Que vous portiez chapeau ou bonnet...

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

"Que vous portiez chapeau ou bonnet mine de cocu vous garderez."
(Proverbe breton)



C'est par hasard que Julien Lambert apprit qu'il était cocu. Quand je dis "apprit" certes il s'en doutait déjà. Mais entre se douter de quelque chose et en être sûr il y a tout un monde.

C'était juste après une conversation téléphonique des plus banales avec son ami Karl Schmitt. Il venait de raccrocher quand son téléphone sonna de nouveau. C'était encore monsieur Schmitt, et monsieur Lambert répondit. Or monsieur Schmitt ne l'appelait pas du tout. Il avait reposé son smartphone -pas si smart que cela d'ailleurs- mais avait malencontreusement appuyé sur "rappel" sans s'en apercevoir. Monsieur Lambert entendit alors monsieur Schmitt dire "Comment lui faire comprendre qu'il est cocu ? Je ne vais tout de même pas lui demander de se tâter le crâne pour qu'il y sente ses cornes !" phrase qui fut suivie d'un énorme éclat de rire.

Ce n'était pas tant d'être obligé de plonger dans une certitude, ô combien désagréable dans son cas, qui retourna les sangs de monsieur Lambert que d'être moqué ainsi par ses propres amis. Car il n'avait pas la naïveté de croire que seul monsieur Schmitt parlait de lui ainsi. Il se prit alors d'une colère légitime, dirigée non pas contre son épouse mais contre tous les maris de Dasburg. Il n'avait pas assez de recul ni d'autodérision pour aller leur dire que "mieux vaut être cocu qu'aveugle, ça gêne moins pour marcher" ou encore "un sale ami mérite d'être charcuté", ce qui eut ramené les rieurs de son côté à défaut de les faire taire. Il n'avait que son indignation et une immense soif de vengeance, ce qui n'était ni satisfaisant ni très constructif.

Il sortit acheter du pain pour le dîner, toujours obsédé par cette trahison. Il fit un effort pour se montrer aimable et souriant avec la boulangère ainsi qu'avec un passant vêtu d'un costume sombre et d'un chapeau melon qui masquait mal sa calvitie, uniquement parce que la première était une femme dont il ne fréquentait pas le mari et le second un parfait inconnu.

Quand son épouse rentra, il ne lui souffla mot de l'incident, prétexta un mal de dos et monta se coucher sans rien manger. Il resta allongé, ressassant son ressentiment en contemplant le plafond, maudissant ces imbéciles d'hommes mariés qui riaient de lui, jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Le lendemain matin Karl Schmitt s'éveilla avec la sensation d'avoir la tête un peu lourde, sensation qu'il attribua à un rhume en progression. Du moins jusqu'à ce qu'il se regarde dans le miroir de la salle de bains pour se raser. Sur le moment il n'en crut pas ses yeux, se dit qu'il devait encore être en train de rêver, que cela ne se pouvait pas, enfin bref tout ce qu'on se dit en face d'un évènement extraordinaire : sur le crâne de monsieur Schmitt, bien plantées symétriquement au dessus de ses oreilles se trouvaient deux cornes rouges pointues et brillantes, de vraies belles cornes de diablotin. Monsieur Schmitt hurla.

Ce même cri déchirant fut poussé par presque tous les hommes de Dasburg à peu près au même moment pour les mêmes raisons. Une épidémie de "cornite" avait frappé les mâles ayant compagne, n'épargnant que les célibataires et Julien Lambert. Ils étaient les seuls à ne pas porter de ramure diabolique, ce que monsieur Lambert ignorait jusqu'à ce qu'il se rende à la pâtisserie. Quand il arriva devant la porte, il la trouva close. Il vérifia l'heure à sa montre, il était presque huit heures. Or monsieur Swikow ouvrait à six heures et demie. Julien Lambert jeta un œil à la vitrine : pas un seul croissant, pas une chouquette, pas un éclair. Intrigué il chercha une affichette explicative "Fermé pour raison de ce ci ou cela". Il n'en trouva pas. Monsieur Swikow n'avait laissé aucune explication.

Deux femmes arrivèrent et voyant monsieur Lambert s'exclamèrent "Ça alors, lui il n'a rien !". Ne sachant absolument pas de quoi elles parlaient et attribuant cet étonnement au vide des présentoirs il dit "Bonjour mesdames. Je ne sais pas pourquoi c'est fermé, et on dirait que monsieur Swikow n'est même pas dans la pâtisserie." Elle se regardèrent d'un air gêné, puis elles exposèrent les raisons de leur stupéfaction. Aucun de leurs époux n'avait voulu se montrer à cause de la soudaine apparition d'excroissances inexpliquées sur leurs têtes. Sans doute monsieur Swikow en souffrait lui aussi. Monsieur Lambert trouva la plaisanterie un peu grosse, il ne pouvait tout simplement pas admettre que leur récit puisse être vrai. Il les planta là de fort mauvaise humeur, et se dit que puisqu'il ne pouvait pas avoir son croissant, au moins il aurait son journal. Mais arrivé devant le bureau de tabac, ce fut la même déconvenue. Les rideaux de fer protégeant les vitrines n'étaient même pas levés.

Il fit le tour du village. Il ne trouva dans les rues que des femmes se lamentant et se réconfortant mutuellement, qui le regardaient avec curiosité quand il passait assez près d'elles pour qu'on le reconnaisse.

Perplexe il leva les yeux pour vérifier s'il y avait du monde aux fenêtres. Il eu le temps de voir la figure accablée de monsieur Richard, le vendeur de voitures d'occasion, et de constater la présence sur sa tête des "excroissances inexpliquées". Elles étaient majestueuses, longues et pointues, trop imposantes pour être dissimulées même sous un sombrero.

Il accepta finalement ce fait invraisemblable : il était le seul homme marié de Dasburg à ne pas porter de cornes.

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Blackmamba Delabas · il y a
Si tous les cocus avaient des cornes... Qu'est ce qu'on rigolerait !

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