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Météorite

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Chloé Millet

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À vingt-trois heures, il faisait toujours une chaleur étouffante. Trente-trois degrés, pas un brin d'air. On pouvait s'attendre à de telles températures en plein mois d'août dans le désert du Nevada mais aujourd'hui, on avait atteint des records en dépassant les quarante-huit degrés. En Fahrenheit, c'était encore plus impressionnant : le thermomètre fixé à l'entrée de la terrasse du restaurant Vito's Trattoria indiquait cent dix-neuf degrés.
Giovanni servit le fond de prosecco avant qu'il ne réchauffe.
– À l'aventure ! Et à toi, madame Di Marco.
Juliette sourit et posa le menu qui lui servait d'éventail. Elle prit le verre que Giovanni lui tendait.
– Tu crois qu'ils nous en voudront de l'avoir fait sans eux, sur un coup de tête ?
Ils trinquèrent.
– C'est notre mariage, Juliette. On en parlait depuis des mois et on n'arrivait à se mettre d'accord sur rien. Maintenant, c'est fait et on peut profiter de notre lune de miel.
Ils échangèrent un baiser.
– Tu as raison. Mariés par Elvis à Las Vegas, la grande classe ! Ça va plaire à ta mère...
– J'imagine déjà sa tête. Tu as intérêt à lui faire un petit-fils dans l'année pour obtenir son pardon. 
Giovanni lui fit un clin d’œil et Juliette se mit à rire.
– Qu'est-ce qu'on fait demain, monsieur Di Marco ?
Le jeune homme sortit un guide touristique – « Nevada - Californie : à la découverte de l'Ouest américain » – et l'ouvrit à la page qu'il avait pliée.
– Eh bien, on pourrait camper quelques jours à Yosemite puis retourner à San Francisco ?
– D'accord mais on longe la côte. Je veux bronzer sur la plage de Big Sur et prendre une photo du cyprès solitaire sur le « 17-Mile Drive ».
– Tout ce que tu voudras !
Du revers de la main, Juliette essuya la sueur qui perlait sur son front.
– Quelle fournaise ! Ça te dirait, un bain de minuit ?
– Tu veux retourner voir la météorite ?
– Oui.

