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Mauvais cru

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Fantec

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Il n’y a rien. Rien que des vignes en enfilade, des ceps tordus mais bien alignés, presque au garde-à-vous. Dociles, ils vallonnent quand la terre s’arrondit. Rustiques, ils s’agrippent quand les cailloux se multiplient.

Au printemps, les feuilles se mettent en train. Rapides, efficaces, vert profond, elles font honneur aux pieds qui les poussent vers les sommets. Elles déferlent d’un coup comme le mascaret quand il secoue la Dordogne.

C’est par un jour de printemps bouillonnant que la mauvaise fille du vigneron, la mine copieusement renfrognée, décida de quitter la bastide. Elle tortillait l’une des nombreuses boucles de sa chevelure électrique, la pupille sombre et fixe. La foire touchait à sa fin. Le dernier commerçant remballait sa marchandise. La galerie à arcades se vidait de ses derniers chalands. Quelques hommes rocaillaient grassement entre deux verres de vin, fiers, hautains, prêts à défiler pour des jurades.
La mauvaise fille du vigneron avait été déclarée mauvaise très tôt. Son père l’avait détestée au premier coup d’œil. À la mairie, quand l’officier de l’état-civil avait réclamé la liste des prénoms, le jeune papa avait débité : Brigitte, Léonie, Aliénor. Il avait pensé : Mauvaise, Méchante, Maudite.
Brigitte-Mauvaise avait commis son premier forfait au berceau. Elle tétait de travers. L’allaitement maternel dura un jour. Par la suite, elle accumula les fautes, les vilaines actions, les pensées maléfiques. On la laissait courir dans le vignoble comme une herbe folle, sans pesticide à ses trousses.
À midi, elle quitta la ville en sautillant. Elle poursuivit son chemin vers la campagne. Elle fit crisser les graviers sous ses pas en passant devant la demeure familiale. La lourde porte des chais était entrouverte. Elle y glissa sa tignasse de plus en plus tourmentée pour regarder les barriques, bien sages, bedonnantes, remplies d’or liquoreux ou de rouge soyeux. Elle s’élança et courut, courut à toute vitesse entre deux rangs de vigne pimpants. Elle courut jusqu’à ce qu’un horizon vert, devenu bleu brouillé à force d’être loin, l’engloutisse à pleine bouche.

En été, les grappes gonflent leurs grains. Elles pèsent de plus en plus lourd. Dans les vignobles, on scrute le ciel toute la journée. On se tait pour ne pas déranger le soleil. Quand il se couche en laissant des trainées rouges, on dort tranquille. En bout de rangs, les rosiers aux fleurs sauvages prospèrent au rythme des grappes. Un silence de plomb s’abat pendant deux mois sur les coteaux et les collines de galets. La chaleur doit tenir le coup. Si elle se met à gronder, la récolte sera moins festive. Quan péte Marti, tremblâts entau bî quand le tonnerre éclate, tremblez pour le vin.

La mauvaise fille du vigneron a disparu. Personne ne l’a cherchée. Dans sa cachette, un vieux pigeonnier oublié tenant à rester debout, sa chevelure s’allongea. Sa robe légère en coton devint collante. Ses yeux noirs perdirent peu à peu leur lueur perçante mais elle était toujours mauvaise, méchante, maudite. Retranchée dans son for intérieur, elle noircissait à vue d’œil.

En automne, on bourdonne. Les grappes n’en peuvent plus. Il est temps de leur couper toute envie de vivre encore. Les saisonniers courbés, taches de couleurs incongrues, vont et viennent. Les tracteurs défilent avec leur précieux chargement. On active les machines qui éraflent, qui foulent. Quand le précieux liquide arrive dans les cuves, le vigneron est alchimiste. Encore plus taiseux qu’à l’ordinaire. Il surveille son breuvage. Il vinifie comme un sertisseur qui enchâsse des diamants sur une monture en or. Il quitte à peine les chais.

Sous le dôme encore solide de son refuge, la mauvaise fille s’est subitement relevée. Elle a marché sans succomber. Elle est revenue du pays bleu, du pays vert, a grimpé vers la maison. Les feuilles éclaboussées d’un orange feu sont passées du roux au trépas. Brigitte-Mauvaise est arrivée en fin de saison, au temps des ceps grelottants, au temps des rosiers fainéants.

