Pour offrir une maison à sa mère

il y a
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Qu'elle est difficile à écrire, cette lettre à madame Doyle...
Comment trouver les mots quand on écrit à une mère
qui vient de perdre son fils, et qu'on est, même si
on ne l'a pas voulu, celui qui a causé ce malheur?
Pauvre Jimmy... Je n'arrête pas de penser à lui depuis hier...
Les images tournent sans arrêt dans ma tête. Je voudrais
pouvoir revenir vingt-quatre heures en arrière et changer
le cours des choses. Je n'aurais pas dû écouter les autres.
J'aurais dû n'écouter que moi.
Je ne suis pas un tueur. Je suis un boxeur. Comme l'était
Jimmy. On faisait le boulot. On faisait juste le boulot.
Lui le challenger, moi le champion. Il est monté sur le ring
pour prendre le titre, et moi, pour le garder. C'est aussi
simple que ça.
Jimmy... Je le revois en train de faire le clown, à la pesée.
Il était la joie de vivre. Mais sur le ring, il avait rien d'un rigolo.
Le combat ne fut pas facile, jusqu'à ce huitième round...
Oh, revenir en arrière et faire que tout ça n'arrive pas!
Je ne voulais pas boxer. Quand j'ai raconté mon rêve à George
hier matin, Jimmy compté dix et qui restait au tapis,
ses yeux grands ouverts fixés sur moi, et la foule qui criait :
"Il est mort! Il est mort!", George m'a dit, en me parlant
doucement, comme à un enfant qu'on veut rassurer :
"Robinson, je comprends ce que tu ressens, mais ce n'était
qu'un mauvais rêve. On n'annule pas un combat, à plus forte
raison un championnat du monde, à cause d'un mauvais rêve."
Non, je n'aurais pas dû l'écouter, ni les organisateurs.
Ni ce prêtre qu'ils m'ont envoyé pour dissiper mes doutes,
pour que je monte sur le ring l'esprit apaisé.
Jimmy, Jimmy, tu le sais que je n'ai jamais voulu ça...
Ce huitième round, il repasse et repasse sans arrêt. Quand j'ai vu
que tu demeurais immobile au tapis, je me suis dit : "Mon dieu,
faites que ce ne soit pas comme dans mon rêve! Faites qu'il
revienne à lui!"
Et quand le médecin, à l'hôpital, est venu nous apprendre
ton décès suite à une hémorragie cérébrale, je ne pouvais pas
y croire... Et douze heures après, j'ai toujours du mal à réaliser...
Tu voulais offrir une maison à ta mère, c'est ce que tu avais dit
aux journalistes avant le combat. Moi aussi, dès que j'ai gagné
assez d'argent, j'ai offert à ma mère la maison dont elle rêvait.
Parce que toi et moi, on vient d'en-bas, que nos mères se sont
privées pour nous, et que la boxe, pour des gars d'en-bas, c'est
encore le meilleur moyen d'être riche et considéré, et de pouvoir
offrir une maison à sa mère.
Jimmy, je m'occuperai de ta maman, tu peux compter sur moi,
c'est bien le moins que je puisse faire.

Qu'elle est difficile à écrire, cette lettre. J'ai du mal à me concentrer,
avec toutes ces images qui m'obsèdent, toutes ces pensées qui
m'assaillent.
Il y a quelque part ce garçon de dix ans que je ne connais pas.
Si sa mère lui a parlé de moi, ou s'il apprend plus tard qu'il est le fils
de Sugar Ray Robinson, le champion du monde des poids moyens,
j'espère qu'il n'aura pas l'idée de devenir boxeur professionnel.
Il y a beaucoup de bons métiers, je souhaite qu'il trouve sa voie,
et que ce ne soit pas sur le ring.
Parce que ce boulot, on dira ce qu'on voudra, malgré l'argent, malgré
la considération, c'est quand même un fichu boulot. Un fichu boulot.


Jimmy Doyle est décédé le 25 juin 1947 à Cleveland, Ohio.
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Image de Philippe Pays
Philippe Pays · il y a
Et on appelle ça du sport !
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
La boxe ou le noble art... de bousiller des hommes.
Bien écrit et touchant.

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