Ils arrivèrent au bord du lac Mono quelques minutes avant minuit. Ils y étaient passés un peu plus tôt pour voir l'énorme météorite qui s'y était écrasée le matin-même, au milieu des tufas – les tours minérales pour lesquelles l'endroit était connu. L'annonce de cet événement hors du commun avait attiré une foule de badauds au bord des eaux turquoises du lac. Plusieurs cars de touristes étaient venus faire des selfies près de la pierre tombée du ciel. Vers midi, les autorités locales avaient érigé des barrières de sécurité tout autour du monolithe venu d'ailleurs.
À présent, en pleine nuit, le couple était seul à traverser les roches volcaniques bordant les rives du lac salé, guidé par la lueur des étoiles.
Giovanni sortit les serviettes de son sac à dos et les disposa sur le sable. En un clin d’œil, Juliette retira ses sandales, jeta sa robe à ses pieds, courut sur la berge et plongea dans le lac Mono. Il faisait encore plus chaud dans l'eau qu'au dehors, comme si la jeune femme venait d'entrer dans un bain brûlant. Giovanni se déshabilla à son tour et la rejoignit dans l'eau.
– Tu triches ! Les vrais bains de minuit, ça se fait tout nu !
– T'es fou ? Et si quelqu'un vient...
– Mais non. Allez, enlève tout !
– Pour ça, il faudra d'abord que tu m'attrapes.
Juliette sortit du lac en trottinant. Giovanni se mit à courir après elle. Il arrivait à sa hauteur quand il trébucha sur un obstacle et chuta.
– Rien de cassé ?
Il passa la main sur le sol autour de lui. Il avait glissé sur un sac en cuir. Sur le sac était posé un téléphone portable.
– Ah, quelqu'un a oublié ses affaires. Il faudra passer un petit coup de fil à ses amis demain si on arrive à utiliser son portable. Tu t'en chargeras ? Ça te fera pratiquer ton anglais.
– Très drôle. C'est bien un truc qui ne m'arrivait jamais, d'oublier mon téléphone !
– Qui sait ? Il ou elle avait peut-être bu un coup de trop.
Giovanni ramassa les objets trouvés et tous deux retournèrent vers leurs serviettes main dans la main. L'air était sec. Même en tenue d'Adam, le jeune homme sentait son sang bouillir sous sa peau. Un peu plus loin, Juliette enfonça son pied dans une substance fibreuse, friable.
– Qu'est-ce qu'il y a ?
– J'ai marché dans quelque chose.
– Dans quoi ?
– Je sais pas mais c'est dégueulasse. On dirait des algues. Et en plus, ça pue ! Je reviens, je vais me rincer dans le lac.
Giovanni s'assit sur sa serviette et alluma le téléphone qu'il avait trouvé. Celui-ci n'était pas bloqué, une chance ! À côté du dossier « Contact » se trouvait un fichier vidéo. 15 août 2019, 21h07. Tiens, ce clip avait été filmé ici-même il y avait de cela à peine trois heures. Il lança la vidéo. On y voyait un groupe de jeunes américains qui faisaient la fête au bord du lac. Tous en âge d'aller au lycée, en maillots de bain, ils buvaient et discutaient. Giovanni fit défiler la vidéo en accéléré. On chantait, on dansait, on riait. Au bout d'une quinzaine de minutes, les ados avaient posé le téléphone pour aller se baigner, sans arrêter de filmer.
– Qu'est-ce que tu regardes ?
Juliette se posa à côté de son mari et l'embrassa sur la joue. Elle avait les lèvres en feu.
– Tu me passes la bouteille d'eau ? J'ai la gorge complètement desséchée. Tu crois qu'il fera meilleur demain ? J'en peux plus de ces températures... On respirerait mieux sur la côte.
Giovanni mit la vidéo en pause, lui passa la bouteille et but également. Sa femme avait raison. Peut-être que demain, ils devraient conduire directement jusqu'à Big Sur plutôt que d'aller camper dans une zone aride en pleine canicule. Il se gratta l'épaule et s'aperçut que sa peau commençait à peler.
– Merde, j'ai pris un coup de soleil. Tu me feras penser à racheter de l'écran total ?
Juliette acquiesça, se pencha au-dessus de l'écran du téléphone et remit en marche l'enregistrement.
– Ben, il se passe rien sur ta vidéo !

Giovanni remit en accéléré. Au bout de quelques secondes, une main apparaissait dans le champ, attrapait le téléphone. Il remit la vidéo à la vitesse normale. Des hurlements surgirent du portable, des hurlements de panique qui pétrifièrent le couple d'effroi. Le visage écarlate d'un garçon de seize ou dix-sept ans, en gros plan, semblait terrorisé. Il parlait vite, les mains posées sur sa gorge comme s'il était en train de suffoquer. Les hurlements continuaient – des plaintes aiguës, des râles d'agonie. Le visage tourmenté sortit du champ. Le garçon filma ce qui se passait autour de lui. Les jeunes qui, à peine quelques minutes plus tôt s'amusaient en toute insouciance, rampaient à présent sur les berges du lac, le corps sec comme s'ils avaient pris soixante-dix ans en un quart d'heure. Juliette laissa échapper un cri.
– Gio, c'est quoi ce délire ? Ils tournent un film d'horreur ?
Giovanni ne pouvait détourner son regard de l'écran. L'un des jeunes, livide, s'écroula au sol. La tête enfouie dans le sable, il cessa de se débattre. Son corps rapetissait à vue d’œil. Une fille qui s'était traînée jusqu'au téléphone apparut devant lui. Elle avait le visage fripé d'une momie.
– It's in the water... in the water...
Sa voix éraillée répétait le même message en boucle.
– Qu'est-ce qu'elle dit ?
– C'est dans l'eau.
Juliette saisit son mari par les épaules et le secoua.
– Quoi ? Qu'est-ce qui est dans l'eau ? Gio, réponds ! Qu'est-ce qui se passe ?
– Je sais pas. Peut-être une bactérie.
La météorite. C'était la météorite qui l'avait apportée, il en était sûr. Une bactérie hydrophage, activée par la chaleur intense du désert en ce jour où le mercure avait atteint les cent dix-neuf degrés Fahrenheit.
Giovanni sentit un lambeau de peau se décoller de sa main. Une peau quasi reptilienne. Ce micro-organisme primitif les asséchait de l'intérieur. Il ne leur restait qu'une dizaine de minutes avant de ressembler à leur tour à deux raisins secs laissés trop longtemps sous un soleil de plomb. Giovanni serra Juliette dans ses bras. Madame Di Marco, sa femme depuis trois jours seulement. Giovanni lui dit à quel point il était fou d'elle. Juliette sentit sa gorge se nouer mais son corps déshydraté ne put produire aucune larme.