En hiver, la vigne pleure. Plongée dans une brume qui glace les doigts, elle se recroqueville pour se protéger du froid. Ses filles gentilles étant parties vers d’autres vies, d’autres collines beaucoup plus douces, le vigneron n’a plus que son vin à élever. Il promène sa crinière grisonnante dans les chais, humant les arômes des jus de son terroir, admirant les teintes variées des liquides puis goûtant chaque cépage de chaque parcelle. Le vin capte l’air environnant. Il se nourrit du sol dans lequel il est né. Il attrape les notes subtiles qui parfument les ceps tout au long de l’année. Le vigneron se fait poète quand il détecte là une pointe de fougère, ici une touche de violette, quand il contemple une lumière rubis à hauteur d’œil, quand il flaire un bois de ronce épicé par une pincée de poivre sec. Une année exceptionnelle. Il ne rechigne pas à couper les rameaux, à tailler avec ses ouvriers quand parfois la neige s’invite timidement entre les rangs. Le vigneron est heureux.

Le vignoble dormait encore quand émergea, griffée par le sous-bois, givrée par le brouillard, Brigitte, Léonie, Aliénor.

Le vin capte l’air environnant. Le prochain millésime serait mauvais, méchant, maudit.
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Kero-Zenh · il y a
Mystère de mon outlook, voici un texte qui surgit que je n'avais pas lu, ce qui est vraiment dommage, car il est remarquablement écrit, dans le style de ces grands auteurs qui ont magnifié nos campagnes. Bravo Fantec, tu dois bien connaître les vendanges pour les décrire si bien.
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Fantec · il y a
Oui, c'est le cas. Merci ! Quand on est en libre, les textes sont distribués un peu n'importe quand aux abonnés.
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Herker_hermelin · il y a
Un grand cru savoureux. On attend la saison des vendanges avec impatience ;)
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Fantec · il y a
Elles sont finies ;)
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Emma · il y a
C'est beau tu sais ? J'y connais rien à ce pays, à la vigne et à ce patois. Des filles maudites dans la campagne bretonne, il doit y en avoir aussi...
Mais ton texte, il est... coloré... :))
Plus sérieusement, les mots chatoient, s'entortillent comme les ceps et les cheveux de cette fille. Tu sais les faire jongler. Les mots...

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Fantec · il y a
Merci ! Je prends volontiers la coloration ;)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je ne te savais pas si férue de patois..."quan pete marti, tramblâts..", dis-moi que tu l'as inventé :) Fort bien écrit !
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Fantec · il y a
Ah ben ça y est ! Si moi habla patoido quan me prene.
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Utilisateur désactivé · il y a
moi je connais juste "lou pescadou lé pa fréchou" :)
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Fantec · il y a
Lolou ;)
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Utilisateur désactivé · il y a
Quelle maîtrise :)
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Dolotarasse · il y a
Belle narration. Le vignoble aurait sans doute aimé avoir un fils. Et le sang de la vigne va couler !
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Fantec · il y a
C'est exact ;)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un univers dur et âpre, tellement dépendant des caprices de la nature !
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Fantec · il y a
À rendre fou !
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Marie Hélène Peneau · il y a
Un bien beau cru, rocailleux et tonique, comme j’aime
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Fantec · il y a
Je t'envoie une bouteille ;)
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Marie Hélène Peneau · il y a
Ouiiiiiii ! Merci !
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Volsi · il y a
L'heure est Graves :)
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Fantec · il y a
Lol !
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Sylvie Franceus · il y a
Magnifique !
Ma phrase préférée, c'est : " On se tait pour ne pas déranger le soleil ". C'est superbe !
Merci
sylvie

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Fantec · il y a
Merci. Je me tais le plus possible ;) car le soleil est mon roi.
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Christiane Tuffery · il y a
Un texte absolument magnifique à la gloire de la vigne, de ses couleurs, de ses arômes. Mais derrière ce paradis, il se cache des vilaines choses, un travail de titan, âpre autant que le vin est doux, sans cesse remis sur le métier car fragile, si fragile. Un travail de mec, de dur au labeur, aux mains calleuses qui ne savent peut-être plus caresser sinon le verre de dégustation. Naître femme dans ce milieu, c'est la poisse. Il vaut mieux disparaître alors. Enfin, voilà ce que j'ai ressenti.
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Fantec · il y a
Une excellente analyse tannique Christiane ;)
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Christiane Tuffery · il y a
sérieux ?
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Fantec · il y a
Mais oui. Est-ce que je suis du genre à plaisanter ?
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Christiane Tuffery · il y a
Nan mais, tu sais, on peut parfois percevoir les choses différemment de ce qu'a voulu l'auteur
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Fantec · il y a
Je suis d'accord et c'est bien aussi.
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