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QUESTION DE REGARD

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Serge

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D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé habiter la vie des autres, imaginer leurs sentiments. Empathie ? Non, pas du tout, plutôt une sorte de réflexe, une seconde nature... Mais cela me diriez-vous, nous le pratiquons tous plus ou moins, n’est-ce-pas ?

Vous avez raison, chacun de nous peut embrasser, imaginer d’un seul regard – du moins tenter de le faire –, la vie, le parcours, les sentiments de ceux qu’il croise ; l’œil est impitoyable, il transforme les détails en évidences, les évidences en certitudes, les certitudes en sentences. A partir de là, les choses se compliquent, on entrouvre la porte des idées reçues et voilà que l’incompréhension, la haine et le rejet de l’autre s’engouffrent dans votre pièce bien proprette et font voler en éclat fenêtres, lustres et bibelots.

Vous l’avez compris, l’exercice est plutôt périlleux ; la faute à notre regard qui analyse au lieu de chercher à comprendre, à notre main peut-être, qui repousse au lieu d’apaiser. Un célèbre aviateur nous avait pourtant prévenu, il nous avait enseigné à voir avec le cœur, vous souvenez-vous ? Tout le monde était d’accord, tout le monde avait applaudi, puis tout le monde a oublié et personne ne se souviendra plus tard, quand il sera trop tard, bien trop tard pour comprendre comment et pourquoi tout cela est arrivé.

D’autres ont aussi tiré la sonnette d’alarme, ils nous ont dit et répété : Cherchez l’enfant qui dort en chacun, en chacune de vous, mais il est tellement plus facile d’entretenir la bête qui sommeille – adrénaline et sensations fortes garanties. La violence égoïste et gratuite distillée au quotidien comme une drogue, inonde nos écrans, nourrit sous forme de friandises virtuelles – ou pas, très souvent – la gourmandise de l’enfant d’aujourd’hui, cet enfant qui dormira bientôt les yeux ouverts, tant il aura peur d’avoir peur. « Notre enfance est si loin, il est déjà demain » annonçait voilà quelques décennies maintenant, un pâtre grec dépité qui se prenait pour un poète ; il terminait par cette phrase : « Pendant que je dormais, il était encore temps ».
Il ne pensait pas si bien dire.

Je pourrais tout au plus vous dévoiler quelques détails qui me caractérisent : vous dire par exemple que j’aime rêver, m’arrêter sur un visage, la position d’une main. Il parait même que je suis souvent dans la lune, ailleurs... Bien sûr, la beauté – malgré la subjectivité du mot – m’attire et comment résister, mais tout ce que nous mettons en vrac dans la boite contenant son contraire m’intéresse bien plus, tellement plus que je n’ose même me l’avouer, comme on cherche à cacher un travers disgracieux, une sorte d’anomalie, vous voyez ? Quoi ? Vous pensez que je parle dans le vent ? Vous exigez des exemples précis, du concret, du palpable ?

Bien, alors observez attentivement cet homme qui se réveille ce dimanche matin, et pas n’importe lequel, aujourd’hui, on célèbre partout dans le monde la fête de Pâques. Il est dix heures du matin, le printemps affleure et dans l’indifférence générale des passants pressés – en retard pour l’office et l’église est à plus de cent mètres « -désolé, really sorry, pas le temps ! » –, leur ''prochain'', hirsute, émerge du ‘’KO technique ’’ asséné par une nuit de plus – ou de trop – à la belle étoile, régnant sur son univers de bric et de broc. Buriné comme un vrai loup de mer, le regard reste fier et altier, mais quand je croise ses yeux, il semble me dire : « Je ne sais pas, je ne sais plus comment c’est arrivé... ». Trop facile me diriez-vous, trop simple d’agiter la corde sensible. C’est bien ça ?

Justement, à propos de corde sensible, votre rendez-vous est dans dix minutes, vous parcourez des yeux la salle d’attente et vous mourez d’envie – passons rapidement devant cette anomalie du langage – d’ouvrir ce magazine à grand tirage avec ses images volées et indécentes. Allez-y laissez-vous glisser, laisser vous tenter, mais avant, concentrez-vous sur la couverture : cet enfant soldat, mitraillette au poing, treillis de satin flambant neuf, vous le tenez ? Bien. Observez maintenant attentivement ses yeux, qui ne veulent, qui ne peuvent plus rien dire. Si le prophète des prophètes affirme dans sa grande sagesse que ''le regard est le miroir de l’âme'', c’est qu’il n’est jamais tombé sur le sien, qui désormais ne reflétera plus rien – jamais. Un monstre a dévoré son âme. Je continue ? À quoi bon multiplier les images, j’y reviendrai sans doute, s’il me reste assez de cœur et de rage. Mais patiente, je n’en ai pas encore terminé...

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