PRIX

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Chloé Millet  Commentaire de l'auteur · il y a
Entre SF et horreur, mon coeur balance... j'ai décidé de mêler les deux genres dans cette micro-nouvelle inspirée par diverses influences :
- la nouvelle "Le radeau" de Stephen King m'a beaucoup marquée. Je l'ai lue quand j'étais au lycée (et déjà fan du maître de l'horreur). Me baigner dans un lac n'a plus jamais été pareil depuis...
- les nouvelles de H.P. Lovecraft, que j'ai découvertes (et dévorées) cet été.
- le film d'horreur espagnol [Rec], qui met à l'honneur le concept du "found footage" à la Blair Witch
- mon road trip en Californie en juin 2002. Je suis allée au bord du lac Mono mais ce jour-là, il n'y avait pas de météorite !
Bonne lecture :)

Chloé

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aborigene radio · il y a
Beau texte avec l'art de monter en tensions progressivement. Cette histoire m'a happé! Adrien
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Chloé Millet · il y a
Merci pour ton soutien, Adrien !
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Claire M. · il y a
C'est vraiment sympa à lire, trop court!! (Oui, je sais, c'est le principe d'une nouvelle !!) Mais quand-même!! Bravo à ma collègue de la fac d'anglais. Au plaisir de te relire 🙂
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Chloé Millet · il y a
Merci Claire, ravie que tu l'aies appréciée ! C'est vrai que c'est très très court comme format. J'aurais bien développé plus mais j'étais juste au-dessous de la limite des 8000 caractères autorisés pour ce concours.
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Julien1965 · il y a
Texte bien construit. On est immédiatement en Californie par le biais de dialogues justes, et puis, par étapes, ça se complique en raison entre autre d’une bactérie hydrophage… Un univers un peu flippant que j’aime explorer mais uniquement dans les livres… Mon soutien.
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Chloé Millet · il y a
Merci Julien, je suis ravie que vous ayez apprécié :)
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Patrick Peronne · il y a
Une plume qui maîtrise parfaitement son sujet et nous restitue une histoire et une atmosphère dans lesquelles on s'immerge du début à la fin… fin dont on ne ressort pas déshydraté mais nourri *****
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Chloé Millet · il y a
Mille mercis, Patrick :)
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Marina Levzenko · il y a
Bravo! La fin inattendue... ;)
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Chloé Millet · il y a
Merci Marina !
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Alex Des · il y a
Hello! Merci pour ce bon moment de lecture et ce récit bien maîtrisé. J'ai apprécié le décor bien mis en valeur, le rythme de la narration entre les deux personnages, le "found footage" bien efficace et la phrase finale tragique et poétique. Petite remarque: à mon avis tout le passage de "-Je ne sais pas..." à "fahrenheit" peut être supprimé, il casse le rythme et, aussi près de la chute, on veut rester dans l'émotion plutôt que dans l'explicatif. Bonne chance!
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Chloé Millet · il y a
Merci Alex pour ce retour constructif !
L' "éclair de lucidité" de Giovanni à la toute fin pourrait, effectivement, être supprimé pour rester dans l'émotion. J'ai dû ressentir le besoin d'expliciter la chute parce que mon tout dernier scénario de court-métrage (de la SF également) avait laissé quelques spectateurs dans le flou, ça doit venir de là hé hé

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Noémi Gruner · il y a
Super, bravo !
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Chloé Millet · il y a
Merci beaucoup, Noémi :)
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Giuseppe Chisciotti · il y a
Très bien! :-) J'aurais bien lu davantage, 5 minutes passent vite! C'est bien écrit! Bravo!
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Chloé Millet · il y a
Merci pour ton enthousiasme, Giuseppe ! J'en publierai d'autres bientôt...
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Sandra Lumic · il y a
J’ai adoré, je ne m’attendait pas à une tel fin. Je pensais meurtre, enlèvement mais pas ça 😮
Du coup ben là suite quoi??? 😅
Bonne continuation à tout cas

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Chloé Millet · il y a
Merci beaucoup, Sandra :)
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