Mémoires obscurs

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Je suis l'autrice Adjoua Sarah, ivoirienne. Je suis Juriste, en années de Diplôme d'Études Approfondies, spécialité Droit International Privé. J'écris depuis l'âge de 07 ans. Ma plume  [+]

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Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Je me vois allongée, le corps couvert d’hématomes ! Je suis la charcuterie de ces chirurgiens et infirmiers. Où sont mes enfants ? Gérard, mon chéri ? Gérard ? Cet homme ? C’est lui ! Il m’a encore ramenée sur ce lit. Il m’a encore mise toute nue devant ces gens. Ils ont vu, encore une fois, la laideur de mon mariage. Ce mariage que j’ai aimé, plus que tout, et au-delà de tout, a ruiné ma vie. Qu’en ai-je pu bien obtenir ? Regrets et lamentations ! Mes deux filles sont-elles condamnées à un tel sort ? À elles aussi, dira-t-on une chose et son contraire ?

Ma vie, ces trente dernières années, se solde à être couchée dans cet état si piteux. Encore chez mes parents, je me souviens avoir été une enfant-adulte dès mes premières règles. Comme dans tout foyer africain, ma mère me préparait à être une bonne épouse. Étudier pour moi s’est arrêté après l’obtention de mon certificat d’étude primaire. Mon père a dit que les longues études coûtaient chères pour le cultivateur qu’il était, et que de toute façon, à être trop instruite, on ne finirait que dans la maison de celui qui nous mariera. Et cela n’était pas bien, pour une femme d’être trop intelligente. C’est cette éducation afro-traditionnelle que j’ai reçue. Le mariage allait accomplir ma vie de femme.

Lorsqu’à dix-sept ans, Gérard, jeune instituteur, a demandé ma main à mes parents, j’étais la plus heureuse du village. Un « intellectuel » ferait de moi sa femme, son épouse. Je n’ai eu aucun mal à l’accepter. Il était beau, et s’exprimait bien. Il était fort. Il pouvait travailler la terre. C’était aussi un excellent chasseur. Il ramenait du gibier chaque samedi soir à ma famille. Le dimanche, alors que lui, mon père et mes oncles étaient assis vers une clairière derrière les bois, je devais préparer ce gibier sous la supervision de ma mère et le leur envoyer. Au bout de trois mois, ils ont conclu que j’allais être une bonne femme pour Gérard. Ont-ils seulement pu se rendre compte que Gérard était un monstre qui allait faire de ma vie un enfer ? De quoi discutaient-ils ? Se contentaient-ils uniquement de n’ingurgiter que ce vin de palme que Gérard fumait dans les palmiers ? Ou des blagues de mon père sur la seconde guerre mondiale ?

Je dois avouer que nos deux premières années de mariage étaient fabuleuses. J’étais la femme la plus enviée du village. Nous étions un couple, beau et amoureux. Gérard n’avait d’yeux que pour moi. J’étais sa reine. Il offrait des présents à mes parents. Je ne manquais d’absolument rien, car j’avais tout : lui. Tout le village pourrait le témoigner. Son amour pour moi, me donnait beaucoup de force et de joie. Si seulement, je pouvais en dire autant de ces dix dernières années.

Trois ans étaient passés depuis nos noces. Ma première grossesse était vraiment attendue.Tant et si bien que certaines langues tissaient des paroles de médisances à mon égard. La mère de Gérard me harcelait ; me demandant tout le temps si son fils était bien mon premier homme. Je ne me sentais pas plus humiliée que lorsque témoin de ses acerbités, son fils n’osait me défendre. Pourtant, tout fier, c’est lui qui a gardé le drap blanc tâché de sang de notre nuit de noces. Elle insistait tellement d’avoir un enfant que j’en fis des crises d’ulcère.

