne le réveil de la mère. Je marche jusqu’à la zone commerciale et je m’installe à droite de l’entrée du supermarché. J’ai des « donateurs » réguliers qui me déposent une pièce de deux euros ou un billet de cinq. Quand j’ai un peu de sous, je m’achète à manger. Je ne fais jamais d’histoire. Les agents de sécurité me connaissent bien. De temps en temps, je fais un petit tour dans les vestiaires du personnel où leur chef m’introduit discrètement. Là, je fais ce qu’il faut pour le détendre. C’est le prix à payer pour avoir la paix.
Enfin, tout ça c’était avant, avant l’attentat.
Un jeudi matin, à l’heure où les papys-mamies font tranquillement leurs courses, un homme armé est entré dans le magasin. Je mangeais des croissants en promo en buvant un café dans l’espace « convivialité ». Soudain, j’ai entendu des hurlements et trois détonations sourdes. Il avait descendu le boucher, une cliente et un agent de sécurité. Puis il m’est tombé dessus, m’a plaquée contre lui et m’a mis un pistolet sur la tempe.
J’ai subitement recouvré la parole. Je l’ai supplié de me laisser partir. La police déboulait sirènes hurlantes sur le parking.
« Bouge pas ou je te bute ! Tu seras ma monnaie d’échange.
- Je suis un peu dévaluée comme monnaie d’échange...
- La ferme !
- Je te connais, tu viens de la cité ?
- Ta gueule vieille folle ! »
Il m’a bâillonnée, a rengainé le flingue dans sa ceinture et m’a mis un couteau sur la gorge. Je voyais les policiers qui bouclaient le supermarché.
Un officier est entré dans le hall. Il a levé les bras, puis, très lentement, a déposé son pistolet et son gilet pare-balles par terre à côté du photomaton. Il s’est approché. Il était grand, un peu pâle. Son regard clair m’a touché en plein cœur.
« Bouge plus, sale flic !
- Le secteur est bouclé, tu ne pourras pas t’échapper.
- Ta gueule bâtard !
- Laisse-la partir, elle ne t’a rien fait.
- Et après, les keufs vont m’abattre ?
- Pas si tu poses tes armes et si tu te rends.
- La ferme !
- Laisse-la partir.
- Je demande la libération de mes frères d’armes.
- Ça ne dépend pas de moi.
- Fais-les libérer ou je la bute ! »
Les palabres ont continué. Les clients et le personnel ont été exfiltrés. On n’était plus que trois. Dehors, il faisait noir. Je ne savais plus quelle heure il était. J’avais soif. J’avais mal au ventre. J’étais au bord de l’évanouissement.
L’officier m’a regardée dans les yeux. Il était jeune, sans doute marié et père de famille. Je l’ai regardé en le suppliant de partir. Il a fixé le terroriste :
« Laisse-la partir, je prends sa place !
- Vous êtes dingue, ma vie ne vaut rien, à côté de la vôtre !
- Je sortirai d’ici quand il n’y aura plus aucun otage.
- Abrège bâtard, on fait l’échange.
- Tu la relâches d’abord.
- Viens lentement vers moi. »
L’officier s’est approché et tout s’est accéléré. Je n’avais rien à perdre. Le terroriste a desserré son étreinte, mais, au lieu de courir vers la sortie, j’ai brusquement fait volte-face, j’ai saisi la main armée du couteau et je lui ai planté dans le ventre. Il a roulé des yeux étonnés et a brandi son pistolet. J’ai entendu « Assaut ! », trois coups de feu et puis plus rien. Une violente douleur m’a vrillé le côté droit. J’ai vu le corps du terroriste allongé par terre, un trou rouge au milieu du front. À côté de lui, l’officier pissait le sang.
J’ai été opérée il y a trois jours. Branchée à des moniteurs et shootée aux sédatifs, je ne souffre pas. Je n’ai pas à me plaindre. Ma chambre est éclairée par une large baie vitrée. Je vois le feuillage des arbres onduler sous l’effet du vent. Je vois un petit bout de ciel où défilent des nuages.
De l’autre côté du couloir, il y a la chambre de l’officier. Je l’aperçois à travers les portes vitrées. Il remonte la pente après trois jours entre la vie et la mort. J’essaie de capter son regard pour l’encourager et je prie. Je prie, moi qui n’ai jamais foutu les pieds dans une église. Je prie pour l’officier, pour qu’il vive...
Ce matin, j’ai posé mon petit banc près du supermarché et je tends ma sébile aux passants.
Je prie pour eux.
Je prie pour les âmes des assassinés, les âmes errantes qui ne trouvent pas la paix.
Depuis des années, je prie...
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Flore A. · il y a
Un texte chargé d'émotion et bien écrit. Merci d'être venu me lire et m'encourager.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci pour votre commentaire. Je reviendrai vous lire avec plaisir.
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Atoutva · il y a
Magnifiquement bouleversant !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci, j'ai essayé de donner de l'épaisseur aux personnages tout en restant dans le format très court.
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Jean-Louis TORRES · il y a
Ouah, bravo !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Jean-Louis.
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Françoise Desvigne · il y a
Texte très poignant et fort magnifiquement écrit ! Bravo !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci, j'ai passé et repassé l'ouvrage sur le métier pour m'approcher de l'écriture mate.
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Randolph B. · il y a
Tant pis pour le plagiat d'aubussine : bouleversant du début à la fin.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci pour votre commentaire qui, avec d'autres commentaires, m'encourage à continuer à écrire.
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Randolph B. · il y a
Oh que oui !!
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Aubussinne · il y a
Prise par l'émotion et la vérité de ce texte fort du premier au dernier mot.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci pour votre commentaire. J'ai essayé d'écrire "vrai".