Le dernier voyage

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

La rivière se balade toute seule en serpentant au milieu des ormes, êtres gigantesques et fabuleux, aux troncs noueux comme l’esprit malin qui les habite, aux racines mystérieusement entrelacées. Elle n’a pas changé depuis des siècles qu’elle a creusé son lit et elle sera la même demain. Elle coule, faussement solitaire, entrainant avec elle les secrets que lui content les ormes sur son passage ou ceux des hommes qu’elle porte sur ces carcasses de bois qui glissent, lourdement chargées. Faussement solitaire. Elle n’est jamais tout à fait seule, la rivière qui se laisse couler vers son port lointain qu’elle ne connaitra qu’à la fin de son voyage.
Parmi ces êtres humains qui dérivent sur ses eaux, il en est un qu’elle connait très bien, depuis toujours, un qu’elle sait lui appartenir comme si tous deux s’étaient unis dans les liens indissolubles du mariage : Lucien Lerendoff.

Ce soir, comme chaque soir, la rivière roule ses eaux sombres comme la nuit qui s’est installée à présent. Une nuit d’étoiles élavées, où la lune elle-même se laisse absorbée par quelques stratus.
La péniche avance gaiement et le ronronnement égal du moteur trouble la chasse nocturne du gibier d’eau. Debout sur le pont, l’homme écoute les bruits habituels de la pénombre. Il a laissé les touristes à l’hôtel de l’écluse voisine et rentre chez lui. Comme chaque semaine.
Jusqu’alors, la rivière lui a servi de mentor, il le sait, ne peut l’oublier. La patience, la dextérité, le respect de la faune et de la flore, et partant, celui de toute chose vivante, c’est à elle qu’il le doit. Son enfance s’est déroulée sur ses rives. Dès qu’il a pu devenir marinier, il a su qu’il finirait avec elle. Marin d’eau douce, voilà ce qu’il est devenu, grâce à elle. La rivière est toute sa famille et sa vie lui est vouée. Il l’a toujours su, tous deux sont unis à toujours à jamais. Pourtant...

C’était une nuit pareille à celle-ci, il y avait quelques mois de cela. Alors qu’après avoir débarqué les touristes il rentrait à son port d’attache, le baladeur sur les oreilles lui avait envoyé une musique d’une île lointaine. Ça parlait de soleil et de sable chaud. Sa rivière lui avait paru soudain grise, et rabat-joie, le cri de la poule d’eau. L’envie pernicieuse de partir là-bas s’était emparée de lui. Pourquoi la rivière ne l’emmènerait-elle pas un jour à la mer !

Ce jour-là est arrivé. C’est son dernier voyage. Il ramène la péniche à son embarcadère. Demain, le train le conduira au Havre, vers le Pointe-à-Pitre sur lequel il vient d’obtenir une place dans les cuisines. Pour s’infiltrer dans le milieu, cela avait été une vraie galère, mais la mer, enfin, lui appartiendrait !
Comme par magie, les nuages s’estompent peu à peu et la nuit s’éclaire, crescendo. Les étoiles clignent de l’œil et devant lui, dansent de jeunes indigènes affriolantes. La musique roule dans sa tête, escamotant le roulis, le moteur, le coassement, le flot fendu, la rivière qu’il ne connait que trop. Le cri de la loutre l’éveille, comme un appel à la vigilance.
- « Et si j’ai envie de zapper mon ancienne vie ? Qui m’en empêchera ?» hurle-t-il à la nuit.
- « Moi ! »
La réplique a claqué sous la voûte étoilée. Il en est tout ahuri et interdit, regarde autour de lui pour apercevoir l’intrus. Il est seul sur cette péniche, libre de touristes, qui file joyeusement vers son port. Il est seul dans la nuit sur cette rivière qu’il connait par cœur. Il est seul avec le gibier d’eau qui s’est endormi sous le ronronnement égal du moteur.
- « Qui, moi ? » lance-t-il d’une voix mal assurée.
Le vent s’est levé, sans mobile apparent ; c’est lui qui a chassé les nuages. La rivière s’est alourdie, a grossi. Il la voit soudain, encore plus sombre, avec sa colère des mauvais jours. Elle ? C’est elle qui a répondu ? Il se souvient de leurs conversations, ou monologues, au gré des longues randonnées passées. Mais comment la rivière aurait-elle pu se croire un interlocuteur ? C’est vrai, en liant leurs solitudes, il avait surpris ses mystères. De là, à dire qu’une rivière pouvait... ? Et l’homme éclate de rire. Un rire gras et long. Une rivière qui pourrait parler... ! Oh, c’était trop drôle, cette idée farfelue !
- « Ne t’en va pas m’assommer avec tes histoires ! Je ne les ai que trop entendues et depuis bien trop longtemps !
- Fais le vide en toi et en un remue-méninge, vois nos escapades.
- C’est de la folie ! Une rivière ne peut dicter sa loi à un homme !
- Ne t’ai-je rien appris ?
- Je ne dis pas ça, mais... mais j’ai bien le droit de voir autre chose !
- En partant, tu me trahis. Tant pis pour toi ! »
Lucien Lerendoff est tout ahuri. Lui ? Elle ? Qui vient de parler ? Allons, la plaisanterie est de mauvais goût, ça suffit, il faut...
Plus une étoile. Disparue, la lune. Les nuages se sont amassés dans les cieux. Une houle pernicieuse s’abat sur la péniche qui tangue comme une toupie, sur la rivière noire qui enfle. Les branches des ormes balaient rageusement terre et flots. L’homme en est tout stupéfait et l’incroyable survient : il perd pied et déséquilibré, léché par une vague trop haute, tombe, roule sur le pont. La rivière siffle, mugit, aboie et ses eaux s’élèvent, le couvrent, le recouvrent, l’enveloppent, le roulent, l’enroulent, l’entrainent en leur sein.