Mon répit vint lorsque je commençais à jeter de la salive un peu partout et à avoir le nez et les seins qui enflaient. Ma mère était si heureuse. La mère de Gérard, quant à elle, retenait sa joie. Elle attendait de voir le sexe du bébé que je portais. Naturellement, elle voulait que ça soit un garçon. Grande fut sa surprise lorsqu’elle entendit les cris de ma petite fille. On sentait la déception dans son regard. Elle n’a même pas voulu la toucher. Gérard était surtout heureux que l’enfant ne ressemble qu’à lui. Après toutes ces années à ingurgiter les infusions de plantes des forêts, supporter les niaiseries de sa mère, neuf mois douloureux et tortueux, des bouffées de chaleur, ce sont seulement que mes doigts et orteils que ma fille avait pris. Elle était la copie parfaite de son père. Ces enfants !!!

Mon corps avait changé. Il avait énormément changé. Je n’étais plus aussi fine. J’étais beaucoup plus charnue. Gérard ne cessait de me le rappeler. J’ai essayé plusieurs régimes, mais rien n’y fit. Je contractai ma seconde grossesse deux ans après la naissance de ma fille. Je doublai de volume, et ma masse, laissait à désirer. À vingt-trois ans, on m’en donnait plus de trente. Mon corps n’avait aucune réaction à tous ces régimes, et « grèves de la faim » que je faisais. Je me demandais bien ce qui n’allait pas avec mon corps. Non seulement je faisais des régimes, mais le stress quotidien du ménage doublé de celui de la mère de Gérard, en vacances chez nous depuis ces deux ans, devraient m’aider à perdre du poids et être filiforme non ? Mais non ! Plus ces deux là me faisaient la misère, plus je prenais en masse. Je sentais que je n’étais plus au goût de Gérard. Il ne me désirait plus. Cela me déchirait le cœur.

Je lui réclamais de satisfaire à ses obligations de lit, il me refoulait. Certaines fois, je mettais de nouvelles toilettes, à peine il le remarquait. La fois où j’ai été déçue, et que je n’ai plus osé recommencer, c’est lorsqu’il m’a traitée de « grosse baleine ignare ». Avant j’étais sa petite fleur des champs. J’étais si humiliée que j’avais décidé de ne m’occuper que de mes petites filles, de veiller à faire correctement mes tâches journalières. Je croyais être sortie de l’auberge lorsque Gérard a été affecté dans la grande ville. Les premiers mois, c’était l’accalmie. Mais lorsqu’il commença à s’intéresser à d’autres jeunes filles, tout mon calvaire débuta.

Le premier coup est venu très tard dans la nuit une fois. Il était saoul et puait l’alcool. Après lui avoir fait prendre sa douche, je lui ai servi son repas. Il l’a renversé du revers de son pied et s’est mis à m’insulter. J’étais restée inerte. Je ne voulais pas en rajouter davantage. Mais c’était sans compter sur les nouvelles attitudes de Gérard. Cette nuit là, il m’a battue, comme jamais on ne m’avait touchée. Ses coups résonnent encore dans les profondeurs de mon âme. Je m’étais réveillée le lendemain avec ma fille aînée, qui passait une serviette chaude sur ma poitrine. J’étais profondément attristée de voir cette scène. Le soir en rentrant, il est venu avec un repas tout fait. Il m’a chantée une belle chanson. J’en avais presque oublié ses coups de la veille.

C’est ainsi que ce sont déroulés les années qui ont suivi. Entre coups, injures, infidélités et autres maltraitances. Je ne savais chez qui aller. Je n’avais personne dans la grande ville. Je n’avais aucune source de revenu. La fois où j’ai eu assez de courage pour appeler ma mère et lui en parler, elle m’a dit que les gibiers pour ma dot avait déjà été consommés depuis longtemps. Il fallait que je supporte ainsi mon mari. C’est cela, le rôle d’une femme auprès de son mari. J’étais désemparée. Mon mariage était si beau autrefois. Que s’est-il passé ? Quel est ce rôle de la femme ? Aujourd’hui couchée sur ce lit de réanimation, j’ai un tout autre regard sur ce qu’est la femme.

La femme est mère de l'humanité, elle doit procréer et donner l'héritier mâle de la descendance. Elle porte le foyer, elle doit supporter toutes les infamies de son mari.
Elle est une belle créature, elle l'est encore plus lorsqu'elle se tait. Elle est le pilier de la famille, elle doit supporter toutes les douleurs causées par mari et enfants avec sourire et bienveillance. La femme est soumise, elle est vie, elle doit porter à mort les coups du mal-être et de la virile lâcheté du mari.

Cette obscurité dans laquelle je suis, là, je la dois à Gérard. Ses coups vont-ils ainsi me porter à la terre ? Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Avais-je eu depuis tout ce temps les yeux fermés dans le noir ? Pourquoi ne suis-je pas partie ? Mes filles ? Ce petit être en moi ? Ils le retirent ! Dieu !

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Adjoua Sarah  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci pour vos lectures et surtout, pour vos voix.
Merci pour vos commentaires constructifs et touchants.
N'hésitez pas à faire découvrir davantage ma plume et cette œuvre à vos proches.
Je vous aime ❤

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Eric diokel Ngom · il y a
Bravo un récit prenant ..tu a mes 3 voix et bonne chance ..tu peux me soutenir en cliquant sur mon nom pour voir l'œuvre
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Arnaud-Christ EKONE · il y a
Sarah,c'est un vrai délice ton texte.
Chapeau, beaux texte.Waouhh.
Très beau texte je t'assure.
Je l'ai vraiment savourer.
Je te donne mes voix.
Je t'invite à faire pareil si jamais mon texte "Les Cieux, la cime et la prairie" te plait
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-cieux-la-cime-et-la-prairie

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Brandon Ngniaouo · il y a
Très beau texte qui peint les tristes réalités africaines. Il est écoeurant de constater que même au 21e siècle, se telles mentalités existent toujours. Courage à vous, vous avez toutes mes 3voix.

Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
Et à me laisser des commentaires avisés pour me parfaire.

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N'guessan K. · il y a
Votre texte est magnifique. Vous avez toutes mes voix. Je vous invite en passant, à découvrir mon œuvre par ce lien et à donner vos impressions si possible un vote.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/confusion-15
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Charles-Edouard Garcia · il y a
Un récit saisissant, vous m'avez emmené, fait frissonner surtout... merci et bravo. Mes 4 voix.
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Christian Tallon · il y a
Un texte touchant plongeant dans l'Afrique au quotidien. "deux premières années de mariage étaient fabuleuses". Remplacer étaient par furent. Comptez sur mon vote. Bonne chance en littérature !
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Ange Koffi · il y a
Tel est le cas de plusieurs de nos mamans ... Et celles qui arrivent à survivre dans ces conditions le font par contre cœur et pour le biens des enfants que nous sommes ..
Ces pères doivent prends conscience de l'exemple qu'ils montrent à leurs enfants .. les pauvres qui reproduisent les même calomnies de leur parents parce-qu'ils n'ont pas su vivre autrement.. ton œuvre me touche .. et je vais prier pour que tu puisse évoluer et améliorer encore ta plume afin que tu puisse encore touché des personnes et les soulager rien qu'avec cette plume ..
Moi je ne connais rien dans le domaine mais tous ce que je peux te donné comme avis .. c'est de faire en sorte qu'on ne voient pas seulement une fin terrible ..
Mais qu'on puissent constater, une fin, heureuse pour tous.❤️❤️

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Ozias Eleke · il y a
Waouh ! Suis sous le charme de votre style Adjoua. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred
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Fodé Camara · il y a
Vous avez un merveilleux style d'écriture. Force à vous ! Je vous donne mes 4 voix.
Vous pouvez faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps 👇 👇
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lerrance-spirituelle-1