Il y a un cri, il y a un plouf. Puis plus rien.
Sans pilote, la péniche poursuit sa route avec la nuit pour compagne. Le vent est tombé et les nuages, satisfaits, crèvent leurs poches d’outre. La rivière roule ses eaux grondantes. Jusqu’à la mer sans doute. Et les ormes aux troncs noueux qui la bordent content déjà la nouvelle histoire, les poules d’eau à l’abri de leurs racines noueuses.
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Fredo la douleur · il y a
J'ai aimé suivre cette rivière jusque dans le moindre de ses méandres ^^
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Atoutva · il y a
Un grand merci pour avoir apprécié !
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M. Iraje · il y a
Histoire d'Ô, histoire d'eau ... Fruit de passion, d'amour, et d'eau fraîche ...
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Atoutva · il y a
Je n'avais pas vu comme ça. Merci bien pour ces nouvelles idées !
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Anna Mindszenti · il y a
Une histoire d'amour où la rivière se conduit comme une maîtresse jalouse. J'ai passé un bon moment à vous lire.
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Atoutva · il y a
Alors, l'effet est réussi ! Merci d'avoir apprécié !
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Duje · il y a
Belle histoire si bien écrite . Une rivière abandonnée , c’est comme une épouse ainsi traitée, elle sait se venger d'une manière radicale .
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Atoutva · il y a
Eh oui, il faut faire attention avec les choses et avec tout ce qui nous entoure. l'Homme n'est pas le seul maitre.
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Duje · il y a
.Eve , lève-toi !
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jusyfa *** Julien · il y a
Difficile de comprendre le refus de ce texte pourtant porté par une magnifique écriture. C'est une réussite Mireille, bravo !
julien.

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Atoutva · il y a
Merci pour la réaction, Julien !
Oui, on finit par se poser des questions quand c'est répétitif de la sorte. Et on doute, et ça fait mal.
Bonne soirée et bon week-end !
Mireille

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Vrac · il y a
Voilà une rivière d'un XIXème siècle romantique, une gravure à faire peur !
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Atoutva · il y a
Une rivière romantique... une bonne idée ! Merci !
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Long John Loodmer · il y a
S'il y en a un qui connait les capacités de fureur de l'eau. Toutefois à par les lacs, je ne crois pas les rivières capables de telles colères. Mais la fiction permet tout.
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Atoutva · il y a
Eh oui, heureusement que la fiction existe ! Sans elle, que serait la réalité ? ! Merci pour votre lecture !
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Fleur A. · il y a
L eau est la force de la nature que l on ne peut arrêter et que l homme ne devrait jamais contrarié.
Bravo pour votre histoire

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Atoutva · il y a
Merci d'être venue sur ma page et d'avoir apprécié.
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Philippe Barbier · il y a
C'BEAU
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Atoutva · il y a
Commentaire bref mais bien agréable ! Merci !
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Joëlle Brethes · il y a
Une rivière jalouse et possessive, un marin d'eau douce arrogant et ingrat = un drame que tu nous narre brillamment, Atoutva !
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Atoutva · il y a
Une appréciation qui fait forcément plaisir ! Merci d'être venue lire, Joëlle !

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